février 2019

Vous consultez actuellement les archives mensuelles pour février 2019.

à l’occasion de l’inauguration de la galerie culturelle du musée national des Arts  et Traditions populaires.

« À Georges Henri Rivière. Un hommage venu du fond  du cœur, ce texte où j’ai maladroitement tenté de dire ce qu’il fit, affectueusement. »

« Quand il m’a demandé de prononcer cette allocution, M. Jean Cuisinier, conservateur en chef du musée des Arts et Traditions populaires, m’a fait un honneur qui me touche profondément et dont je le remercie. Et pourtant, je ne puis me défendre du sentiment qu’en acceptant, j’ai commis une sorte d’imposture, si modeste et en un sens risible fut mon rôle dans l’affaire qui nous réunit aujourd’hui. 

Voici bientôt quinze ans, Georges Henri Rivière me proposa d’imaginer un plan —appelé, je crois, « idéologique »— pour la galerie culturelle qui sera inaugurée tout à l’heure. Une fleur exotique que j’avais sous les yeux m’inspira une forme bizarre; je l’adoptai d’enthousiasme sans me douter qu’un gros œuvre déjà sorti de terre exigeait un quadrilatère. Pour sauver le peu qui pouvait l’être, mes amis GHR et Jean Cuisinier à sa suite durent désarticuler mon plan, rabattre ses parties les unes sur les autres, et faire enfin rentrer une composition mouvementée dans un emballage géométrique. Ce travail, est-il besoin de le dire, requit d’eux et de leurs collaborateurs infiniment plus d’ingéniosité, de patience et de talent que mon esquisse désinvolte n’en avait réclamé. C’est donc à eux tous qu’eut dû revenir l’honneur de présenter une œuvre qui, sous d’autres rapports aussi, est entièrement la leur, ma contribution initiale n’ayant en fin de compte eu d’autre résultat que de compliquer leur tâche, ce dont ils se seraient bien passer.

Mais peut-être avaient-ils une autre raison pour souhaiter qu’un ethnologue, qui s’est voué à l’étude de sociétés très lointaines, vînt saluer ici l’achèvement d’une entreprise tout entière consacrée à la nôtre. L’ethnologue n’est-il pas bien placé, en effet, pour souligner le paradoxe qu’un musée consacré aux arts populaires  de la France soit terminé presque quarante ans après celui qui, sur la colline de Chaillot, illustre les arts populaires de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie ? Ce paradoxe reflète une situation réelle et qu’on a souvent dénoncée : de toutes les sociétés traditionnelles qui existent ou ont existé récemment sur la terre, celle que nous connaissons le moins bien, c’est la nôtre; ou du moins ce l’était avant que ne se dresse —tout à la fois musée, institut de recherche et laboratoire— l’édifice qui nous accueille aujourd’hui.

Aux notables d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs qui viennent parfois me voir et me demandent quoi faire dans leur pays, je réponds que je ne peux leur donner qu’un conseil : celui de ne pas répéter nos erreurs, et instruits par notre déplorable exemple, de ne pas laisser disparaître —sinon même aveuglément détruire— des parlers, des techniques, des tours de main, des coutumes et des croyances avant de les avoir pieusement recueillis. Faute de quoi ils s’apercevront un jour que ce terreau enrichi par les siècles pour qu’y fleurisse leur humanisme n’est plus qu’un sol stérile où dépériront ses racines; et que confondus à d’autres sur une planète anonyme, ils y subsisteront comme un peuple orphelin et déshérité. Il m’arrivait parfois d’ajouter : visitez la galerie Traditions populaires : voyez tout ce qu’on y a rassemblé et faites de même, en songeant à ce qu’aurait pu être ce musée, l’eût-on constitué il y a seulement un siècle. Vous avez un peu plus de temps que nous, mais hâtez-vous…

Le génie de GHR, secondé par une admirable équipe, fut de mettre à profit cette infime marge de durée dont la plupart d’entre nous ignorions qu’on pouvait encore disposer. À force de volonté têtue, de labeur, de savoir et d’imagination, il a réussi à bloquer pendant quelques années la machine du temps, et même, pourrait-on croire, fait rétrograder ses rouages du peu qu’il fallait pour se donner du répit et découvrir au fond de quelques vallées, dans des villages délaissés par l’agitation moderne où dans la mémoire des anciens, ce qui semblait à jamais disparu et qu’il a ramené au jour. Ainsi prit forme ce musée —votre œuvre, cher GHR— dont vous écriviez en 1963 qu’il fut « créé au dernier moment où il restait encore possible de constituer son patrimoine ». Et vous ajoutiez : « Nos arts populaires agonisent depuis plus d’un siècle et notre culture matérielle les suit dans une course à la mort. Une France nouvelle naît […] une France traditionnelle disparaît dont notre musée […] sera le mémorial. »

