juillet 2017

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Les micro-fosses végétales (30cm x 60cm), espacées de quelques mètres, le long des murs des bâtiments du passage Lhomme dans le 11e arrondissement relèvent d’une pratique ancienne des habitants ou des propriétaires des maisons de ces cours. On les retrouve dans les rues et cours intérieures à Arles. C’est une pratique réactualisée dans la ville de Bordeaux, sur simple demande des habitants auprès de la mairie http://lantb.net/figure/?p=1061.


Une des épreuves en plâtre (non retenue) réalisée pour le Monument à Victor Hugo, dans le musée édifié sur le lieu de la résidence de Rodin, la Villa des Brillants, à Meudon en 1931. Vers 1910, Rodin avait fait reconstruire en contrebas du jardin une partie de la façade du chateau d’Issy sur laquelle s’appuie aujourd’hui cette grande salle des plâtres.


Épreuve en plâtre pour un Monument à Puvis de Chavannes, où l’on voit le travail d’assemblage pur et dur à l’œuvre.


« Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme. »Jean-Jacques Rousseau, « Les confessions ». Une conférence enregistrée en juillet 2015. Christophe Martin, professeur de littérature française à l’Université de Paris-Sorbonne.

Entretien « Réinventons le progressisme, y compris au sein de l’islam »Souleymane Bachir Diagne- Nicolas Truong. Basculement du monde (5/6). Invité au Controverses du « Monde » en Avignon, le philosophe sénégalais  dessine ce que pourrait être le nouveau progressisme. Philosophe sénégalais et ancien élève à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Louis Althusser et de Jacques Derrida, Souleymane Bachir Diagne enseigne à l’université Columbia, à New York. Notamment auteur de Bergson postcolonial (CNRS Editions, 2011), L’Encre des savants. Réflexions sur la philosophie en Afrique (Présence africaine, 2013) et de Ma vie en Islam (Philippe Rey, 2016), il analyse les ressorts du retour de l’obscurantisme et de la grande régression mondiale et redéfinit les contours d’un progressisme adapté à notre temps.

La démocratie est-elle menacée par l’essor du populisme et de l’obscurantisme ? Il y a deux mois, le Journal of Democracy publiait un sondage mesurant le degré d’adhésion des Américains aux valeurs démocratiques. La question posée était : en quoi considérez-vous que l’exigence démocratique est une chose cruciale ? Les réponses ont été comparées à celles d’un sondage similaire effectué dans les années 1930. Résultat : en 1930, 91 % des jeunes considéraient la démocratie comme cruciale, contre 57 % aujourd’hui. On assiste à un désinvestissement de cette valeur fondamentale qui explique la crise de la représentation dont parle Raffaele Simone. Les populations elles-mêmes la placent derrière d’autres valeurs. Dans un monde où se répètent des attaques terroristes, on est prêt à céder certaines libertés démocratiques pour s’assurer davantage de sécurité. C’est dans ce contexte que Donald Trump a été élu. Depuis Bush, j’ai constaté le mépris avec lequel tous les politiciens parlent de « Washington » comme symbole de l’establishment. Donc on écoute des candidats faire campagne pour représenter le peuple à Washington en tenant le discours politique du mépris et de l’hostilité contre « Washington ». Le phénomène Trump s’est construit sur l’idée que lui, au moins, n’était pas l’un de ces politiciens qui ne demande qu’à s’installer dans les mœurs et usages de Washington une fois élu. Un positionnement qui lui a permis de survivre aux innombrables bourdes qu’il a faites et qui auraient détruit n’importe quel homme politique professionnel : elles devenaient au contraire un label d’authenticité. La vulgarité même sied aux populismes. Et il y a l’obscurantisme. Les idées progressistes sont fondées sur la foi en la raison et en la preuve. Or voici qu’il faut aujourd’hui marcher pour la science, que la preuve ne semble servir à rien face à un scepticisme par principe devant la crise écologique ou devant ceux qui jugent qu’enseigner l’évolution ou le créationnisme est affaire de choix.

Comment les forces progressistes peuvent-elles se réarmer intellectuellement et politiquement ? Dans ce contexte, que deviennent les idées progressistes ? Les fosses actives dans lesquelles elles ont prospéré n’existent plus. On assiste à une crise de la relation (que l’on considérait comme naturelle) entre ces idées et les forces progressistes que sont censés être les travailleurs. On se rend compte que ce sont ces mêmes classes laborieuses qui ont voté massivement pour Donald Trump et les populistes ailleurs. Les forces progressistes sont donc celles qui sont entrées dans ce qu’elles appellent la « résistance ». L’idée essentielle derrière ce mot est celle d’un repli sur des « sanctuaires ». Par exemple, mon université a décidé de ne pas collaborer avec les instances fédérales chargées de faire la traque aux illégaux, parce qu’elle refuse d’aller chercher un étudiant inscrit dans une université au motif que ses parents ont immigré quand il avait deux ans aux Etats-Unis. Un Etat comme la Californie décide d’être leader dans l’action pour l’environnement. Cette idée de résistance est positive s’il s’agit de retrouver une capacité d’auto-organisation à la base, mais elle peut signifier aussi que les forces progressistes sont sur la défensive.

