mars 2017

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Un peu fougère pour un wall paper.

Rony Brauman : « La famine est la conséquence de guerres qui prennent les populations en otage, » vidéo Le Monde, Par Laureline Savoye et Emile Costard

« Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières (MSF), estime que les Nations unies ont failli dans leur communication sur la crise alimentaire que traversent de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Aujourd’hui directeur d’études de la fondation MSF, le médecin pointe la maladresse de l’ONU d’avoir focalisé l’attention du public sur seulement quatre pays – Nigeria, Soudan du Sud, Somalie et Yémen – alors que de nombreux autres sont gravement touchés, dont la Centrafrique, le Tchad, Djibouti. Décryptage d’une crise qui recouvre des réalités humanitaires, sécuritaires et politiques différentes. »
Rony Brauman, a répondu aux questions des lecteurs du Monde.fr, à l’occasion d’une journée spéciale sur la famine au Soudan du Sud, au Nigeria, en Somalie et au Yémen.

Peut-on encore mourir de faim aujourd’hui ? A quoi est-ce dû ?
Rony Brauman : Ce n’est pas la quantité de nourriture qui est en question ici, mais l’impossibilité de s’en procurer. Mourir de faim aujourd’hui, c’est mourir des conséquences de la guerre. Autrefois, c’est-à-dire jusqu’au XIXe siècle, des causes naturelles pouvaient expliquer les famines : sécheresses ou maladies végétales comme le mildiou, mais ça n’est plus le cas. De nos jours, et hormis quelques rares situations d’extrême isolement, ce sont les guerres, la prise de populations civiles en otage, qui sont les raisons pour lesquelles on peut mourir de faim aujourd’hui. Du fait de guerres, les groupes de population sont isolés soit délibérément par des groupes armés, soit par négligence, mais ce sont ces groupes de population qui souffrent de la faim. Les populations touchées par la famine sont-elles ciblées pour des raisons politiques, religieuses ou autres, ou sont-elles les victimes collatérales des violences environnantes ?
Les deux situations existent. A certains endroits, des populations sont punies et à d’autres, les populations sont symétriquement récompensées pour leur loyauté au pouvoir, grâce à l’aide internationale. Il peut donc y avoir ciblage dans les deux sens, pour affamer ou rétribuer. Nous parlions d’instrumentalisation à l’instant, c’est de cette façon qu’elle peut fonctionner. Par ailleurs, à d’autres endroits, il s’agit simplement d’indifférence aux dégâts causés par la guerre, l’objectif de victoire militaire l’emportant sur toute autre considération.
Si les principaux obstacles sont les conflits armés qui gangrènent ces pays et bloquent les aides humanitaires, pourquoi l’ONU n’envoie-t-elle pas les casques bleus en priorité ? S’agit-il d’une mauvaise volonté ou d’une incapacité matérielle ?
Il ne s’agit pas d’une mauvaise volonté ou d’une mauvaise intention des Nations unies. Il y a au Soudan du Sud un important déploiement de casques bleus qui vient d’être renforcé et porté à 16 000. Mais il s’agit non pas d’une armée destinée à combattre, mais plutôt de forces disparates destinées à dissuader les groupes armés de procéder à des violences.
Les casques bleus ne sont pas en mesure de mener une guerre généralisée contre les groupes armés.
Ce qu’il faut souhaiter pour ces pays, c’est une diminution de la violence bien plus qu’un usage supposé vertueux de la violence.
Sans minimiser la gravité de la crise humanitaire, quel crédit peut-on donner aux chiffres annoncés par les Nations unies, sachant que leurs agences n’ont qu’un accès limité aux zones concernées et que cet appel de fonds intervient peu de temps après la déclaration de Donald Trump sur les coupes budgétaires à l’aide internationale ?
Comme vous, je suis sceptique sur ces chiffres qui, d’une part, rassemblent des réalités humaines et économiques très différentes et d’autre part, se fondent sur des observations très limitées en raison des difficultés de déplacement dans ces pays. Ces chiffres tendent à mettre sur le même plan des poches de famine avérée et des situations d’insécurité alimentaire qui appellent l’une et l’autre des réactions très différentes.
Je trouve donc très discutable le choix de parler de 20 millions de personnes en proie à ou menacées par la famine. Peut-être s’agit-il, comme vous le suggérez, de faire pression sur la nouvelle administration américaine dans le but de rendre plus difficile les coupes budgétaires annoncées.
Je pense que les Nations unies doivent nous informer de façon plus précise et éviter les appels catastrophistes répétés, comme elle le fait depuis plusieurs années.