Depuis un tiers de siècle que vous en conçûtes le projet, on put souvent douter que ce mémorial ne verrait jamais le jour. Fondé officiellement lors de l’exposition de 1937, mais relégué dans les sous-sols du palais de Chaillot, le musée allait recevoir ses premiers crédits quand éclata la guerre. Sans se laisser abattre, son animateur recourut aux « chantiers intellectuels » pour rassembler une équipe qui, de 1941 à 1946, en dépit des difficultés et parfois des dangers, sillonna la France et récolta 100 000 documents. Dès la Libération, le travail proprement muséographique reprit, mais fut interrompu de nouveau pendant deux ans par une session de l’ONU qui réquisitionna tous les locaux du Palais de Chaillot. En 1951 enfin, toujours campé dans son humble sous-sol (où cependant, il trouva moyen d’héberger pendant quelques années mon séminaire de l’École des hautes études dont ce fut la période la plus vivante et la plus féconde), le musée présenta au public sa première exposition temporaire, consacrée à la Bretagne. En 1963, il en était déjà à la vingtième, dont je me bornerai à citer les mémorables : en 1953, « Théâtres populaires de marionnettes »; en 1956, « Trésors d’art populaire dans les pays de France »; en 1959, « Mireille »; en 1962, « Bergers de France » puis « Potiers du Haut-Berry »; en 1963, « Arts et traditions des pays de France ». Dès cette époque, le nouveau siège commençait à s’élever. Après que GHR eut pris une retraite toute théorique —car jamais on ne le vit plus jeune et plus actif— il revint à Jean Cuisenier de continuer l’œuvre de son prédécesseur, non sans d’ailleurs s’assurer son aide puisqu’il lui a confié l’organisation de la galerie culturelle qui ouvrira ses portes dans un moment.

Le public pourra s’y faire une idée, combien partielle, des richesses d’un musée né il y a moins de quarante ans, et qui compte aujourd’hui dans ses galeries et ses réserves plus de 800 000 objets ou documents dont la collecte ou l’acquisition —GHR le rappelait lors d’une récente séance du Conseil artistique des musées nationaux— coûtèrent à peine la moitié de la somme que nos musées de peinture déboursent pour une toile de Fragonard ou d’un maître contemporain.

Et pourtant, c’est là France toute entière qui se révèle ici à nos yeux étonnés; France des profondeurs, dont nous ne savions rien ou si peu, citadins invétérés que nous sommes, mais en présence de laquelle nous rapprenons une des leçons d’Émile: « C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, qu’il faut aller étudier le génie et les mœurs d’une nation […]. Étudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez […]. C’est la campagne qui fait le pays. » (livre V).

On ne doit pas imaginer par là que le musée des Arts et Traditions populaires se borne à commémorer des genres de vie révolus, ni d’autres qui subsistent encore mais qu’une évolution inévitable condamne sans appel. En créant vers 1965 le Centre d’ethnologie française qu’abrite aussi ce bâtiment, GHR n’a pas seulement réalisé la première association organique entre les Musées nationaux et le Centre national de la recherche scientifique. Il a aussi infusé un esprit nouveau aux études jusque-là dites de folklore en stimulant l’intérêt pour le temps présent. Car, sous des formes imprévues qui parfois déconcertent, la vie populaire continue dans des campagnes qui changent, des provinces qui s’animent et jusqu’au cœur des cités modernes. 

À l’occasion d’un feu de la Saint-Jean, Restif de La Bretonne déplorait il y a deux siècles que les vieux usages eussent perdu leur « folie » et leur « simplesse bonace »: prétextes désormais pour abuser des filles et dévaliser les badauds. Quelle valeur aurait pourtant aujourd’hui, menée selon les règles de la méthode ethnographique, l’observation d’un feu de la Saint-Jean en place de Grève à la fin du 18e siècle ! Ce n’est pas ici qu’on répéterait cette erreur; on s’y tient, au contraire, à l’écoute du blé qui lève, on s’y montre passionnément attentif aux « faits naissants ». L’expression est de Van Gennep, nom que je m’en voudrais de n’avoir pas prononcé en ce jour et dans une maison dont tous les membres, j’en suis sûr, souhaiteraient que s’il avait vécu jusqu’à cette cérémonie qui coïncide à deux ans près avec le centenaire de sa naissance, Van Gennep eût salué en eux sa postérité.

Quel spectacle, interroge Jean-Jacques Rousseau dans sa réponse à Bordes, nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de chasseurs et de bergers? Et il répond : un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de poètes, d’orfèvres et de musiciens. Voici qu’après avoir réservé pendant des siècles ses faveurs au second de ces mondes, la puissance publique reconnaît enfin les mérites artistiques du premier en lui consacrant un musée.

Elle démontre ainsi que les deux mondes sont moins éloignés qu’il ne semble :  car, dans ces galeries, nous constatons que des laboureurs, des chasseurs et des bergers peuvent être à leur façon poètes, musiciens, peintres et même orfèvres, et qu’entre l’art prétendument savant et l’art dit populaire se sont toujours produits des chassés-croisés. 