La gauche, qualifiée parfois de multiculturaliste, est accusée de préférer l’identité à l’égalité, le souci des minorités à celui des ouvriers. Partagez-vous cette critique ? C’est un discours utilisé pour disqualifier des idées qui sont aussi progressistes. De manière générale, on assiste à un renversement : on considère les acquis sociaux comme des archaïsmes dont il faut se débarrasser pour emprunter le chemin du progrès. Prenez les 35 heures, elles semblaient s’inscrire dans ce mouvement de réduction de la pénibilité du travail lancé depuis le XIXe siècle. Or, aujourd’hui, on entend qu’elles bloquent la société et qu’il faudrait s’en débarrasser pour embrasser la compétitivité, le maître mot. Ce que l’on appelait des acquis sociaux est aujourd’hui considéré comme des conservatismes. Et c’est justement le conservatisme traditionnel de droite qui se présente comme modernisateur et ancré dans le progrès. La gauche doit se défendre d’être archaïque, là où la droite se dit décomplexée. Or, sur cette question du multiculturel justement, quand quelqu’un annonce représenter cette droite décomplexée, attendez-vous à ce qu’il dise des horreurs. C’est une posture. On revendique d’être celui qui va dire ce que personne n’ose énoncer, or aujourd’hui, les gens qui ne sont pas « politiquement corrects » sont nombreux, et finalement ils imposent leur discours : on assiste ainsi à un phénomène de transfert de ces idées vers des partis traditionnellement considérés progressistes. Sous couvert d’un refus du multiculturalisme et en agitant l’épouvantail du communautarisme, on fabrique de fausses alternatives. Car quel sens a un choix entre « identité » et « égalité » ? La revendication des minorités n’est-elle pas lutte contre des discriminations et donc aussi pour l’égalité ? Parlant de relance, il faut aussi s’intéresser aux germes de changement et aux motifs d’espoir. Le discours de la gauche n’est pas purement défensif, quand on voit les jeunes sur les campus s’organiser et passer à une forme d’offensive qui consiste à remettre en question les structures d’un système d’éducation et d’un marché des savoirs qui les font sortir de l’université totalement endettés. Bernie Sanders avait construit sa campagne sur cette question.

La gauche a-t-elle su penser l’immigration et la crise des réfugiés ? Que la gauche soit passée à côté de la question de l’immigration, c’est une chose, elle ne doit maintenant pas manquer une réflexion plus globale sur les moyens d’y porter remède. Il faut qu’elle se demande ce que sont ses valeurs devant la détresse. On a dit qu’Angela Merkel a fait un calcul rationnel et capitaliste en acceptant d’accueillir plus d’un million de réfugiés dans un pays vieillissant qui en aura besoin. Mais, au fond, on retrouve aussi dans sa manière de réagir la fille de pasteur qu’elle est. Quelque chose d’éthique en elle a répondu à la détresse humaine. L’idée d’humanité, qui peut sembler abstraite, est un principe régulateur qu’il nous faut toujours garder en tête. Et la gauche, tout particulièrement, n’a pas le droit d’ignorer ces valeurs, même si elle doit traiter cette question de l’immigration de façon pragmatique et rationnelle.

Comment le progressisme peut-il se développer au sein des particularismes religieux, et particulièrement de l’islam ?Les religions en général portent en elles les réponses aux problèmes qu’elles sont en train de poser. D’un côté, les identités religieuses sont sans doute celles qu’il est le plus facile de tourner en des fanatismes meurtriers contre ceux considérés autres ­ – et vous avez alors raison de parler de « particularismes » ; mais, d’un autre côté, la religion est aussi source de cette idée universelle d’humanité dont je viens de parler, de cette notion que mon prochain n’est pas mon proche et qu’il m’oblige cependant. Et j’ajoute que les religions sont aussi capacité de mouvement et de renouvellement. Il est bon que l’on s’avise, pour parler plus précisément de l’islam, que cette religion n’est pas née le 11 septembre 2001 et qu’elle est d’abord une tradition intellectuelle et spirituelle qu’il faut connaître, que les musulmans, surtout les jeunes, doivent connaître. Deux ans après cette funeste date, un livre est paru avec un titre aux allures de manifeste : Progressive Muslims. On Justice, Gender, and Pluralism (« Musulmans progressistes. Justice, genre et pluralisme »). Quatorze intellectuels musulmans vivant aux Etats-Unis ont réfléchi ensemble dans cet ouvrage coordonné par Omid Safi à ce que signifiait le progressisme aujourd’hui dans le monde de l’islam. Au-delà de la seule qualité de leurs essais sur les thèmes énoncés dans le titre du livre, ces auteurs ont rappelé que leur démarche de « musulmans progressistes » continuait un mouvement, une tradition.

