{"id":7541,"date":"2013-10-24T10:00:15","date_gmt":"2013-10-24T08:00:15","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=7541"},"modified":"2015-11-06T18:51:52","modified_gmt":"2015-11-06T17:51:52","slug":"la-fin-des-cartes-workshop-4-barthes-la-tour-eiffel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/?p=7541","title":{"rendered":"La Fin des cartes. Workshop 4. Barthes. La Tour Eiffel"},"content":{"rendered":"<p><em>La Tour Eiffel<\/em>, lieu et objet possible de notre performance du jeudi 24 octobre.<br \/>\nR\u00e9f\u00e9rence : <a href=\"http:\/\/www.seuil.com\/livre-9782021046250.htm\" target=\"_blank\">Roland Barthes. <em>La Tour Eiffel<\/em>. 1964.<\/a><br \/>\nT\u00e9l\u00e9charger le texte en anglais en pdf<a href=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-pdf\/eiffelTower.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-4292\" src=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/pdf.jpg\" alt=\"pdf\" width=\"47\" height=\"47\" \/><\/a><\/p>\n<p>Pp 533-554 in Roland Barthes, <em>\u0153uvres compl\u00e8tes, tome II, Livres, textes, entretiens, 1962-1967<\/em>. <em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<blockquote><p>\u00abMaupassant d\u00e9jeunait souvent au restaurant de la Tour, et pourtant il ne l&rsquo;aimait pas: <em>c&rsquo;est<\/em>, disait-il, le seul endroit de Paris o\u00f9 je ne la vois pas. Il faut, en effet prendre des pr\u00e9cautions infinies pour ne pas voir la Tour; quelle que soit la saison, \u00e0 travers les brumes, les demi-jours, les nuages, la pluie, dans le soleil, en quelque point que vous soyez, quel que soit le paysage de toits, de coupoles ou de frondaisons qui vous s\u00e9pare d&rsquo;elle, <em>la Tour<\/em> est l\u00e0; incorpor\u00e9e \u00e0 la vie quotidienne au point qu&rsquo;on ne saurait plus lui inventer aucun attribut particulier, ent\u00eat\u00e9e tout simplement \u00e0 persister, comme la pierre ou le fleuve, elle est litt\u00e9rale comme un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, dont on peut bien interroger infiniment le sens, mais non contester l&rsquo;existence. Il n&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s aucun regard parisien qu&rsquo;elle ne <em>touche<\/em> \u00e0 un certain moment de la journ\u00e9e; \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 \u00e9crivant ces lignes, je commence \u00e0 parler d&rsquo;elle, elle est l\u00e0, devant moi, d\u00e9coup\u00e9e par ma fen\u00eatre; et au moment m\u00eame o\u00f9 la nuit de janvier l&rsquo;estompe, semble vouloir la rendre invisible et d\u00e9mentir sa pr\u00e9sence, voici que deux petites lueurs s&rsquo;allument et clignotent doucement en tournant \u00e0 son sommet: toute cette nuit aussi elle sera l\u00e0, me liant par-dessus Paris \u00e0 tous ceux de mes amis dont je sais qu&rsquo;ils la voient; <span style=\"color: #008000;\">nous formons tous avec elle une figure mouvante dont elle est le centre stable: la Tour est amicale<\/span>.<\/p>\n<p>La Tour est aussi pr\u00e9sente dans le monde entier. D&rsquo;abord, comme symbole universel de Paris, elle est partout sur la terre o\u00f9 Paris doit \u00eatre \u00e9nonc\u00e9 en image; du Middlewest \u00e0 l&rsquo;Australie, il n&rsquo;est pas un voyage vers la France qui ne se fasse, en quelque sorte, au nom de la Tour, pas un manuel de classe, une affiche ou un film sur la France, qui ne la livre comme le signe majeur d&rsquo;un peuple ou d&rsquo;un lieu: <span style=\"color: #008000;\">elle appartient \u00e0 la langue universelle du voyage<\/span>. Bien plus: au-del\u00e0 de son \u00e9nonc\u00e9 proprement