février 2016

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D’après les trois écologies, version courte originale par Félix Guattari

« La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçants, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration. Les réseaux de parenté tendent à être réduits au minimum, la vie domestique est gangrenée par la consommation mass-médiatique, la vie conjugale et familiale se trouve fréquemment « ossifiée » par une sorte de standardisation des comportements, les relations de voisinage sont généralement réduites à leur plus pauvre expression… C’est le rapport de la subjectivité avec son extériorité – qu’elle soit sociale, animale, végétale, cosmique – qui se trouve ainsi compromis dans une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive. L’altérité tend à perdre toute aspérité. Le tourisme, par exemple, se résume le plus souvent à un voyage sur place au sein des mêmes redondances d’image et de comportement.

Les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications. Bien qu’ayant récemment amorcé une prise de conscience partielle des dangers les plus voyants qui menacent l’environnement naturel de nos sociétés, elles se contentent généralement d’aborder le domaine des nuisances industrielles et, cela, uniquement dans une perspective technocratique, alors que, seule, une articulation éthico-politique, que je nomme écosophie, entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions. »

« C’est de la façon de vivre désormais sur cette planète, dans le contexte de l’accélération des mutations technico-scientifiques et du considérable accroissement démographique, qu’il est question. Les forces productives, du fait du développement continu du travail machinique, démultiplié par la révolution informatique, vont rendre disponible une quantité toujours plus grande du temps d’activité humaine potentielle. Mais à quelle fin ? Celle du chômage, de la marginalité oppressive, de la solitude, du désœuvrement, de l’angoisse, de la névrose ou celle de la culture, de la création, de la recherche, de la réinvention de l’environnement, de l’enrichissement des modes de vie et de sensibilité ? Dans le Tiers-monde, comme dans le monde développé, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaïsmes, comme c’est le cas, par exemple, avec l’exacerbation redoutable des phénomènes d’intégrisme religieux. »

« […] il n’est plus question, comme aux périodes antérieures de lutte de classe ou de défense de la « patrie du socialisme », de faire fonctionner une idéologie de façon univoque, il est concevable, par contre, que la nouvelle référence écosophique indique des lignes de recomposition des praxis humaines dans les domaines les plus variés. A toutes les échelles individuelles et collectives, pour ce qui concerne la vie quotidienne aussi bien que la réinvention de la démocratie, dans le registre de l’urbanisme, de la création artistique, du sport, etc. il s’agit, à chaque fois, de se pencher sur ce que pourraient être des dispositifs de production de subjectivité allant dans le sens d’une re-singularisation individuelle et/ou collective, plutôt que dans celui d’un usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir. Perspective qui n’exclut pas totalement la définition d’objectifs unificateurs, tels que la lutte contre la faim dans le monde, l’arrêt de la déforestation ou la prolifération aveugle des industries nucléaires. Seulement, il ne saurait plus s’agir là de mots d’ordre stéréotypés, réductionnistes, expropriant d’autres problématiques plus singulières et impliquant la promotion de leaders charismatiques. »

D’après entretien avec Félix Guattari « Qu’est-ce que l’écosophie ? » Revue chimère, terminal n°56 http://www.revue-chimeres.org/pdf/termin56.pdf

« […] Il n’y a pas d’opposition dans mon esprit entre les écologies : politique, environnementale et mentale. Toute appréhension d’un problème environnemental postule le développement d’univers de valeurs et donc d’un engagement éthico-politique. Elle appelle aussi l’incarnation d’un système de modélisation, pour soutenir ces univers de valeurs, c’est-à-dire les pratiques sociales, de terrain, des pratiques analytiques quand il s’agit de production de subjectivité. »

INTERVIEW Julia Kristeva : «Pour un intellectuel, dire, c’est faire»
Par Robert Maggiori et Anastasia Vécrin

« Pour Beauvoir, la liberté est «un besoin indéfini de se transcender» qui «doit contester, en son propre nom, les moyens dont elle use pour se conquérir».

Q. : « Toute une tradition de gauche a considéré que la croyance était une sous-catégorie de la pensée. Et maintenant, elle se trouve fort dépourvue. Vous ne voulez pas être idéologue, mais négliger l’idéologie, n’est-ce pas laisser la place aux «croyances» qu’elle légitime ?