Quels concepts, dans l’islam, disent le mieux cette notion de « progressisme » ? On peut proposer ihya, un mot qui signifie « revivification », ou tajdid, qui serait plutôt « renouvellement », ou ijtihad, qui est « l’effort d’interprétation » qui réactive une signification en fonction des temps qui changent. Le philosophe musulman Mohammed Iqbal a, en anglais, réuni sous le concept de « reconstruction de la pensée religieuse de l’islam » ces différents sens. En expliquant, pour l’essentiel, que la religion islamique devait se reconnecter à son propre principe de mouvement, sa capacité de revivification continue. Penser et traduire cette capacité est la tâche dans laquelle nombre de « nouveaux penseurs de l’islam » sont engagés, pour évoquer ici le titre d’un livre de Rachid Benzine où certains d’entre eux sont présentés. Il est vrai que le mouvement des idées progressistes fait moins de bruit que les bombes, mais il a l’avenir pour lui.

Souleymane Bachir Diagne Né à Saint-Louis, au Sénégal, il est professeur de philosophie et d’études francophones à l’université Columbia. Spécialiste de l’histoire des sciences, de la logique et de la philosophie islamique, il a notamment publié Comment philosopher en islam ? (Philippe Rey, 2013) et, avec Philippe Capelle-Dumont, Philosopher en islam et en christianisme (Cerf, 2016).


http://www.kerguehennec.fr/parc-de-sculptures
Ian Hamilton Finlay(1925-2006 – Écosse), Noms de plaques, noms d’arbres, 1986-2002 – 10 plaques en travertin de Portland, 5 plaques rectangulaires, 5 plaques ovales, Acquis par commande de l’État, Coll. Centre national des arts plastiques. « Ian Hamilton Finlay installe dix plaques dans l’arboretum. Cinq, rectangulaires, portent le nom latin de l’arbre sur lequel elles se trouvent. Elles font référence à l’étiquetage des essences rares qui existent sur le Domaine depuis le XIXe siècle. Cinq autres plaques, ovales, indiquent les noms de couples célèbres de la littérature ayant immortalisés leur amour dans l’écorce des arbres. L’artiste nous parle ici de mémoire et d’esprit du lieu à travers des références littéraires et paysagères. » Près d’Un cercle en Bretagne de Richard Long… Deux classiques britanniques de Land Art des années 80.
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A l’occasion des Rencontres de Pétrarque, qui se déroulent du 10 au 14  juillet à Montpellier, sur le thème « Révolution(s) », Le Monde publie un extrait de la leçon inaugurale que prononce le philosophe et linguiste.