parisien, elle touche \u00e0 l&rsquo;imaginaire humain le plus g\u00e9n\u00e9ral; sa forme simple, matricielle, lui conf\u00e8re la vocation d&rsquo;un chiffre infini: tour \u00e0 tour et selon les appels de\u00a0 notre imagination, symbole de Paris, de la modernit\u00e9, de la communication, de la science ou du 19e si\u00e8cle, fus\u00e9e, tige, derrick, phallus, paratonnerre ou insecte, face aux grands itin\u00e9raires du r\u00eave, elle est le signe in\u00e9vitable; de m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;est pas un regard parisien qui ne soit oblig\u00e9 de la rencontrer, il n&rsquo;est pas un fantasme qui n&rsquo;en vienne t\u00f4t ou tard \u00e0 retrouver sa forme et \u00e0 s&rsquo;en nourrir; prenez un crayon et laissez aller votre main, c&rsquo;est-\u00e0-dire votre pens\u00e9e, et c&rsquo;est souvent la Tour qui na\u00eetra, r\u00e9duite \u00e0 cette ligne simple dont la seule fonction mythique est de joindre, selon l&rsquo;expression du po\u00e8te, <em>la base et le sommet<\/em>, ou encore <em>la terre et le ciel<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0528.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-large wp-image-7588\" src=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0528.jpg\" alt=\"IMG_0528\" width=\"480\" height=\"360\" srcset=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0528.jpg 640w, http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0528-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0524.jpg\"><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-7587\" src=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0524.jpg\" alt=\"IMG_0524\" width=\"480\" height=\"360\" srcset=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0524.jpg 640w, http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0524-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/a><br \/>\n<a href=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0533.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-7591\" src=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0533.jpg\" alt=\"IMG_0533\" width=\"480\" height=\"360\" srcset=\"http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0533.jpg 640w, http:\/\/lantb.net\/uebersicht\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/IMG_0533-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/a><br \/>\nDispositifs d&rsquo;entr\u00e9e vers les ascenseurs. La Tour appartient \u00e0 la langue universelle du voyage [en avion]. Nous formons tous avec elle une figure mouvante dont elle est le centre stable: la Tour est amicale, [comme un a\u00e9roport?]. photos \u00a9Andrea U., 22 octobre 2013<\/p>\n<p>Ce signe, pur -vide, presque- il est impossible de le fuir, parce qu&rsquo;il veut tout dire. Pour nier la Tour Eiffek (mais la tentation en est rare, car ce symbole ne blesse rien en nous), il faut, comme Maupassant, s&rsquo;installer en elle, et pour ainsi dire s&rsquo;identifier \u00e0 elle. A l&rsquo;instar de l&rsquo;homme, qui est le seul \u00e0 ne pas conna\u00eetre son propre regard, la Tour est le seul point aveugle du syst\u00e8me optique total dont elle est le centre et Paris la circonf\u00e9rence. Mais dans ce mouvement qui semble la limiter, elle acquiert une nouvelle puissance: objet lorsqu&rsquo;on la regarde, elle devient \u00e0 son tour regard lorsqu&rsquo;on la visite, et constitue \u00e0 son tour en objet, \u00e0 la fois \u00e9tendu et rassembl\u00e9 sous elle, ce Paris qui tout \u00e0 l&rsquo;heure la regardait. La Tour est un objet qui voit, un objet qui est vu; elle est un verbe complet, \u00e0 la fois actif et passif, en