L’art populaire n’est pas seulement le conservatoire de traditions séculaires et parfois millénaires. Il est aussi un creuset, que les foyers cachés de l’âme collective maintiennent en permanence à la température de fusion. Un brassage et un rebrassage inconscients s’y opèrent, alliant des vestiges ancestraux et des créations savantes après qu’elles ont filtré du haut en bas de l’échelle sociale et que, fondues dans la masse, elles ont, si j’ose dire, troqué leurs lettres de noblesse pour un acte de naturalisation. S’il m’est permis en terminant d’émettre un vœu, ce sera qu’animés par un mouvement inverse, nos poètes, nos orfèvres, nos peintres, nos musiciens, et avec eux nos dessinateurs industriels et nos architectes, en interrogeant les vitrines de ce musée, trouvent un renouveau d’inspiration dans ce sens profond de la matière, cette convenance de la forme à la fonction, cette élégance discrète et raffinée qui sont la marque impossible à méconnaître du travail des mains : le plus près de la nature disait encore Rousseau, mais où pourtant aussi, l’art de chaque pays —et ici singulièrement du nôtre— affirme son originalité et sa grandeur. »


Claude Lévi-Strauss Schéma annoté du programme idéologique de la galerie culturelle du Musée Nationale d’Arts et Traditions Populaires 1963 Pierrefitte-sur-Seine, archives nationales, CA. 1963.12
in Georges-Henri Rivière Voir, c’est comprendre, Mucem, p.257
« Galerie culturelle et galerie d’étude. La galerie culturelle est située au rez-de-chaussée du MNATP sur 2360 mètres carrés. Elle est inaugurée en 1975 et s’appuie sur un schéma structurel pensé par Claude Lévy-Strauss. Elle s’adresse à tous les publics et développe une muséographie situant l’objet dans son contexte. La galerie d’étude est située en dessous de la galerie culturelle. Elle est inaugurée en 1972 et s’appuie sur la méthode d’André Leroy-Gourhan. Composée de rues, vitrines et alvéoles, elle est conçue comme une réserve visitable dans laquelle 4000 objets sont présentés de manière sérielle.»  MCC p. 256

Laurent Le Bon « Le Buron, la tour et l’horizon » in GHR, Voir c’est comprendre, pp. 263-269 [Extraits]

[Le MNATP] cet unique musée de Jean Dubuisson, associé à Michel Jausserand, restera un geste incroyable d’audace dans un contexte patrimonial, social et écologique pour le moins contraint, tout cela à Paris, le terrain appartenant à la ville de Paris. […]
 La difficulté pour trouver un nom au musée témoigne de celle à définir la nature de son contenu à nul autre pareil. Musée des ATPN, Musée français, musée d’Ethnologie française, musée de la tradition française, musée du Folklore, Musée national populaire, musée de France, ce Louvre du peuple est finalement le musée GHR, dénomination qui faillit être retenue et qui aurait bien synthétisé sa spécificité. Le visiteur était convié à une odyssée dans une time capsule, conservatoire de la ruralité et de l’artisanat. […]

L’esprit du commissaire GHR, caractérisé par «le goût de la subversion et un classicisme très strict, le raffiné et le rustique, le savant et le populaire, la sensibilité et la rigueur» selon les mots de Claude Lévi-Strauss. […]
Sous l’influence d’artistes comme Pablo Picasso, Marcel Duchamp ou du mouvement surréaliste, c’est à un «montrage» deleuzien auquel on assiste. Extraordinaire rassemblement de ready-made, l’assemblage du MNATP crée une bande-image, une promenade cinématographique où se mêlent le diachronique et le synchronique, l’analytique et le synthétique, le processus et le résultat, le réel et la fiction, le spectaculaire et le narratif, la science et le plaisir. On bascule à chaque instant du fonctionnel au poétique, rappelant comme un immense memento mori que la culture rurale européenne est aussi menacée que celle des Dogons. Les objets du quotidien deviennent des chefs d’œuvre. Le débat sur la contextualisation et l’esthétisation des objets perd de son sens. Il y a une unité entre la fiche d’information, la vitrine, le mobilier et l’immeuble, condition d’une éventuelle mais improbable flexibilité. […]

GHR ne voulait pas de livres au mur. […] Ces microcosmes situés géographiquement et chronologiquement […] visent à l’éternité.

[…] «Avertissement : le public est invité à visiter en priorité la galerie culturelle située à ce niveau. Il y trouvera des ensembles choisis et spectaculaires, complétés d’interprétations. Il sera le bienvenu dans la galerie scientifique, située au niveau immédiatement inférieur. Qu’il sache toutefois que la présentation dans cette dernière galerie sera plus dense, plus dépouillée, moins commentée.» Voici ce qu’on pouvait lire au MNATP qui marque ainsi un jalon essentiel dans le débat sur l’existence de réserves visitables et leur juste emplacement.

[…] Autre révolution du MNATP : le monde de la recherche est présent dans le bâtiment et doit être en phase avec le projet culturel du musée. L’université et le CNRS dialoguent avec la conservation. […] Aujourd’hui […] les musées-laboratoires se font rares.