L’Arabie saoudite, grande amie des intérêts français, est partie prenante dans la guerre qui affame le Yémen. N’y a-t-il rien à faire pour s’insurger contre ces arrangements au prix de la vie des gens ?
Comme vous, je suis profondément choqué par la complaisance avec laquelle nous fermons les yeux sur les exactions de nos “alliés” saoudiens. Ils sont, en effet, les maîtres d’œuvre d’une guerre à outrance menée avec les armes que leur vendent notamment les Français et les Américains. Voilà typiquement des questions que les débats de l’élection présidentielle devraient faire émerger et face auxquelles les candidats devraient être obligés de se positionner.
Pourquoi l’aide humanitaire de la communauté internationale ne permet-elle pas d’éviter ce genre de crises ?
D’une part, une partie de la crise est évitée par l’aide, mais par définition, on ne le voit pas puisque la crise est évitée. D’autre part, des régions de ces pays en guerre sont inaccessibles pour cause d’insécurité majeure. Des hélicoptères peuvent parfois les atteindre et déposer des quantités limitées de vivres, comme au Soudan du Sud. Ce n’est pas négligeable pour ceux qui en bénéficient, mais c’est évidemment très peu de chose par rapport à l’ampleur du problème.
L’aide humanitaire est-elle instrumentalisée ? Si oui, par qui ? Participe-t-elle à maintenir la situation de crise ? Quel serait le scénario pour le futur des populations sans aide internationale ?
L’aide humanitaire est toujours pour une part instrumentalisée. Si elle n’était pas considérée comme utile d’une manière ou d’une autre au pouvoir en place, elle n’aurait quasiment aucun espace pour se déployer. La question est donc de savoir si elle est plus utile à la population visée ou au pouvoir, mais pas de savoir si elle est instrumentalisée ou non.
Je me pose aussi cette question concernant notamment le Soudan du Sud, mais je ne suis pas en mesure d’y répondre. En l’absence d’un diagnostic définitif, il me semble préférable de faire le pari de la solidarité humanitaire.
En ce qui concerne les autres pays évoqués (Nigeria, Yémen, etc.), je crois que l’aide d’urgence profite réellement, avant tout, aux populations plus qu’au pouvoir.
Je crois que pour le Soudan du Sud, il faut être plus critique vis-à-vis des belligérants, c’est-à-dire gouvernement et opposition armée, qui se comportent comme des gangsters vis-à-vis de leur population, dont les détournements sont notoires et insuffisamment dénoncés par les diplomaties diverses.
Soyons conscients du fait que l’aide ne résout pas ces crises et que ce sont les populations locales, les élites locales, qui le feront ou pas. Mais le salut ne viendra pas de l’extérieur.
J’ai travaillé pour le Programme alimentaire mondial (PAM) en RDC, en Centrafrique et ailleurs. Le coût de la logistique au PAM est vertigineux : nous importons par exemple du maïs en Afrique des Etats-Unis, bien sûr OGM, acheminé sur des bateaux cargos depuis l’autre bout du monde, puis par camions. Ne pensez-vous pas qu’il serait plus intelligent de financer des programmes liés au développement de l’agriculture local ?
Je ne crois pas qu’il faille opposer frontalement ces deux manières de faire. Acheter des denrées locales en favorisant la production est évidemment beaucoup plus prometteur et soutenable qu’importer des denrées de pays lointains, mais ça n’est pas toujours possible. Les cas dont nous discutons aujourd’hui le montrent. Par ailleurs, l’activité du PAM qui consiste à acheminer les aides alimentaires en situation de pénurie aiguë nécessite d’importantes dépenses logistiques, c’est inévitable. Cela étant, cette forme-là doit rester l’exception, la règle devant être celle que vous indiquez. Par ailleurs, il est nécessaire de veiller à ce que le PAM ne soit pas le vecteur de l’agrobusiness façon Monsanto et ses semences qui transforment les paysans en esclaves de l’agro-industrie.
Votre travail d’humanitaire est-il voué à ne pas atteindre son objectif d’éradiquer ces famines si les Etats ne participent pas de leur côté à des solutions politiques ?
Le travail d’humanitaire me semble être voué à s’attaquer aux conséquences des crises sans prétendre traiter les causes. C’est à la fois sa force et sa limite. Notons à ce stade que les famines ont continuellement régressé tout au long des siècles écoulés. Cela dit, c’est en effet aux Etats, c’est-à-dire aux pouvoirs politiques, d’installer les conditions qui permettent de se libérer de la menace de ces catastrophes.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/28/famine-en-afrique-et-au-yemen-les-guerres-sont-les-raisons-pour-lesquelles-on-peut-mourir-de-faim-aujourd-hui_5102012_3212.html#s2PpBYq6ar4oVuYU.99