qui aucune fonction, aucune voix (comme on dit en grammaire, par une ambigu\u00eft\u00e9 savoureuse) n&rsquo;est d\u00e9fective. Cette dialectique n&rsquo;est pas banale, elle fait de la Tour un <span style=\"color: #008000;\">monument singulier;<\/span> car le monde produit ordinairement ou bien des organismes purement fonctionnels (cam\u00e9ra ou \u0153il) destin\u00e9s \u00e0 voir les choses, mais qui, alors, ne s&rsquo;offrent en rien \u00e0 la vue, ce qui <em>voit<\/em> \u00e9tant mythiquement li\u00e9 \u00e0 ce qui reste <em>cach\u00e9<\/em> (c&rsquo;est le th\u00e8me du voyeur), ou bien des spectacles qui sont eux-m\u00eames aveugles et sont laiss\u00e9s dans la pure passivit\u00e9 du visible. La Tour (et c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;un de ses\u00a0 pouvoirs mythiques) transgresse cette s\u00e9paration, ce divorce ordinaire du voir et de l<em>&lsquo;\u00eatre vu<\/em>; elle accomplit une circulation souveraine entre les deux fonctions; c&rsquo;est un objet complet, qui a, si l&rsquo;on peut dire, les deux sexes du regard. Cette position rayonnante dans l&rsquo;ordre de la perception lui donne une propension prodigieuse au sens: la Tour attire le sens, comme un paratonnerre la foudre; pour tous les amateurs de signification, elle joue un r\u00f4le prestigieux, celui d&rsquo;un signifiant pur, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une forme en laquelle les hommes ne cessent de mettre <em>du sens<\/em> (qu&rsquo;ils pr\u00e9l\u00e8vent \u00e0 volont\u00e9 dans leur savoir, leurs r\u00eaves, leur histoire), sans que ce sens soit pourtant jamais fini et fix\u00e9: qui peut dire ce que la Tour sera pour les hommes de demain? Mais \u00e0 coup s\u00fbr, elle sera toujours quelque choses, et quelque chose d&rsquo;eux-m\u00eames. Regard, objet, symbole, tel est l&rsquo;infini circuit des fonctions qui lui permet d&rsquo;\u00eatre toujours bien autre chose et bien plus que la Tour Eiffel.<\/p>\n<p>Pour satisfaire \u00e0 cette grande fonction r\u00eaveuse, qui en fait une sorte de <span style=\"color: #008000;\">monument total<\/span>, il faut que la Tour \u00e9chappe \u00e0 la raison. La premi\u00e8re condition de cette fuite victorieuse, c&rsquo;est que la Tour \u00e9chappe \u00e0 la raison. La premi\u00e8re condition de cette fuite victorieuse, c&rsquo;est que la Tour soit un <span style=\"color: #008000;\">monument pleinement <em>inutile<\/em><\/span>. L&rsquo;inutilit\u00e9 de la Tour a toujours \u00e9t\u00e9 obscur\u00e9ment sentie comme un scandale, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme une v\u00e9rit\u00e9, pr\u00e9cieuse et inavouable. Avant m\u00eame qu&rsquo;elle f\u00fbt construite, on lui reprochait d&rsquo;\u00eatre inutile, ce qui, pensait-on alors, suffisait \u00e0 la condamner; il n&rsquo;\u00e9tait pas dans l&rsquo;esprit d&rsquo;une \u00e9poque commun\u00e9ment d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 la rationalit\u00e9 et \u00e0 l&#8217;empirisme des grandes entreprises bourgeoises, <span style=\"color: #008000;\">de supporter l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un objet inutile (\u00e0 moins qu&rsquo;il ne f\u00fbt d\u00e9clarativement un objet d&rsquo;art, ce qu&rsquo;on ne pouvait non plus penser de la Tour<\/span>); aussi Gustave Eiffel, dans la d\u00e9fense qu&rsquo;il fait lui-m\u00eame de son projet en r\u00e9ponse \u00e0 la p\u00e9tition des artistes, \u00e9num\u00e8re-t-il soigneusement tous les usages futurs de la Tour: ce sont tous, comme on peut s&rsquo;y attendre de la part d&rsquo;un ing\u00e9nieur, des usages scientifiques: mesures a\u00e9rodynamiques, \u00e9tudes sur la r\u00e9sistance des mat\u00e9riaux, physiologie du grimpeur, recherches de radio-\u00e9lectricit\u00e9, probl\u00e8mes de t\u00e9l\u00e9communications, observations m\u00e9t\u00e9orologiques, etc. Ces utilit\u00e9s sont sans doute incontestables, mais elles apparaissent bien d\u00e9risoires \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du <span style=\"color: #008000;\">mythe formidable de la Tour, du sens humain qu&rsquo;elle a pris dans le monde entier<\/span>. C&rsquo;est qu&rsquo;ici les raisons utilitaires, si ennoblies qu&rsquo;elles soient par le mythe de la Science, ne sont rien en comparaison de <span style=\"color: #008000;\">la grande fonction imaginaire qui, elle, sert aux hommes \u00e0 \u00eatre proprement humains<\/span>. Cependant, comme toujours, le sens gratuit de l&rsquo;\u000f\u0153uvre n&rsquo;est jamais avou\u00e9 directement: il est rationalis\u00e9 sous l&rsquo;usage: Eiffel voyait sa Tour sous la forme d&rsquo;un objet s\u00e9rieux, raisonnable, utile; les hommes le lui renvoient sous la forme d&rsquo;un grand r\u00eave baroque qui touche naturellement aux bords de l&rsquo;irrationnel.<\/p>\n<p>Ce double mouvement est profond: l&rsquo;architecture est toujours r\u00eave et fonction, expression d&rsquo;une utopie et instrument d&rsquo;un confort.\u00a0 Avant m\u00eame la naissance de la Tour, le 19e si\u00e8cle (surtout en Am\u00e9rique et en Angleterre) avait souvent r\u00eav\u00e9 d&rsquo;\u00e9difices sont la hauteur serait surprenante, car le si\u00e8cle \u00e9tait aux performances techniques et la conqu\u00eate du ciel travaillait de nouveau l&rsquo;humanit\u00e9. En 1881, peu de temps avant la Tour, un architecte fran\u00e7ais avait pouss\u00e9 fort loin le projet d&rsquo;une tour-soleil; or, ce projet techniquement assez fou, puisqu&rsquo;il faisait appel \u00e0 la ma\u00e7onnerie et non au fer, se pla\u00e7ait lui aussi sous la garantie d&rsquo;une utilit\u00e9 tout empirique; d&rsquo;une part, un br\u00fblot plac\u00e9 en haut de l&rsquo;\u00e9difice devait \u00e9clairer la nuit les moindres recoins de Paris par un syst\u00e8me de miroirs (complexe, on s&rsquo;en doute!) et d&rsquo;autre part, le dernier \u00e9tage de cette tour-soleil (d&rsquo;environ 1 000 pieds comme la Tour Eiffel) devait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une sorte d&rsquo;a\u00e9rium, o\u00f9 des malades auraient joui d&rsquo;un air \u00abaussi pur qu&rsquo;\u00e0 la montagne\u00bb. Et pourtant, ici comme pour la Tour, l&rsquo;utilitarisme na\u00eff de l&rsquo;entreprise ne se s\u00e9pare pas de la fonction onirique, infiniment puissante qui, au vrai, en inspire la naissance: l&rsquo;usage ne fait jamais qu&rsquo;abriter le sens. Ainsi, pourrait-on parler, chez les hommes, d&rsquo;un v\u00e9ritable complexe de Babel: Babel devait <em>servir<\/em> \u00e0 communiquer avec Dieu, et pourtant Babel est un r\u00eave qui touche \u00e0 bien d&rsquo;autres profondeurs qu&rsquo;\u00e0 celle du projet th\u00e9ologique; et de m\u00eame que ce grand r\u00eave ascensionnel, d\u00e9barrass\u00e9 du tuteur utilitaire, est finalement ce qui reste dans les innombrables Babel repr\u00e9sent\u00e9es par les peintres, comme si la fonction de l&rsquo;art \u00e9tait de r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;inutilit\u00e9 profonde des objets, de m\u00eame la Tour, bien vite d\u00e9gag\u00e9e des consid\u00e9rants scientifiques qui avaient autoris\u00e9 sa naissance (peu importe ici que la Tour soit r\u00e9ellement utile), a pris le d\u00e9part d&rsquo;un grand r\u00eave humain