[…] Au printemps 2017, plus de quarante ans après ma première visite du musée de ma jeunesse, je descends par la rampe d’accès technique pour découvrir dans l’obscurité, les pieds dans l’eau, le résultat pathétique de plus de dix ans d’abandon du MNATP dont personne ne souhaitait s’occuper. Dans un édifice délabré où tout est en débâcle, comme sur une zone de conflit, la silhouette du promeneur se reflète à l’infini dans les vitrines vides d’un idéal déliquescent. Dans le monde institutionnel on préfère souvent attendre l’hypothétique opération chirurgicale que de prodiguer des soins réguliers. Ultime visiteur, j’erre dans ce labyrinthe, paradis noir de nos illusions perdues, débouchant, après une ascension périlleuse, sur l’horizon majestueux de la canopée du grand ouest parisien qui avait fait naître tant d’espoirs pour l’ethnologie muséale française. Malgré ce naufrage, on aurait pu garder quelques vestige de l’œuvre d’un des géants de la muséologie. Avec retard, c’est sans doute un des buts salutaires de cette exposition au Mucem et de ce catalogue. GHR lui-même avait envisagé une adaptation du musée plutôt qu’une mort lente. Et pourtant les cloisons mobiles qui devaient être le garant de la flexibilité, impossible Graal, n’ont pas bougé d’un millimètre. Le musée est devenue une ruine.

Quand une muséographie est exceptionnelle, quasiment immeuble par destination, on devrait pourtant chercher à la conserver pour tout ou partie, comme le contenu d’un monument historique. Mais comme le rappelle Jacques Hainard, le «musée est aussi assassin de la mémoire».
Trente ans : on aurait pu souhaiter une durée de vie plus longue. Mais là encore GHR fait œuvre de précurseur et se dévoile aussi comme un artiste conceptuel. Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’entretiens d’Harald Szeemann, la passion de ce dernier, comme celle de GHR, consistait d’abord et avant tout à «écrire des expositions». Avec parfois son propre vocabulaire, sa numérotation et ses didascalies, GHR, si économe à l’écrit, a laissé avec son programme de la galerie culturelle une partition qui ne demande qu’à être réinterprétée après avoir été tant de fois remaniée. Il suffit de le relire pour retrouver l’enchantement de l’avenue du Mahatma Gandhi. Ainsi par exemple, compulsons le descriptif de la vitrine 225.06 : «Parcours Crau-Alpes en situation, en ordre de marche. Âne, éclairage de nuit, boucs et moutons conducteurs, troupeau, berger avec son couvre-chef, sa limousine, ses jambières, son bâton, un chien de parc» ou celui de l’unité écologique 421.09 : «Dans un buron de l’Aubrac. Deux buronniers, dans le buron, vers 1920, en fin de journée, fabriquent la fourme d’Aubrac : le pâtre presse le caillé; le cantalès broie la tome; la fourme de la veille est à la presse. Puis ces deux hommes se retrouvent en compagnie du bédélier et du roule à table pour le repas du soir.» […]

Une exposition et a fortiori un musée contiennent toujours une part d’autobiographie. Les vitrines du MNATP n’ont pas livré tous leurs secrets, mais le projet de vie de GHR est toujours présent (son départ à la retraite n’avait déjà été dans un certain sens que virtuel). Très peu de responsables culturels dans notre pays ont pu suivre la vie d’un établissement de la première idée jusqu’à ses premiers pas. En son for intérieur, GHR se réjouissait, peut-être un peu, de l’interminable genèse, laissant ainsi une œuvre inachevée, un work in progress… Il avait eu raison trop tôt.

Comme un renversement d’une politique centralisatrice de l’après-guerre, on aurait pu maintenir une antenne parisienne en écho à la naissance du centre marseillais. Il n’en fut rien. GHR fut prophète : il a inventé le musée à durée de consommation, et donc de vie, limitée. Le MNATP qui devait être originellement acteur de la décentralisation est devenu un brin nomade, à défaut d’être mobile. Le droit d’auteur n’existe pas dans le monde des créateurs d’exposition. Gageons que l’actualité et la pérennité des inventions de GHR n’en seront que plus vives.

Ultime paradoxe : le bâtiment devrait être détruit et, pourtant, il renaît grâce aux successeurs de celui qui ne souhaitait pas son existence. On va lui rendre sa transparence et le transformer en un lieu de création pluridisciplinaire (dans un esprit pompidolien?). Ayons confiance dans les artistes, futurs occupants, pour nous émerveiller, comme en 1975, lorsque le MNATP, ce paradis de l’illusion, matérialisant le désir fou de rassembler dans un espace la totalité des connaissances disponibles du moment, a ouvert ses portes. Á défaut d’une unité écologique reconstituée dans l’entrée de ce nouveau site de création qui aurait été un clin d’œil dérisoire à l’esprit de GHR, le Centre de conservation et de ressources à Marseille est aujourd’hui un lieu vivant, abritant les résultats des collectes de GHR et de ses équipes. Épuisé, condamné, éreinté, usé, vidé, le musée d’une certaine France n’est plus. Évidemment, personne n’est responsable de ce naufrage. La dépouille est conservée invisible, mais la palingénésie du grand homme Rivière demeure


C’est une saucière (cartel 49) : c’est une fusion de l’homme, —son corps et l’artefact de la barque en bois avec son élément eau associé—, et de l’animal oiseau qui vole dans l’air, qui lui donne sa forme. La sauce liquide associant elle-même divers ingrédients alimentaires issus de l’agriculture  dans une fusion. Et quant à la porcelaine… le feu.