Jean Nouvel : « Pour sauver les banlieues, il faut contenir l’expansion urbaine » Dans une tribune au « Monde », l’architecte expose les deux défis essentiels qui attendent le futur chef de l’Etat : sanctuariser les terres agricoles et forestières ; réinvestir la banlieue et y faire le choix résolu de la culture.
TRIBUNE. Hier, la politique était définie comme la science de l’organisation de la cité. Aujourd’hui, il suffit de voyager de ville en ville, tout autour de la terre, pour être frappé par la violence du saccage des paysages urbains et naturels, pour être sidéré par le mépris de la géographie, de l’histoire et de l’homme. Les mêmes causes, produisant les mêmes effets, abîment en profondeur l’image de nos villes et l’âme de notre pays.

Sur un territoire comme la France, marqué par un patrimoine architectural ancestral et des sites admirables, cette attitude est sacrilège. Le président de la République est le premier des dirigeants politiques. Il peut difficilement se déclarer insensible ou impuissant, dans ce grand domaine qu’est l’organisation de nos cités. L’urbanisation, ce phénomène incontournable, doit être dosée et gérée. C’est le rôle du politique de le constater, de l’analyser et de le prévoir, et c’est évidemment sa responsabilité d’imaginer dans quelles conditions il va installer et faire vivre pour longtemps tant de nouveaux arrivants, de nouvelles familles et souvent de nouveaux Français.

Ubu-urbanisme planétaire

Depuis un siècle, les décisions sur ce sujet ont été prises dans une urgence répétée, à la petite semaine, à la petite échelle des communes et des mandats… Décisions déléguées le plus souvent à la technostructure et à l’administration qui ont mis en œuvre un système simpliste : l’application aveugle de règles abstraites, la ségrégation des fonctions sur des zones avec des densités et des hauteurs arbitraires. C’est l’Ubu-urbanisme planétaire dont la stupidité ne réside pas uniquement dans le saccage visuel mais aussi dans toutes les conséquences vécues : temps de transport déraisonnable, pollution souvent mortelle, ségrégation sociale, fonctionnelle et spatiale, taille des appartements de plus en plus réduite…