o\u00f9 se m\u00ealent des sens mobiles et infinis: elle a reconquis l&rsquo;inutilit\u00e9 fonci\u00e8re qui la fait vivre dans l&rsquo;imagination des hommes. Au d\u00e9but, on a voulu, tant l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un <span style=\"color: #008000;\">monument vide<\/span> est paradoxale, en faire un \u00ab\u00a0temple de la Science\u00a0\u00bb; mais ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;une m\u00e9taphore; en fait la Tour n&rsquo;est <span style=\"color: #008000;\"><em>rien<\/em><\/span>, elle accomplit une sorte de degr\u00e9 z\u00e9ro du monument; elle ne participe \u00e0 aucun sacr\u00e9, m\u00eame pas \u00e0 l&rsquo;Art; on ne peut visiter la Tour comme un mus\u00e9e: il n&rsquo;y a rien \u00e0 voir <em>dans<\/em>\u00a0 la Tour. Ce monument vide re\u00e7oit pourtant chaque ann\u00e9e deux fois plus de visiteurs que le mus\u00e9e du Louvre et sensiblement davantage que le plus grand cin\u00e9ma de Paris.<\/p>\n<p>Pourquoi donc visite-t-on la Tour Eiffel? Sans doute pour participer \u00e0 un r\u00eave dont elle est (et c&rsquo;est son originalit\u00e9) beaucoup plus le cristallisateur que l&rsquo;objet propre. La Tour n&rsquo;est pas un spectacle ordinaire; entrer dans la Tour, l&rsquo;escalader, courir autour de ses coursives, c&rsquo;est, d&rsquo;une fa\u00e7on \u00e0 la fois plus \u00e9l\u00e9mentaire et plus profonde, acc\u00e9der \u00e0 une <em>vue<\/em> et explorer l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un objet (pourtant ajour\u00e9), transformer le rite touristique en aventure du regard et de l&rsquo;intelligence. C&rsquo;est cette double fonction dont on voudrait dire quelques mots avant de passer, pour finir, \u00e0 la grande fonction symbolique de la Tour, qui est son sens dernier.<\/p>\n<p>La Tour regarde Paris. Visiter la Tour, c&rsquo;est se mettre au balcon pour percevoir, comprendre et savourer une certaine essence de Paris. Et ici, encore, la Tour est un monument original. Habituellement, les belv\u00e9d\u00e8res sont des points de vue sur la nature, dont ils tiennent les \u00e9l\u00e9ments, eau, vall\u00e9es, for\u00eats, rassembl\u00e9s sous eux, en sorte que le tourisme de la \u00ab\u00a0belle vue\u00a0\u00bb implique infailliblement une mythologie naturiste. La Tour, elle, donne non sur la nature, mais sur la ville; et pourtant, par sa position m\u00eame de point de vue visit\u00e9, la Tour fait de la ville une sorte de nature; elle constitue le fourmillement des hommes en paysage, elle ajoute au mythe urbain, souvent sombre, une dimension romantique, une harmonie, un all\u00e8gement; par elle, \u00e0 partir d&rsquo;elle, la ville rejoint les grands th\u00e8mes naturels qui s&rsquo;offrent \u00e0 la curiosit\u00e9 des hommes: l&rsquo;oc\u00e9an, la temp\u00eate, la montagne, la neige, les fleuves. <span style=\"color: #008000;\">Visiter la Tour<\/span>, <span style=\"color: #008000;\">ce n&rsquo;est donc pas entrer en contact avec un sacr\u00e9 historique, comme c&rsquo;est le cas pour la plupart des monuments, mais plut\u00f4t avec une nouvelle nature, celle de l&rsquo;espace humain<\/span>: <span style=\"color: #008000;\">la Tour n&rsquo;est pas trace, souvenir, bref culture, mais plut\u00f4t consommation imm\u00e9diate d&rsquo;une humanit\u00e9 rendue naturelle par ce regard qui la transforme en espace<\/span>.