Saucière MNC 5901 Faïence stannifère, décor de petit feu polychrome Strasbourg 1750
Les deux photos ©jlggb


Les quatre saisons : deux femmes printemps été, deux hommes automne hiver, trois jeunes gens et un vieillard, pensifs, avec accessoires associés. Un thème suranné.


Terre de Lorraine décor de petit feu polychrome Saint-Clément 1780
Les deux photos ©jlggb

« Fil de fer, plastiques, clous, barbelés abandonnés dans les campagnes se retrouvent dans la panse des ruminants, qui peuvent tomber gravement malades.

Les « vaches-poubelles » : c’est ainsi que l’association Robin des Bois a baptisé le phénomène, qu’elle a entrepris de dénoncer. Les images de corps d’oiseaux de mer à l’estomac farci de débris de plastique ont fait le tour du monde. Le supplice des gros animaux terrestres était jusqu’à présent moins connu.

Dans la panse des ruminants peuvent pourtant s’accumuler morceaux de pneus usagés, fils de fer tordus, clous, morceaux de plastique durs, aiguilles cassées, fils barbelés et de clôture. En cause : les canettes jetées au bord des routes que les troupeaux réduisent en miettes, les restes d’emballages abandonnés dans les fermes, des déchets dispersés dans les pâtures ou qui se glissent dans le foin d’ensilage… En broutant, les vaches les ingèrent et peuvent tomber gravement malades.

Interbev, l’organisation interprofessionnelle du bétail et de la viande, publie sur son site une liste non exhaustive de ces corps étrangers susceptibles de déclencher péritonite, péricardite, abcès, fièvres et troubles du comportement. Selon elle, 60 000 gros bovins sont concernés chaque année par cette « maladie des déchets », comme l’appellent les Américains. A l’abattoir, les carcasses des animaux victimes de tumeurs et d’infections sont partiellement ou entièrement détruites. Ce sont autant de pertes pour les éleveurs.

Une parade : l’aimant stomacal

Manifestement, le problème n’est pas nouveau pour eux. Ils ont imaginé une parade, plutôt rustique, afin d’éviter que les déchets métalliques se déplacent dans l’organisme de la vache et y cause trop de dégâts : l’aimant stomacal.

Il n’est pas difficile d’en acquérir sur Internet, de « très puissants » sous forme de barrettes de 5,5 centimètres, vendues de 4 à 5 euros le lot de douze, ou bien encapsulés dans une « cage » de 10 centimètres à 3 euros l’unité. Le guide poussoir, qui permet d’enfoncer l’aimant vers la panse du ruminant via son tube digestif, coûte dans les 30 euros.

« C’est douloureux, et d’autant plus choquant qu’il faut renouveler ces aimants au bout de quelque temps, assure Jacky Bonnemains, président de Robin des bois. Ce n’est pas une solution : les déchets doivent être sortis de l’environnement. »

L’association écologiste a découvert l’ampleur du problème en travaillant sur la question de la résorption des pneus usagés, qu’une directive européenne interdit désormais de mettre en décharge. Voilà une dizaine d’années qu’elle alerte sur cette pollution dans le monde agricole. Considérés jusqu’en 2015 comme « produits de recyclage », ces déchets ne peuvent plus être vendus en tant que tels. Mais ils servent encore, légalement, à maintenir les bâches qui couvrent l’ensilage, d’abreuvoir, de clôture, voire de combustible pendant les manifestations agricoles.

« Le problème est mondial »

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), près de 53 millions de pneumatiques toutes catégories confondues ont été vendus en France en 2017, soit 530 600 tonnes, tandis que le marché mondial s’élève à 1,7 milliard de pneus.

La majorité des pneus usagés sont désormais traités, mais il en resterait environ 800 000 tonnes dans les campagnes. Avec le temps, la gomme se désagrège et la ferraille qu’ils contiennent se disperse dans l’environnement.

« Ces derniers jours, nous avons été contactés par un journal sud-africain, une ONG indienne… le problème est mondial »,témoigne Jacky Bonnemains. Il cite une étude de l’ONG Recycling Netwerk Benelux estimant que 11 000 à 13 000 vaches souffrent de lésions de l’appareil digestif chaque année à cause des déchets ingérés. Environ 4 000 d’entre elles en meurent. » in Le Monde

lien http://lantb.net/figure/?p=5443



Quand les banches de construction des murs en pisé deviennent cimaises pour une exposition de photos. Les cales sont indispensables à la bonne tenue des planches simplement appuyées contre un mur. Y sont collées simplement aussi les photos décrivant le processus de construction de maisons en pisé, spécialité de l’architecte Martin Rauch, invité de l’exposition L’art des chantiers, cité de l’architecture. Photos © JLGGB

Dans sa tribune au « Monde », l’historienne s’inquiète de la perte d’aura de la discipline et plaide pour un retour à une psychiatrie dite « humaniste ».