C’est ainsi que le mal-vivre est programmé avec la bonne conscience de l’inconscience. En France, il atteint des sommets dans les « quartiers » dits « sociaux », dans les zones urbaines dites « sensibles ». Depuis un demi-siècle, les gouvernements de gauche et de droite se succèdent et laissent pendante cette situation, depuis longtemps dénoncée par les sociologues et les urbanistes comme une véritable Cocotte-Minute prête à exploser sous la pression toujours grandissante des injustices sociales… La classe politique considère cette situation comme normale et fatale, elle est atteinte de cécité, comme si cela ne la concernait pas, comme si elle n’avait pas de responsabilité sur ce sujet, comme si c’était un pur hasard que la plupart des attentats français soient commis par de jeunes terroristes français venant de nos banlieues. Terroristes qui ont vu leurs parents vivre dans des conditions humiliantes, dans des sous-quartiers et des sous-appartements qu’ils n’ont pas choisis, le plus souvent en sous-travail.

« UN PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE NE PEUT PAS RESTER INDIFFÉRENT À NOTRE PATRIMOINE URBAIN ET NATUREL »
Qui peut jurer qu’adolescent il n’aurait pas succombé à l’idée de la vengeance vis-à-vis d’une société qui a si mal accueilli son père et sa mère ? Qui peut jurer qu’il aurait résisté à devenir pour les siens un héros rebelle dans le refus de cette sous-condition humaine ? Le rejet, la ségrégation, le non-respect débouchent sur la violence… L’intégration, la rencontre, l’écoute calment et conduisent à la sécurité et à la sérénité…

C’est pourquoi le futur président devra prendre deux décisions vitales pour la mutation des banlieues.

Lire aussi : Jean Nouvel : « Ce que j’aime, c’est l’objet réduit à sa forme la plus archétypale »
Réinvestir les quartiers

La première décision, sécuritaire, humanitaire et humaniste, consistera à installer au plus tôt une « maison pour tous » au cœur de tous les « quartiers », construction légère et temporaire d’accueil et de travail pour élaborer l’intégration et l’ouverture de près de 1 000 quartiers à la vie de la métropole. Ce lieu d’expression est conforme au sens de l’Histoire, il sera l’extrapolation et l’amplification d’expériences probantes comme les Maisons Folie de Wazemmes et Moulins à Lille ou la Micro Folie à Sevran.

Il sera là pour recueillir les doléances et les espérances, pour favoriser les échanges et les métissages culturels, de la musique aux arts plastiques jusqu’aux activités sportives, mais aussi pour développer les espaces de travail sur place, petits commerces et ateliers, et enfin pour être le centre de l’élaboration en toute transparence de la stratégie de transformation architecturale du lieu urbain dans les cinq années à venir. Cette main tendue sera une forme de reconnaissance de la dureté des conditions économiques subie par ces habitants et dont ils ne sont pas responsables.

Mais il n’existe pas seulement le cas des quartiers « difficiles », le mal-être, le mal-vivre est trop souvent programmé à l’échelle de nos développements urbains. Quand la France arrêtera-t-elle de reproduire sans fin les colossales erreurs du XXe siècle ? Et, quand, enfin, entrera-t-elle réellement dans ce XXIe siècle qui a déjà près de vingt ans ? Quand inventera-t-elle sa propre méthode de développement urbain et énoncera-t-elle des principes clairs ? Un président de la République française ne peut pas rester indifférent à notre patrimoine urbain et naturel, à nos sites mondialement admirés, à nos fabuleuses villes historiques, à nos archéologies industrielles, à nos jardins français d’hier et d’aujourd’hui… Pour la France, pour prolonger son patrimoine, le président devra faire le choix de la culture, de l’architecture, l’art de construire des bâtiments – contre celui de la construction automatique, le choix de la précision construite contre celui de la prolifération sauvage.

