juin 2015

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Alfred Spira : «La pollution diminue mais elle change de nature» favereau
Alfred Spira interviewé par Éric Favereau. Libération du jour

Alfred Spira, épidémiologiste qui a longtemps étudié les effets des émissions de particules sur la santé, estime que la surmortalité ne peut pas être attribuée à un seul facteur.

En France, la pollution de l’atmosphère serait responsable de 42 000 morts prématurées par an, selon des données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Rien qu’à Paris, elle tuerait 3 000 personnes. Des chiffres à prendre avec des pincettes, selon Alfred Spira, épidémiologiste et professeur de santé publique.

É. F. : Faut-il prendre au pied de la lettre tous les chiffres alarmants ?

A. S. : Qu’il y ait des effets conséquents de la pollution de l’air sur la santé est une évidence que nul ne conteste. Le problème est que des études statistiques sont mises en avant sans autre précision. On a ce que l’on appelle, par exemple, les intervalles de confiance. On va avancer que la pollution tue 3 000 personnes à Paris, mais l’intervalle, lui, se situe entre 2 000 et 10 000. Ainsi, quand on évoque 3 000 morts dans la capitale, c’est le nombre de décès supplémentaires attribués à la pollution s’il y avait un lien causal direct. Mais ce surplus de disparitions est multifactoriel et c’est un abus de le lier uniquement à tel ou tel facteur. Et, plutôt que d’évoquer des décès, il est plus exact de parler de morts prématurés et, de ce fait, de diminution de l’espérance de vie. Nous ne sommes pas dans des situations comme le cancer du poumon ou l’hypertension artérielle, avec des liens de causalité massifs.

É. F. : Ne joue-t-on pas sur les mots ?

Les effets sur la santé sont clairs et évidents… Il n’y a aucune polémique sur le sujet. En même temps, on parle beaucoup des conséquences à un moment où l’on a fait des progrès considérables dans le domaine de la pollution atmosphérique : les normes antipollution des véhicules se sont durcies, avec des outils d’évaluation beaucoup plus fins. Paradoxalement, les filtres mis en place vont éliminer les grosses particules, mais pas les plus fines, qui ne sont peut-être pas si anodines qu’on le pense. La pollution évolue : elle diminue, mais elle change aussi de nature.

É. F. : Mais les mesures prises sont-elles efficaces ?

A. S. : Tout le problème est la durée de l’exposition à la pollution. Certes, des réglementations sont décidées par les pouvoirs publics et de nouvelles normes européennes sont édictées, mais il ne faut pas oublier que celles-ci, comme l’interdiction des poids lourds dans les centres-villes ou la limitation de vitesse, n’auront d’effet sur la santé que plusieurs années après leur entrée en vigueur.

É. F. : Certains critiquent le discours de peur alimenté par le nombre de morts liés à la pollution…

A. S. : L’utilisation de l’augmentation des morts dans le but de les mettre en concurrence avec d’autres risques sanitaires n’est pas très sain. Cela provoque de la confusion. Ce rapprochement semble renvoyer à des situations identiques, avec simplement des niveaux d’échelles différents. Ce n’est pas le cas. Récemment, l’actualité nous a confrontés à un cas d’école avec la pollution liée aux feux de cheminées. Certes, celle-ci existe, mais elle demeure marginale en termes sanitaires. Autre exemple avec le tabac : dans la lutte contre le tabagisme, on sait ce qu’il faut faire et cela renvoie principalement à des modifications de comportements individuels.

La lutte contre la pollution, en revanche, ne les concerne que marginalement. Ce sont les politiques publiques qui sont en cause. Evoquer systématiquement la pollution et les décès prématurés engendre un risque de tout mélanger et, au final, de déresponsabilisation individuelle. Encore une fois, si les liens de causalité sont clairs, cohérents, et le danger bien réel, il y a une utilisation malsaine des chiffres. La vraie difficulté tient à ce que les pollutions environnementales ne dépendent pas de l’individu.