Tribune. « Depuis la mort de Jacques Lacan, en 1981, dernier grand penseur du freudisme, la situation de la psychanalyse s’est modifiée en France. Dans l’opinion publique, on ne parle plus que des psys. Autrement dit, le terme de psychanalyse employé par Sigmund Freud en 1896 pour désigner une méthode de cure par la parole centrée sur l’exploration de l’inconscient, et qui, par extension, a donné naissance à une discipline, n’est plus guère différencié d’un ensemble constitué, d’une part, par la psychiatrie (branche de la médecine spécialisée dans l’approche des maladies de l’âme) et, de l’autre, par la psychologie enseignée à l’université (clinique, expérimentale, cognitive, comportementale, sociale, etc.).

Quant au terme de psychothérapie – traitement fondé sur la puissance du transfert – il est commun à la psychiatrie, à la psychologie clinique et à la psychanalyse. Les écoles de psychothérapie, qui s’en réclament, se sont développées, tout au long du XXsiècle, en de multiples appellations : de 400 à 700 dans le monde. Parmi celles-ci : hypnothérapie, Gestalt-thérapie, analyse relationnelle, thérapies comportementales et cognitives (TCC), développement personnel, méditation, etc. On en trouve périodiquement la liste dans les revues de psychologie. Leur caractéristique est de prétendre apporter le bonheur aux personnes en souffrance.

Souffrances

Soumis à une réglementation depuis mai 2010, les praticiens de ces écoles sont aujourd’hui contraints d’obtenir un diplôme universitaire (master de psychologie clinique) pour utiliser le titre de psychothérapeute. Si ce n’est pas le cas, ils se désignent comme « psycho-praticiens hors cadre ».

Il y a aujourd’hui en France 13 500 psychiatres, 27 000 psychologues cliniciens et environ 5 500 psychanalystes, presque tous titulaires d’un diplôme de psychologue clinicien. Le titre de psychanalyste n’étant pas réglementé, seules les écoles psychanalytiques (régies par la loi de 1901) peuvent se prévaloir d’une formation qui repose sur deux critères : avoir été soi-même analysé puis supervisé par un pair pour mener des cures.

D’après plusieurs statistiques, 4 millions de Français sont en état de souffrance psychique mais seulement un tiers d’entre eux – dont 70 % de femmes – viennent consulter un psy. De nouvelles définitions ont surgi pour qualifier le malaise qui accompagne la crise des sociétés démocratiques, minées par la précarité, l’inégalité sociale ou la désillusion : dépression, anxiété, stress, burn-out, troubles du déficit de l’attention, TOC, désordres bipolaires ou borderline, dysphories, addictions, etc. Ces termes englobent ce qu’on appelait autrefois les psychoses (folie), les névroses (hystérie et autres variantes), les variations de l’humeur (mélancolie), les perversions. Aussi bien ces souffrances sont-elles désormais traitées par des psychotropes prescrits autant par des psychiatres que par des généralistes : anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, consommés de façon extravagante.

Dominée par la psychopharmacologie, la psychiatrie – puissante dans tous les Centres hospitalo-universitaires (CHU) – n’a plus l’aura qu’elle avait par le passé puisqu’elle a abandonné l’approche plurielle et dynamique de la subjectivité – psychique, sociale, biologique – au profit d’une pratique reposant sur une description des symptômes : réduction de la pensée à une activité neuronale, du sujet à un comportement et du désir à un taux de sérotonine. En témoignent les différentes versions du Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux (DSM) qui annexe comme pathologie la condition humaine elle-même : timidité, peur de mourir, crainte de perdre un travail ou un proche, etc. On ne compte plus le nombre de collectifs qui, à coups de pétitions, contestent ce Manuel.

Au cœur de ce dispositif, la psychanalyse est entrée dans une interminable phase de déclin. Elle n’est plus portée par le savoir psychiatrique et n’occupe plus la place qui avait été la sienne en France dans la culture littéraire et philosophique depuis les surréalistes jusqu’aux structuralistes en passant par les marxistes et les phénoménologues. Les ouvrages des praticiens sont rédigés dans un idiome peu compréhensible. Destinés à l’entre-soi, ils ne dépassent pas un tirage de 700 exemplaires. En conséquence, les éditeurs de littérature générale ont fermé ou réduit à la portion congrue les collections de psychanalyse qui avaient fleuri pendant trente ans : Seuil, Gallimard, Aubier, Presses universitaires de France, Payot.