« EN FRANCE, LA MUTATION DOUCE DE NOS VILLES SERA LA RAISON D’ÊTRE DE L’ARCHITECTURE DU XXIE SIÈCLE »
La deuxième décision fondatrice consistera à protéger, à sanctuariser les terres agricoles et forestières contre l’expansion urbaine et à tracer une ligne de littoral au-delà de laquelle aucune construction ne sera autorisée. Cette limite entre la campagne et la ville sera matérialisée par une promenade, un chemin de ronde, le long des bois, des champs et des maraîchages, nouveaux fleurons de notre agriculture et de notre nourriture moderne, écologique et contrôlée.

Seul l’Etat peut garantir cette préservation, les élus locaux, trop exposés aux pressions, auront sur ces bases tout loisir pour « écologiser » leur commune et inventer de nouvelles attitudes singulières et empathiques pour les plaisirs de tous. En France, la mutation douce de nos villes sera la raison d’être de l’architecture du XXIe siècle. Cette méthode française sera unique et favorisera les mixités dans les constructions existantes, libérera le logement de ses absurdes normes de surface et développera la coprésence de la nature et du construit.

Le droit à l’architecture

Pour l’analyse imaginative de nos villes, pour projeter une idée du futur, le rôle sociétal et humaniste des architectes de tous profils sera de fait réhabilité. Ce sont ces humanistes-là qui, au sein des équipes pluridisciplinaires, les accompagneront, mettront en place les multiples mutations de nos lieux de vie. Le droit retrouvé à l’architecture sera un énorme progrès social lié à l’art et au plaisir de vivre, dans sa ville, dans son quartier, chez soi.

Démocratiquement, cette politique impliquera tous les acteurs sociaux dans la transformation urbaine. Ils exprimeront leurs soucis et leurs souhaits. Seront invités les associations d’habitants, les amoureux de la ville, les penseurs, les stratèges urbains qui voudront participer à la mutation : ingénieurs, urbanistes, paysagistes, géographes, historiens, philosophes, chercheurs, scientifiques, écologistes, entrepreneurs, petits, moyens et grands et, ne les oublions pas, les artistes, les poètes…

La place retrouvée de l’art dans la vie renforcera la terre d’expression, de différence et d’attraction qu’est la France. Les conséquences de ces deux décisions, jamais prises à ce jour, seront de nature à transformer la vie quotidienne de la plupart des Français. Elles rétabliront clairement le lien entre la politique et l’organisation de la cité. »

Fresque restaurée venue de la Maison du bracelet d’or (30-35 après J.-C.) à Pompéi (Italie) présente dans l’exposition

En écho, nous rajoutons cette fresque romaine de «La Maison de Livie à la Prima Porta (fin du 1er siècle), qui propose le trompe-l’œil d’un jardin, avec des haies et des arbustes sur un fond de ciel bleu.» Et un lien vers les Tang > http://lantb.net/figure/?p=1130

Citation du bel article de Florence Evin, « Du vert sous la verrière du Grand Palais » :