Kristeva : Depuis une dizaine d’années, je me suis intéressée à la composante anthropologique préreligieuse qu’est «cet incroyable besoin de croire». Freud le relie au «sentiment océanique»* de l’enfant dans les bras de sa mère : la reliance maternelle s’ensuit ; et à la reconnaissance réciproque, affective et protectrice, avec le premier tiers, le père. Le besoin de croire est l’aube du lien, le degré zéro de son écriture. Au départ, croire veut dire : «je donne mon cœur en attente de restitution» ; il a donné credo, foi, et crédit bancaire. Le besoin de croire satisfait, je suis capable de savoir. Les deux mouvements, croire et savoir sur le chemin de l’autonomie, sont nécessaires pour la construction de la personnalité. Mais si l’enfant est un questionneur, l’adolescent est un croyant. Il a besoin d’idéaux. Si cette quête n’est pas reconnue par lui et par les autres, elle s’inverse en punition et autopunition, vandalisme et destruction, en «maladie d’idéalité». A la Maison des adolescents, à l’hôpital Cochin, une équipe interculturelle et ethnopsychiatrique accueille des jeunes qui tentent le suicide, plongent dans l’anorexie ou adhèrent, secrètement, à des thèses complotistes contre les «impurs», pouvant se pervertir en «mal radical». Ils trouvent dans l’islam, une revanche, la «pureté» comme seule issue à leur mal-être, avec, «en prime», une communauté offensive et la jouissance morbide de la vengeance par le sacrifice. Pour les aider à investir le goût de la vie, l’équipe réinterroge le religieux, la soumission à l’«orthodoxie de masse» (Abdennour Bidar) qui, en ignorant la personne, en réduisant la femme à une proie, répand dans l’islam une culture de mort.

Q. : Contre quoi faut-il se battre ?

Kristeva : Contre le nihilisme. J’appelle ainsi le déni de la personne, la banalisation du raisonnement et le culte intégriste de la pulsion de mort portés par les prouesses de la technique et les ravages de la spéculation financière globalisée. Ce nihilisme culmine dans le mal radical, qui consiste à instrumentaliser le religieux pour déclarer certains humains superflus et les exterminer froidement. J’ose reprendre le mot usé d’«humanisme», à savoir une refondation continue de cette culture des Lumières, qui s’est détachée des religions pour fonder une morale universelle.

Par-delà et avec cette rupture, les sciences humaines affinent, inlassablement, les moyens d’élucider les croyances et les logiques des faits religieux. Mais au nom d’une paix sociale mal comprise, nous n’osons pas dénoncer, dans l’espace public, ces plis de l’islam qui flattent la pulsion de mort. Il est urgent de le faire, sans ostracisme ni caricature, en analysant comment ces logiques et dérives nous concernent. Si nous sommes incapables de les déconstruire, nous sommes complices du nihilisme. Voltaire ne mène pas seulement à Charlie Hebdo, aux feux croisés des idéologies, il mène aussi à Freud… et à Beauvoir. Une réflexion internationale sur les crispations identitaires, le fanatisme, l’éducation est plus que nécessaire. La sécularisation n’est pas une «postreligion», qui se contenterait d’opposer «nos valeurs» à «leurs dogmes». Notre ultime idéal universel n’est autre que la capacité de penser. La seule «félicité» qui aide à vivre, disait Arendt, face au déferlement du mal radical. »

‘Note

* « Le sentiment océanique représenterait à la fois l’expérience d’inclusion dans le tout et de dissolution dans le tout, et cela justifierait le rapprochement non seulement avec le maternel, mais aussi avec le négatif en tant que dissolution des liens individuels, propre à la pulsion de mort. Le négatif maternel renvoie inévitablement à un excès de présence de l’objet, correspondant à la perte de soi (tel est le champ de développement d’une éventuelle psychose), ou à l’absence de l’objet auquel on aspire nostalgiquement à s’unir, en opposition à l’hyperprésence de soi (et là nous sommes dans le champ de la mélancolie). Un exemple clinique, mis en relation avec la Reine de la nuit de La Flûte enchantée de Mozart, montre le rapport entre sentiment océanique en tant que perte extatique de soi et des limites, et sentiment océanique en tant qu’annexion au maternel et annihilation de soi ; mais il montre par ailleurs la façon dont le négatif maternel vise à annuler la fonction paternelle en tant qu’instance séparatrice. »

Andrea B. Baldassarro, Le « sentiment océanique » dans le négatif maternel
Dans Revue française de psychanalyse 2011/5 (Vol. 75)