Les classiques – Freud, Melanie Klein, Sandor Ferenczi, Winnicott, Lacan, Dolto, etc. –, diffusés en poche, continuent à se vendre de façon régulière. Du coup – et à quelques exceptions près – la production contemporaine s’est réfugiée chez Erès, maison d’édition toulousaine, fondée en 1980 et dont les ouvrages et les revues – diffusés à moins de 500 exemplaires – s’adressent à un public de professionnels de la santé mentale, de la pédagogie, de la petite enfance. Aussi bien les psychanalystes sont-ils regardés, désormais, non pas comme des auteurs ou des intellectuels, mais comme des travailleurs de la santé mentale.

Répartis en dix-neuf associations où les femmes sont majoritaires, les psychanalystes forment un archipel de communautés qui, bien souvent, s’ignorent entre elles. Ils organisent des colloques, apprécient la vie associative, aiment voyager et vouent une vraie passion à leur métier. L’écart entre les générations s’est accentué au point que toute la clientèle privée est captée par les seniors, âgés de 60 à 85 ans, au détriment des jeunes (30-40 ans) qui travaillent pour de bas salaires, dans des institutions de soins (centres médico-psychologiques, centres médico-psychopédagogiques, hôpitaux de jour, etc.)

Ces derniers ont de grandes difficultés à financer leur cure. Pour se faire connaître du public, ils créent des sites avec photographies de leurs divans et de leurs fauteuils, prix négociables et liste des thérapies possibles. La clientèle se fait rare : la psychanalyse attire de moins en moins de patients. Mais, paradoxalement, l’attrait pour son histoire, pour ses archives et pour ses acteurs est en hausse, comme si la culture freudienne était devenue un objet muséographique au détriment de sa pratique clinique.

Les plus puissantes associations – entre 200 et 800 membres – sont divisées en trois branches : une première (dite freudienne orthodoxe) groupée autour de la Société psychanalytique de Paris (fondée en 1926), une deuxième où se retrouvent toutes les obédiences strictement lacaniennes (créées entre 1981 et 1994) et une troisième, éclectique (1994-2000), qui rassemble toutes les tendances du freudisme.

Attaqués de toutes parts pour leur dogmatisme et leur difficulté à modifier leurs cursus de formation, les psychanalystes ont en outre contribué à leur propre déclin en adoptant majoritairement, depuis 1999, des positions indignes contre le mariage homosexuel, puis en s’affaiblissant dans des querelles interminables sur l’autisme. Humiliés par le succès des immondes brûlots contre Freud, ils ont déserté les batailles publiques, méprisant toute entreprise qui chercherait à les critiquer.

Auteur d’une enquête sur L’Autodestruction du mouvement psychanalytique (Gallimard, 2014), Sébastien Dupont en a fait les frais : « Dès qu’on émet une critique, on tombe sous le joug d’un chantage à l’antifreudisme. »Enfin, nombre de psychanalystes se livrent périodiquement, dans des médias de mauvais goût, à leur sport favori : allonger sur le divan les hommes politiques. Emmanuel Macron est désormais leur cible préférée : « Il n’a pas résolu son œdipe, il a épousé sa mère, il n’a pas de surmoi, il est narcissique. »

Territoire

Pendant des décennies, la psychanalyse a été enseignée dans des départements de psychologie au titre d’une approche psychopathologique du psychisme. Attaché à un enseignement de la discipline hors des écoles psychanalytiques, Roland Gori, aidé par Pierre Fédida (1934-2002), a occupé, jusqu’en 2009, une place majeure dans la formation des cliniciens d’orientation freudienne, notamment par le recrutement d’enseignants-chercheurs au sein de la 16section du Conseil national des universités (CNU). Hélas, ses héritiers n’ont pas réussi, comme lui, à se faire respecter par leurs adversaires, lesquels veulent désormais les chasser de leur territoire, au nom d’une prétendue supériorité scientifique de la psychologie. Et ils profitent de la ­prochaine fusion entre Paris V-Descartes et Paris VII-Diderot pour agir en ce sens.

C’est ainsi que l’UFR d’Etudes psychanalytiques de Paris VII-Diderot, immense bastion freudien fondé en 1971 – 36 titulaires, 270 doctorants, de nombreux chargés de cours, 2 000 étudiants – est désormais menacé de disparition. Trois professeurs de la 16section du CNU ont démissionné de leur poste en affirmant que plus aucune approche dynamique et humaniste n’était possible dans le cadre d’une évolution scientiste de la psychologie (lettre du 21 décembre 2018). Une fois encore, un collectif a dénoncé une tentative de meurtre de la psychanalyse. Une fois encore, des appels au sauvetage se multiplient.