<\/p>\n<p>On peut dire qu&rsquo;\u00e0 ce titre, la Tour mat\u00e9rialise une imagination qui a eu sa premi\u00e8re expression dans la litt\u00e9rature (c&rsquo;est souvent la fonction des grands livres que d&rsquo;accomplir \u00e0 l&rsquo;avance ce que la technique ne fera qu&rsquo;ex\u00e9cuter). Le 19e si\u00e8cle, une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es avant la Tour, a produit en effet deux \u0153uvres o\u00f9 le fantasme (peut-\u00eatre tr\u00e8s vieux) de la vision panoramique a re\u00e7u la caution d&rsquo;une grande \u00e9criture po\u00e9tique: ce sont, d&rsquo;une part le chapitre de <em>Notre Dame de Paris<\/em> consacr\u00e9 \u00e0 Paris vu \u00e0 vol d&rsquo;oiseau, et d&rsquo;autre part <em>le Tableau de la France<\/em> de Michelet. Or ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;admirable dans ces deux grandes vues cavali\u00e8res, l&rsquo;une de Paris, l&rsquo;autre de la France, c&rsquo;est que Hugo et Michelet ont tr\u00e8s bien compris qu&rsquo;au merveilleux all\u00e8gement de l&rsquo;altitude, la vision panoramique ajoutait un pouvoir incomparable d&rsquo;<em>intellection<\/em>: le vol d&rsquo;oiseau, que tout visiteur de la Tour peut prendre un instant \u00e0 son compte, donne le monde \u00e0 <em>lire<\/em>, et non seulement \u00e0 percevoir; c&rsquo;est pourquoi il correspond \u00e0 une sensibilit\u00e9 nouvelle de la vision; voyager, autrefois (que l&rsquo;on songe, \u00e0 <span style=\"color: #008000;\">certaines promenades<\/span>, d&rsquo;ailleurs admirables, <span style=\"color: #008000;\">de Rousseau<\/span>), c&rsquo;est \u00eatre enfoui dans la sensation, ne percevoir qu&rsquo;une sorte de ras des choses; le vol d&rsquo;oiseau, au contraire, figur\u00e9 par nos \u00e9crivains romantiques comme s&rsquo;ils avaient pressenti \u00e0 la fois l&rsquo;\u00e9dificaion de la Tour et la naissance de l&rsquo;aviation, permet de d\u00e9passer la sensation et de voir les choses <em>dans leur structure<\/em>. C&rsquo;est donc l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une perception nouvelle, de mode intellectualiste, que marquent ces litt\u00e9ratures et ces architectures de la vue (n\u00e9es dans le m\u00eame si\u00e8cle et probablement de la m\u00eame histoire): Paris et la France deviennent sous la plume de Hugo et de Michelet (est sous le regard de la Tour) des objets intelligibles, sans cependant \u2013et c&rsquo;est l\u00e0 le nouveau\u2013 rien perdre de leur mat\u00e9rialit\u00e9; une cat\u00e9gorie nouvelle appara\u00eet, celle de l&rsquo;abstraction concr\u00e8te: tel est d&rsquo;ailleurs le sens que l&rsquo;on peut donner aujourd&rsquo;hui au mot<span style=\"color: #008000;\"> <em>structure<\/em>: un corps de formes intelligentes<\/span>.<\/p>\n<p>Semblable \u00e0 M. Jourdain devant la prose, tout visiteur de la Tour fait ainsi du structuralisme sans le savoir (ce qui n&#8217;emp\u00eache pas la prose et la structure d&rsquo;exister bel et bien); dans Paris, \u00e9tendu sous lui, il distingue spontan\u00e9ment des points discrets \u2014parce que connus\u2013 et cependant ne cesse de les relier, de les percevoir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un grand espace fonctionnel; bref, il s\u00e9pare et il agence; <span style=\"color: #008000;\">Paris<\/span> s&rsquo;offre \u00e0 lui comme <span style=\"color: #008000;\">un objet <em>virtuellement<\/em> pr\u00e9par\u00e9<\/span>, tendu \u00e0 l&rsquo;intelligence, mais qu&rsquo;il doit construire lui-m\u00eame par une derni\u00e8re activit\u00e9 de l&rsquo;esprit: rien de moins passif que le <em>coup d&rsquo;\u0153il<\/em> que la Tour donne \u00e0 Paris. Cette activit\u00e9 de l&rsquo;esprit, v\u00e9hicul\u00e9e par le modeste regard du touriste, a un nom: c&rsquo;est le d\u00e9chiffrement.