décembre 2017

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in Le Monde

« L’arbre de la belle victoire d’Emmanuel Macron sur le Front national ne doit pas cacher la bonne santé de la forêt populiste, en Europe comme aux Etats-Unis. L’année 2017 a confirmé la force montante du mouvement protestataire qui, en 2016, a conduit Donald Trump au pouvoir et assuré le succès du Brexit. Il est trop tôt pour sortir les trompettes et annoncer benoîtement le reflux du courant anti-immigration, antiglobalisation et eurosceptique. Ce courant-là se porte bien, merci : 2017 a prolongé 2016.

La reprise de la croissance en Europe ne change pas, ou pas encore, le profil politique d’une bonne partie du Vieux Continent. La droite extrême ou l’ultradroite euro-grincheuse est au pouvoir en Pologne, en Hongrie, en Tchéquie, elle progresse aux Pays-Bas et vient d’accéder au gouvernement en Autriche. On peut imaginer conjoncture politique plus favorable pour « relancer » l’Europe. Autrement dit, un Macron printanier ne sonne pas le début de la fin de la saison populiste.

On sait ce qu’il en est à Berlin, où l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) aligne ses 92 députés au Bundestag. On parle moins souvent de l’Italie, où l’extrême droite prospère à grande vitesse (voir Le Monde des 10 et 11 décembre). Sans doute y a-t-il également une part de « populisme » dans la revendication indépendantiste catalane. Dans un excellent article de ses correspondants à Paris et à Berlin, Anne-Sylvaine Chassany et Guy Chazan, le Financial Times (13 décembre) revient sur les scrutins des derniers mois en Europe. Conclusion ? Emmanuel Macron est une exception, dans un paysage marqué par la bonne tenue de l’extrême droite.

Outre-Atlantique, Trump boucle sa première année à la Maison Blanche. Vulgarité, mensonges à répétition, flirt poussé avec un racisme subliminal, mode de gouvernement chaotique, rien n’y fait : l’électorat républicain lui reste assez fidèle. Trumpistes et brexiters ont gagné en se présentant comme les Robin des bois des exclus de la mondialisation, pourfendeurs des élites, défenseurs des frontières et porte-parole des démunis. Les uns et les autres se retrouvent sur le thème central de l’immigration. Le refus de l’immigration. La peur de l’immigration. L’obsession de l’immigration.

C’est vrai dans l’Amérique trumpiste comme en Autriche, aux Pays-Bas ou dans l’ensemble de l’Europe de l’Est. C’est vrai en Italie, dans l’électorat FN en France et dans celui de l’AfD en Allemagne. Le Brexit l’aurait-il emporté si l’on ne s’était trouvé, au moment du vote, le 23 juin 2016, en pleine crise migratoire moyen-orientale ?

Tout se mêle ici : instabilité de l’emploi ; stagnation des revenus médians depuis des années ; bouleversements urbains et « suburbains » ; attentats et peur de l’islam ; troubles identitaires liés au couple mondialisation-révolution technologique permanente ; endettement public et Etat social épuisé. Pourtant l’Europe sait bien que la pression migratoire venue d’Afrique (celle du Moyen-Orient est plus conjoncturelle) ne diminuera pas de sitôt. Elle va faire partie de notre horizon stratégique, économique et social pour des années.

Le sondage mené en 2016 dans une vingtaine de pays occidentaux par Fondapol confirme les enquêtes de terrain : les deux tiers des ressortissants de l’UE pensent que l’immigration a un impact négatif sur leur pays. Plusieurs raisons expliquent cette réaction. Mais l’une d’elles tient à ce sentiment que l’immigration échappe à tout contrôle. Les flux migratoires de l’époque – qui, encore une fois, ne vont pas s’arrêter – nécessitent d’être encadrés, négociés entre l’Europe et l’Afrique. Nouvelle demande sociale, l’intégration des immigrés requiert une réforme en profondeur de l’Etat providence.