Ne pas désespérer

Il faut dire que si les enseignements cliniques de Paris-VII sont d’un excellent niveau et que des colloques obtiennent un franc succès – comme les EG-psy-radicalisation sur le djihadisme (18 décembre 2017) – il n’en va pas de même des tentatives de « modernisation » de la psychanalyse à coups de « queer » et de « décolonial ». Comment ne pas se tordre de rire à l’annonce d’un tel programme (15 décembre 2017) ? : « Si donc la psychanalyse se positionne comme l’envers de la raison cartésienne (…) dans quelle mesure saisit-elle l’ethnocentricité de ses propres outils ? » Ou encore : « Qu’apporte la considération du genre et de la colonialité à la psychanalyse, dans sa conception des rapports de minorisation et d’altérisation ? »

Il ne faut pourtant pas désespérer quand on sait que des milliers de cliniciens français, formés dans le sérail d’un freudisme intelligent, consacrent leur temps à soigner des enfants en détresse, des malades mentaux en perdition ou des familles meurtries. »

« Le capitalisme a produit à partir des années 20 des marchandises émotionnelles.

La vocation de la sociologie est de montrer que ce qui semble privé a un caractère beaucoup plus collectif. Au moins une partie de notre expérience personnelle a un caractère collectif.

Jusqu’au début du 20e siècle, les hommes et les femmes approchent le marché du mariage de façon plus ou moins égale. C’est étonnant car les femmes ont un statut juridique amoindri. Mais en ce qui concerne le mariage, le rapport de force est symétrique. A partir des années 60, il y a une dérégulation de la sexualité. La sexualité des femmes est devenue libre et accessible à tous les hommes sans contrepartie d’argent ni de mariage. Les femmes ont vécu ça comme une libération, mais les hommes ont continué d’avoir la main mise sur toutes les autres structures sociales, ce qui a créé des inégalités sur le marché sexuel.

Je me suis intéressée à l’émergence de la catégorie culturelle qui est « la peur de l’engagement », qui au 19e siècle est surtout le problème de le la femme, qui se fait prier et qui doute de savoir si elle veut se marier ou pas. Cette situation se renverse au 20e siècle, c’est l’homme qui se fait prier.

On pense que le désir est universel et inchangé, mais il est aussi influencé par un environnement culturel et économique. Le désir masculin, face à un grand nombre de choix et au fait que l’économie capitaliste lui permet de subvenir à ses besoins économiques sans l’intermédiaire du mariage, fait que son désir devient plus mou.

Les sites de rencontre permettent de se comporter en consommateur, on peut voir comme si on était à une table de buffet, tous les choix possibles dans un temps donné. Le sujet romantique ressemble de plus en plus au sujet économique et au sujet néolibéral.

Plus on a de choix et moins on choisit, car on devient confus, on a trop d’informations. On n’arrive plus à savoir comment évaluer les différences. C’est la même chose en ce qui concerne les choix romantiques.

La fascination vient de ce que le bonheur était sensé être une idée révolutionnaire qui donnait du pouvoir à l’individu contre les institutions. Cette idée s’est de plus en plus inscrite dans les politiques. La psychologie positive à partir des an 90 a essayé de changer les politiques gouvernementales et on voit l’émergence d’indexes du bonheur. Certains pays comme l’Arabie saoudite ont un fort taux de bonheur. Ces indexes du bonheur commencent à se substituer à d’autres manières d’évaluer les performances politiques des pays.

La quête du bonheur est avec nous depuis la Grèce ancienne. L’un des effets pervers de la nouvelle quête de bonheur est de blâmer les classes laborieuses de leurs échecs. On les accuse de ne pas s’occuper suffisamment de leur psychisme. Les classes laborieuses qui n’arriveraient pas à s’intégrer, à être contents dans une entreprise, on les tient pour responsables. Ce n’est plus la société, l’Etat et le système qui produisent de la souffrance, ce sont les individus eux-mêmes qui produisent leur propre souffrance, ils sont responsables.

La célébration de l’amour, c’est aussi la célébration de la culture individuelle. Il s’agit d’être tout seul pour trouver quelqu’un on va s’affronter aux complexités de la vie moderne. Le couple revêt une importance sociologique capitale, c’est une structure sociale de soutien pour l’individus.

Dans notre culture, l’idéal de couple qui dure jusqu’à 90 ans, est devenu quasiment impossible car nous avons d’autres idéaux : l’autonomie, la variété, l’accumulation d’expérience.

On a fait le choix collectif de la liberté sexuelle, ce qui est un choix très important, mais cela ne nous rend pas plus heureux, et pas plus susceptibles d’aimer et d’aimer longtemps.

Ce qui m’intéresse en tant que sociologue c’est de comprendre les effets pervers de valeurs que l’on a choisies.

Le désamour est devenu une condition intrinsèque des hommes et des femmes : c’est le fait de ne pas pouvoir entrer dans une relation (la relation ne commence pas), et c’est aussi la raison pour laquelle tellement de relations finissent dans le désamour (après une relation stable). Dans les deux cas, les forces collectives et culturelles sont similaires : l’importance du corps et de la sexualité. Les émotions sont vendues comme des marchandises. Par exemple, au 20e siècle, le disque amène la musique à la maison. Edison crée une classification de musiques à des fins émotionnelles. C’est un exemple de marchandise émotionnelle qui se greffe sur une autre marchandise. »

France Culture entretien avec Guillaume Erner


‹ Articles plus anciens