« L’exposition  » Jardins «  ne propose pas une promenade odorante entre des parterres fleuris. Elle met en scène un conservatoire éphémère, plongé dans la pénombre en raison de la fragilité des documents, où œuvres d’art et science dialoguent dans un parcours conçu pour surprendre le visiteur, l’éblouir ou le terrifier. Jusqu’à le perdre dans un labyrinthe où il va de merveille en merveille, découvrant comment l’homme a su préserver le plus simple comme le plus complexe des spécimens de la nature pour l’étudier, le contempler, voire l’imiter, afin de se l’approprier. La première salle nous invite au cheminement, cette phrase d’Aragon en tête :  » Tout le bizarre de l’homme, et ce qu’il y a en lui de -vagabond, et d’égaré, sans doute pourrait-il tenir dans ces deux syllabes : jardin. «  Ces mots surplombent une fresque restaurée venue de la Maison du bracelet d’or (30-35 après J.-C.) à Pompéi (Italie). Avec ses masques de théâtre suspendus comme des plantes vertes, sa fontaine dont on croit entendre la musique et les Ménades allongées pour un culte dionysiaque dans un fouillis de palmes, on se dit que le poète n’est pas loin. A côté figure un petit dessin d’Albrecht Dürer (1471-1528), La Madone des animaux, prêté par l’Albertina de Vienne, et un bouquet de violettes si parfait qu’on se penche pour en humer le parfum. Leur fait face l’immense composition de Giuseppe Penone,  » frottage  » de feuilles d’automne, dont les stries occupent tout l’espace, baptisé Vert de la forêt avec chemise, pour la délicate combinaison d’un autre temps accrochée au tableau comme elle le serait à un arbre, alors que la belle se rafraîchit à la rivière. Parcours dense en sensationsD’entrée, tout est là de la démarche du commissaire Laurent Le Bon (président du Musée Picasso). Sa manière si particulière de mélanger les arts et les époques, comme il l’a fait, en 2010, pour l’exposition inaugurale du Centre Pompidou Metz, dont il était directeur. Au Grand Palais, ses jardins jettent des passerelles entre artifice et réalité, dans un dialogue qui va de la Renaissance à nos jours, exception faite de Pompéi. Le parcours est scandé de phrases-clés. « Pour faire un jardin, il faut un morceau de terre et l’éternité », a écrit Gilles Clément. Ce propos est illustré par l’installation Terre Loire, de Koichi Kurita. Le Japonais a suivi le fleuve, de sa source à la mer, pour prélever sur ses berges 400 poignées de terre. Humus tamisé et disposé, dans la chronologie de son déplacement, en autant de petits carrés sur du papier de riz. Après la terre, le ciel, la course des nuages : deux études de John Constable (vers 1821) venues de New Haven (Etats-Unis) ; et un film de 1929, La Croissance des végétaux, de la collection Albert Kahn, font la transition avec l’approche scientifique du propos. L’authentique et l’artifice. Viennent les raretés historiques, disposées dans une enfilade de cabinets de curiosités, pour affirmer, comme Michel Foucault :  » Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde, et puis c’est la totalité du monde. «  Marc Jeanson, responsable de l’Herbier du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), commissaire associé de l’exposition avec Colline Zellal, a apporté ses trésors. Il a choisi les plus belles planches provenant du  « moussier » de Jean-Jacques Rousseau (1769-1770), de celui des poilus, ou celles des pèlerins de Jérusalem. Il y a ajouté des vélins, délicats parchemins de veau peints à la gouache par Nicolas Robert, les fleurs en majesté avec leurs spécificités botaniques. Ainsi cohabitent l’authentique et l’artifice : les grandes cires, citrons et courges, prêtées par le Musée d’histoire naturelle de Florence (Italie) et le MNHN, les fleurs en verre de Léopold et Rudolf -Blaschka, des trésors de l’université Harvard (Etats-Unis). Il y a là encore un bouquet en porcelaine de Sèvres, des couronnes funéraires en perles venues du MuCem à Marseille, ou une fragile composition florale en papier mâché, face aux subtiles photographies d’algues d’Anna Atkins, auteure d’une traduction anglaise de L’Histoire des mollusques, de Jean-Baptiste de Lamarck, dont elle a exécuté les gravures. Ce florilège est enrichi par les tirages noir et blanc des arabesques épurées de cucurbitacées signées Karl Blossfeldt, en 1928, l’un des pionniers à Berlin du mouvement de la Nouvelle Objectivité en photographie. Lequel situe les fondements de l’art dans les formes produites par le vivant. Tandis que les plaques au gélatinobromure d’August Sander (vers 1930), comme l’étrange Essai sur une physionomie des plantes, figurant une empreinte de feuillage imprimée au naturel, tel un négatif, tirage anonyme en noir daté de 1786, montrent la diversité des démarches. Après avoir interrogé le monde végétal, l’homme l’organise à sa main. Les grands plans méticuleux d’André Le Nôtre le disent sans détour, imaginant, à Versailles, les parterres de broderies pour Louis XIV, et dans la France entière à la demande de la cour du Roi-Soleil. Puis, le jardinier intervient, avec une panoplie d’outils détonnants. Enfin, l’exposition déroule un tapis de verdure picturale avec un très large panorama de la production des artistes, au fil des décennies. Ils sont tous là, une centaine au total, de Bruegel à Robert, Monet, Bonnard, Morisot, Caillebotte, Klimt, Richter, Cézanne, Redon, Dubuffet, Magritte, Giacometti ou encore Picasso. « Cela fait trente ans que je m’intéresse au jardin, une oeuvre vivante et contradictoire avec l’espace muséal, dit Laurent Le Bon. Si on pouvait contredire cette contradiction… J’ai voulu me tenir là, entre l’intérieur et l’extérieur.  » Pari gagné, avec brio. Tous azimuts, les expériences fascinent et passionnent.  » Si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut « , assurait Cicéron. L’homme interroge sans fin les mystères de la nature. Cette quête résonne dans l’oeuvre omniprésente des artistes contemporains qui jalonnent le parcours. Jusqu’à cette fleur postnucléaire, Symbiose (1972), de Tetsumi Kudo qui glace les sangs. Que restera-t-il de cette folle course de l’homme ? Deux minuscules pyramides de pollen de fleur de châtaignier, répond, en 2015, Wolfgang Laib.
Florence Evin