L’angélisme des « élites »

Quelle force politique européenne pose la question en ces termes et la classe au rang des priorités absolues ? Où est la réflexion de la gauche sociale-démocrate sur l’immigration ? La bien-pensance fait des ravages. « Comment vaincre le populisme ? », interroge le politologue Ivan Krastev dans son dernier livre (Le Destin de l’Europe, Premier Parallèle, 154 pages, 16 euros). Pas avec de la bonne conscience : « Le refus de la gauche à seulement concéder que l’immigration pouvait avoir des effets négatifs a nourri la réaction antiélitiste (notamment à l’encontre des médias traditionnels) qui est au cœur de la tourmente politique actuelle », écrit Krastev avec raison. L’angélisme de certaines « élites » entretient le populisme.

L’autre toile de fond de la colère protestataire, ce sont les inégalités. Du fait de son « modèle social », même très diversement représenté, l’Europe est la région du monde la mieux protégée, et les Etats-Unis, le plus inégalitaire des pays riches. Mais l’Europe n’est pas imperméable à la montée des inégalités qui a accompagné la globalisation économique et la révolution technologique.

Comme l’écrit Philip Stephens, l’un des éditorialistes du Financial Times, pas vraiment la bible de la gauche de la gauche, les responsables politiques européens ne peuvent pas ignorer les leçons de l’histoire : « Défendre un statu quo manifestement injuste dans la distribution des richesses et des chances de réussite revient à donner des armes aux populistes. »

Face aux profonds bouleversements structurels de l’heure, personne n’a de recette magique. Il est probable que le trumpisme économique affaiblira un peu plus les électeurs de Donald Trump. Il est probable que le Brexit appauvrira la Grande-Bretagne. Mais, sauf à ériger en priorités les questions de l’immigration et la lutte contre les inégalités, le populisme va s’installer durablement. Parce qu’il n’est pas une aberration passagère, mais le symptôme d’une situation. »

frachon@lemonde.fr


Lieu-dit Le Crosat, en background Le Grand Colombier.


avec Jean-François Perrin, Professeur émérite de littérature française à l’université de Grenoble-Alpes

http://himba.over-blog.fr/article-les-reveries-du-promeneur-solitaire-par-jf-perrin-96750060.html


avec  Alain Grosrichard, Professeur honoraire de littérature à l’Université de Genève


avec Céline Spector, professeure de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne. Les trois composantes du sentiment de l’existence : la promenade, l’herborisation, la rêverie sans objet. Mais un peu faux à propos de l’herborisation.

Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire, Gallimard, Ed. de la Pléiade 1972. Cinquième Promenade, p. 1045-1047 : « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île & j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues & l’agitation de l’eau fixant mes sens & chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux & reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille & mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi & suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible & courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, & qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure & par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort.

(…) s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière & rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée & sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, & que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre & relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait & plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même & de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement & de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère & douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles & terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire & en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, & ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants n’en conservent qu’une idée obscure & confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. »

 


avec Michèle Crogiez, Professeure ordinaire de littérature française à l’Université de Berne :  à cause de la notion de contentement, de la chaleur de la voix de Michèle Crogier et de celle de  Starobinski (extrait à 17:20).

« Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l’homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d’y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes et nul ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui. Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimères. Profitons du contentement d’esprit quand il vient ; gardons-nous de l’éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l’enchaîner, car ces projets-là sont de pures folies. J’ai peu vu d’hommes heureux, peut-être point ; mais j’ai souvent vu des cœurs contents, et de tous les objets qui m’ont frappé c’est celui qui m’a le plus contenté moi-même. Je crois que c’est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentiments internes. Le bonheur n’a point d’enseigne extérieure ; pour le connaître il faudrait lire dans le cœur de l’homme heureux ; mais le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l’accent, dans la démarche et semble se communiquer à celui qui l’aperçoit. Est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête, et tous les cœurs s’épanouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement, mais vivement, à travers les nuages de la vie ? »
Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Neuvième promenade, 178

Lien > quelque chose de rousseauiste chez François Ruffin peut-être : « Pour les gamins »