« Le XXe siècle a été dominé par la croyance révolutionnaire. Le XXIe siècle l’a abandonnée. Mais cela ne veut pas dire que le mot révolution ait disparu ni qu’il ait perdu toute signification. Bien au contraire. On ne croit plus qu’un fil rouge noue ensemble 1789, 1793, 1848, 1917, 1949, etc. On ne croit plus que, pour comprendre le mot fatidique, il faille méditer indéfiniment sur la prise du pouvoir par le Parti bolchevik ou le Parti communiste chinois. De là suit une conséquence : les conditions d’usage du vocable se sont assouplies. Depuis que la croyance révolutionnaire s’est affaiblie, on peut donc parler de révolution à peu près sans contrôle. Cette permissivité nouvelle se révèle précieuse dans un pays comme la France où la croyance révolutionnaire, longtemps si puissante, a laissé des traces. Une transaction s’est conclue ; on a cessé de se réclamer de Lénine ou de Mao, mais le lexique de la révolution conserve son prestige. Une sémantique minimale est cependant requise, sous peine de vacuité. Des splendeurs anciennes, restent trois choses: 1) le bouleversement de la politique; 2) la transformation des rapports sociaux; 3) le caractère orienté du changement: aux yeux de ses promoteurs, il doit aller vers le Bien, de quelque manière qu’on le définisse. Puisque, aux yeux de l’opinion majoritaire, le Bien, en politique, est défini par la participation du plus grand nombre à la décision politique et puisque cette configuration porte le nom de démocratie, il n’y a révolution que si l’on passe à un plus grand nombre de participants actifs, ce qui vaut progrès de la démocratie politique. De même, le Bien social est défini par une répartition plus égale des avantages acquis ; mais depuis la Révolution française, on admet que cette répartition dépend en dernier recours d’une seule cause réelle : la répartition des richesses. On retrouve aisément le lexique de la démocratie : que le plus grand nombre possible jouisse du plus grand nombre possible d’avantages, cela s’appelle la démocratie sociale. On a tôt fait, une fois arrivé à cette étape du raisonnement, de démontrer qu’il ne peut y avoir démocratie politique sans démocratie sociale et réciproquement. Tous les bouleversements ne se valent donc pas. Le terme révolution a pu être politiquement et socialement neutre au XVIIIe siècle ; il a cessé de l’être lors de la Révolution française. La permissivité nouvelle et la transaction respectent cette exigence. Aujourd’hui, les jeux sont faits. On peut parler de démocratie sans parler de révolution, mais on ne peut parler de révolution sans parler de démocratie. Dans son usage transactionnel, révolution devient un doublet de démocratie. Des inégalités rigides ou fluides? En 1976, Valéry Giscard d’Estaing avait écrit Démocratie française (Fayard) ; en 2016, Emmanuel Macron a écrit Révolution (XO). C’est le même titre. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit d’ouvrir la voie qui mène au Bien. Sauf qu’en 1976 la croyance révolutionnaire subsistait encore. Elle se refusait à transiger. Emmanuel Macron ne rencontre pas les mêmes difficultés, mais allons au fond des choses. A propos de quoi parle-t-il de révolution? Pour tout décideur réaliste, une chose en tout cas est certaine: tous les pays sont inégalitaires. Pourtant, ils ne se ressemblent pas. Parmi les différences, celle-ci l’emporte: dans un pays donné, dans une couche sociale donnée, les inégalités sont-elles rigides ou fluides? En 1788, la Grande-Bretagne n’était pas plus égalitaire que la France. Mais les rigidités y étaient moindres. Dans la fameuse formule de Sieyès sur le tiers-état, «il veut être quelque chose », une crise s’annonce : tous les avantages ayant été distribués d’avance, l’individu né au sein du tiers-état ne peut rien espérer. La notion de carrière n’a aucun sens pour lui ; elle est réservée aux nobles et aux ecclésiastiques. « Parvenir » est devenu impossible au plus grand nombre. Or, on croirait qu’il en va de même dans la France d’aujourd’hui. J’ai moi-même vécu des périodes de fluidité. Quand il en est ainsi, la notion d’avenir a un sens; chacun est convaincu qu’il vivra mieux un jour prochain et, si ce n’est pas mieux, ce sera du moins autrement. Qui croit cela de nos jours ? Nul ne sort de son groupe de naissance ; s’il le tente, tout l’entrave ; s’il y parvient, le mépris et la calomnie le menacent. La France de 2017 ressemble davantage à celle de 1788 qu’à celle des années 1960. Elle est redevenue un pays d’inégalités rigides. Il ne faut donc pas s’étonner que le lexique de la révolution revienne. Laissons ceux qui espèrent ressusciter la croyance révolutionnaire. Plus révélatrice, la société civile reviendrait volontiers à Sieyès : persuadée qu’elle devrait être tout, elle estime qu’elle n’est rien, elle veut être quelque chose. En 1789 et en 2017, un même constat s’est imposé : ce qui rend insupportables les inégalités, c’est leur rigidité. Puis, les chemins bifurquent; pour empêcher la rigidité, faut-il supprimer les inégalités? D’aucuns, au cours de la Révolution française, l’ont pensé. Il n’est que de lire Saint-Just et ses Institutions républicaines. Après 1793, la prudence des habiles et l’habileté des prudents se sont accordées sur un autre programme : plutôt que de supprimer les inégalités, il faut les fluidifier, les rendre mobiles, les insérer dans des circulations incessantes. Saint-Just avait proclamé «Le bonheur est une idée neuve en Europe»; l’habile et le prudent corrigent: «L’avenir est une idée neuve en France.» Un avatar de la liberté. Telle est bien, je crois, la maxime majeure d’Emmanuel Macron: fluidifier afin de réveiller dans les âmes la croyance en un avenir. Autant d’inégalités qu’avant et peut-être même plus, mais elles seront devenues supportables parce que modifiables, déplaçables, reformulables. Les théorèmes cachés ne sauraient évidemment s’exprimer ouvertement: «Tout avantage acquis est un privilège et comme tel promis à l’abolition.» Dès lors, le problème du nombre de bénéficiaires change de solution. Dans un système rigide, on ne peut l’accroître que de manière arithmétique: ceux qui jouissent de tel ou tel avantage sont en nombre N, il faut qu’ils soient désormais en nombre N + X. Mais avec la fluidité, on peut se borner à accélérer la rotation. Idéalement, la doctrine prévoit qu’à chaque législature la majorité des députés se compose de nouveaux élus; ainsi, un plus grand nombre d’individus pourront dire qu’ils ont exercé le pouvoir législatif et cela, même si le nombre des députés diminue. Le mécanisme peut être étendu indéfiniment. On ne sera pas fonctionnaire à vie, ni cadre d’entreprise à vie, ni assisté à vie, etc. Dans une telle société, la fluidité devient la sublimation de l’égalité et un avatar de la liberté. La démocratie se définit par la libre circulation, chaque avantage bénéficiant à plusieurs titulaires successivement, chaque individu passant d’un avantage à un autre. Les lettrés retrouvent la démocratie athénienne, telle que l’analyse Aristote ; les modernes saluent le principe fondateur de l’Europe des traités. L’instauration de la démocratie mérite le nom de révolution, s’exclame le macroniste; rien là que de conforme à la tradition politique. Mais si cette instauration passe par le moyen de la fluidité, alors la révolution aura changé de structure: au lieu d’être cet instant où le réel fait irruption dans la réalité pour la transformer, elle sera le nom d’une perpétuelle adaptation à la réalité sans réel. »