 

Dans une tribune au « Monde », des intellectuels et des artistes s’associent aux psychanalystes pour dénoncer le FN qui « enflamme la haine ». Des psychanalystes prennent position publiquement dans le débat électoral de l’élection présidentielle des 23 avril et 7 mai. C’est un choix qui transcende leurs convictions politiques personnelles, dès lors que la démocratie est menacée. Il est question de la sauvegarde de l’Etat de droit comme du choix d’une société ouverte. Ils appellent donc leurs concitoyens à voter avec eux contre Marine Le Pen. C’est, en premier lieu, un appel à voter tout court, un appel à ne pas s’abstenir, à ne pas voter blanc, un appel à faire entendre sa voix, et à voter pour un candidat qui ne soit pas Marine Le Pen. Chaque voix qui ne sera pas en sa faveur comptera pour faire barrage à son élection, compte tenu du fonctionnement de ce scrutin. Ils ne perdent pas de vue les racines historiques du parti de Marine Le Pen, dans la tradition de ce courant contre-révolutionnaire qui naquit jadis de l’hostilité aux Lumières, gloire de la France. Ce courant d’idées a déjà été au pouvoir : ce fut, sous l’Occupation nazie, l’aventure de la collaboration. Qui est tenté par une seconde expérience oublie ou ignore la nature abjecte de la première. L’ordre symbolique remanié. De fait, l’idéologie lepéniste menace les libertés publiques. Dans le contexte européen et mondial de montée du populisme, l’élection de Marine Le Pen provoquerait une déstabilisation dangereuse de la société française, dont on ne peut calculer les conséquences. Les psychanalystes y sont d’autant plus sensibles que l’ordre symbolique est en plein remaniement, bouleversant les traditions, les mœurs, les structures fondamentales de la société comme de la famille. Les dispositifs qui permettaient l’intégration, voire l’assimilation des individus dans une société, toute la puissance syncrétique du politique ont volé en éclats. Le déclin du commun s’accompagne d’une poussée planétaire de ségrégation. La réponse de la psychanalyse est partout et toujours antiségrégative. Elle amène le sujet à prendre ses distances avec les identifications de masse, celles qui poussent toujours les individus à se situer dans un groupe contre un autre : eux et nous. Or, la rhétorique de Marine Le Pen, si dédiabolisée pourtant, au point que le Front national a été comme normalisé par les médias et la classe politique, flatte et excite constamment, sans relâche, la forme sociale la plus pernicieuse de la pulsion de mort, que l’on pourrait appeler la « pulsion ségrégative ». Elle exacerbe les tendances qui portent à l’affrontement du nous contre eux. Un tel programme est fait pour enflammer la haine, susciter des ébauches de guerre civile, et justifier le démantèlement de l’Etat de droit, l’instauration corrélative d’un pouvoir autoritaire et, un jour, la pratique du nettoyage ethnique, conçu comme le seul moyen de rétablir l’identité du peuple. C’est la thèse explicite d’un essayiste comme M. Zemmour, qui ne voit dans l’Etat de droit qu’un gouvernement des juges. Cet idéologue rallie les suffrages de l’extrême droite et, malheureusement, d’une partie de l’électorat qui s’attachait jusqu’ici aux valeurs de la droite républicaine. La main qui vote. L’expérience quotidienne de la pratique de la psychanalyse permet de savoir que la haine est un ressort majeur de notre subjectivité, qu’elle est au cœur de l’expérience humaine. Quand tous les semblants sociaux et politiques vacillent, au moment du vote solitaire dans l’isoloir, à l’abri de tous les regards, y compris celui de la conscience morale, c’est l’inconscient qui prend la main, la main qui vote. Manière de comprendre la sentence de Lacan : « L’inconscient, c’est la politique. » C’est un contresens que de penser qu’une psychanalyse conduit à suivre son inconscient. Une psychanalyse conduit à mettre au jour son inconscient précisément pour désactiver tout ce qui nuit au sujet dans sa vie personnelle et dans sa vie sociale, les tendances les plus sombres, les plus délétères, que l’on découvre en soi comme plus fortes que soi. Curer en lui ces penchants obscurs peut permettre au sujet de s’inscrire dans un lien social authentiquement civilisé. Bref, la psychanalyse, c’est l’exact envers du discours du Front national. C’est pourquoi des psychanalystes aux obédiences les plus variées se sont réunis pour appeler leurs concitoyens à voter avec eux contre les partisans de la haine. Avant même le lancement de cet « Appel des psychanalystes » sur le site Change.org, celui-ci a reçu de nombreux soutiens de psychanalystes à l’étranger, mais aussi de psychologues et de nombreuses personnalités du monde intellectuel et artistique.

Christiane Alberti signe cette tribune au nom d’un collectif à l’initiative de l’« Appel des psychanalystes ». Elle est la présidente de l’Ecole de la cause freudienne (d’obédience lacanienne). Christiane Alberti (psychanalyste et enseignante au département de psychanalyse de l’université Paris-VIII)




William Morris, Woodlands Embroideries. Crédits : William Morris

« Pour la première fois depuis 1974, et la candidature pionnière de René Dumont, aucun candidat ne portera les couleurs de l’écologie politique à la prochaine élection présidentielle, Yannick Jadot et Europe Ecologie Les Verts ayant choisi de faire alliance avec Benoît Hamon et le Parti Socialiste. Paradoxalement, et même si cela demeure encore largement insuffisant au regard des enjeux considérables auxquels la planète et ses habitants doivent faire face, on n’a probablement jamais autant parlé d’écologie lors d’une campagne présidentielle. Comment dès lors expliquer qu’après la question républicaine puis la question sociale, la question écologique ne soit pas parvenue, au fil du temps, à s’imposer comme l’un des clivages forts de l’espace public démocratique, un clivage assez puissant pour contribuer à structurer autrement l’offre politique en faisant advenir un parti écologique puissant comme ce fut le cas pour les républicains contre les monarchistes, puis pour les socialistes contre les conservateurs ? Pour comprendre cette situation de blocage, il faut entreprendre l’histoire minutieuse des oppositions à l’écologisme. C’est précisément ce qu’a fait le philosophe Serge Audier dans un livre-somme La Société écologique et ses ennemis. Sylvain Bourmeau


https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/le-lent-avenement-dune-societe-ecologique


Serge Audier est maître de conférences en philosophie morale et politique à la Sorbonne (Paris IV)