«Échapper à l’anthropomorphisme tout en prenant au sérieux la vie non humaine, tel est le défi de l’anthropologue américain Eduardo Kohn dans son classique instantané, Comment pensent les forêts. La cible de lectorat change, tout comme le décor : ce livre pointu, livré dans un écrin magnifique avec des photographies, propose une enquête ethnographique sur les Runa, population indienne de l’Amazonie équatorienne. Pour eux, les êtres divers qui habitent la forêt ont une âme, une perspective propre sur le monde. Kohn s’appuie sur ce collectif animiste pour défendre une thèse radicale : la pensée n’est pas l’apanage des seuls humains, les autres formes de vie (les végétaux mais aussi les animaux) possèdent cette faculté. En quel sens ? S’appuyant sur les travaux du philosophe Charles Sanders Peirce (1839-1914), il soutient que penser consiste à interpréter des signes. Tout organisme vivant qui réagit aux données et aux événements de son milieu contracte des habitudes, anticipe ce qui va se passer, est un « agent » ou un « soi » à part entière, qui se représente les choses —il n’est plus nécessaire de disposer d’un langage symbolique comme le nôtre. Si « les forêts pensent », donc, ce n’est pas parce que les hommes disent qu’elles pensent, et qu’elles pensent comme eux pensent—  ce serait là retomber dans l’anthropomorphisme. Elles pensent dans la mesure où elles abritent une foultitude de sois en interaction : elles sont « un entrelacs complexe et cacophonique, émergent et expansif de pensées vivantes, croissantes et mutuellement constitutives ». Avec cette nouvelle image de la pensée comme capacité à déchiffrer et à émettre des signes —une définition que l’on pourra trouver particulièrement large…—, Kohn entend fonder une « anthropologie au-delà de l’humain ». Le but n’est pas de se débarrasser de l’homme, mais de l’« ouvrir », en le rendant attentif à ce qui n’est pas lui, en l’amenant à concevoir et à construire un « plus grand Nous » étendu aux vivants non humains… Et rien de tel qu’une marche en forêt pour s’en convaincre : au contact des arbres, qui ne sont pas là pour m’apporter ombre et silence, je suis comme tenu de me décentrer, de m’élargir, de m’insérer dans le vaste réseau des êtres avec lesquels je compose un monde. Après ces effusions, à quand la prochaine étape ? À quand la réévaluation du règne minéral – un rock turn ?* in Philosophie magazine
*après le plant turn : Emanuele Coccia, La Vie des plantes, Rivages, considère la vie végétale comme « la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde » en ce qu’elle atteste d’une « communion globale avec l’environnement ».

Benjamin T. (fils d’Eveline)

Benjamin T., Carole P. (fille de Michelle, sœur d’Eveline, cousine de Benjamin), Eveline (fille de Philippine et mère de Benjamin)

Carole P

Cathy P. (fille de Michelle, sœur de Carole)

Nicole T. (fille de Claudine, sœur de Liliane et cousine d’Eveiine)