<\/p>\n<p><span style=\"color: #008000;\">Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un panorama<\/span>? Une image que l&rsquo;on cherche \u00e0 d\u00e9chiffrer, o\u00f9 l&rsquo;on essaye de reconna\u00eetre des lieux connus, d&rsquo;identifier des rep\u00e8res. Prenez quelque vue de Paris vue de la Tour Eiffel; vous discernez ici la colline de Chaillot, l\u00e0 le Bois de Boulogne; mais o\u00f9 est l&rsquo;Arc de Triomphe? Vous ne le voyez pas, et cette absence vous oblige \u00e0 inspecter de nouveau le panorama, \u00e0 chercher ce point qui manque \u00e0 votre structure; votre savoir (celui que vous pouvez avoir de la topographie parisienne) lutte avec votre perception, et en un sens, c&rsquo;est cela, l&rsquo;intelligence: <em>reconstituer<\/em>, faire coop\u00e9rer la m\u00e9moire et la sensation de fa\u00e7on \u00e0 produire dans votre esprit un simulacre de Paris, dont les \u00e9l\u00e9ments sont devant vous, r\u00e9els, ancestraux, mais cependant d\u00e9pays\u00e9s par l&rsquo;espace global o\u00f9 ils sont donn\u00e9s, car cet espace vous \u00e9tait inconnu. Ainsi, approche-t-on de la nature complexe, dialectique, de toute vision panoramique; d&rsquo;une part c&rsquo;est une vision euphorique, car elle peut glisser lentement, l\u00e9g\u00e8rement, tout au long d&rsquo;une image continue de Paris, et au premier moment aucun \u00ab\u00a0accident\u00a0\u00bb ne vient rompre <span style=\"color: #008000;\">cette grande nappe de plans min\u00e9raux et v\u00e9g\u00e9taux, per\u00e7ue au loin dans le bonheur de l&rsquo;altitude<\/span>; mais d&rsquo;autre part ce continu m\u00eame engage l&rsquo;esprit dans une certaine lutte, il veut \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9, il faut\u00a0 retrouver en lui des <em>signes<\/em>, une familiarit\u00e9 venue de l&rsquo;histoire et du mythe; c&rsquo;est pourquoi jamais un panorama ne peut \u00eatre consomm\u00e9 comme une \u0153uvre d&rsquo;art, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat esth\u00e9tique d&rsquo;un tableau cessant d\u00e8s qu&rsquo;on essaye de <em>reconna\u00eetre<\/em> en lui des points particuliers surgis du savoir; dire qu&rsquo;il y a une beaut\u00e9 de Paris \u00e9tendu aux pieds de la Tour, c&rsquo;est sans doute avouer cette euphorie de la vision a\u00e9rienne qui ne reconna\u00eet rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un espace bien reli\u00e9; mais c&rsquo;est aussi masquer l&rsquo;effort tout intellectuel du regard devant un objet qui demande \u00e0 \u00eatre divis\u00e9, identifi\u00e9, rattach\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire; car le bonheur de la sensation (rien de\u00a0 plus heureux qu&rsquo;un regard d&rsquo;altitude) ne suffit pas \u00e0 \u00e9luder la nature questionneuse de l&rsquo;esprit devant toute image.<\/p>\n<p>Ce caract\u00e8re somme toute intellectuel du regard panoramique est encore attest\u00e9 par le ph\u00e9nom\u00e8ne suivant, dont Hugo et Michelet avaient d&rsquo;ailleurs fait le ressort principal de leurs vues cavali\u00e8res: percevoir Paris \u00e0 vol d&rsquo;oiseau, c&rsquo;est immanquablement imaginer une histoire; du haut de la Tour, l&rsquo;esprit se prend \u00e0 r\u00eaver \u00e0 la mutation du paysage qu&rsquo;il a sous les yeux; \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tonnement de l&rsquo;espace, il plonge dans le myst\u00e8re du temps, se laisse toucher par une sorte d&rsquo;anamn\u00e8se spontan\u00e9e: c&rsquo;est la dur\u00e9e elle-m\u00eame\u00a0 qui devient panoramique. Repla\u00e7ons-nous (ce n&rsquo;est gu\u00e8re difficile) au niveau d&rsquo;un savoir moyen, d&rsquo;une question ordinaire pos\u00e9e au panorama de Paris; quatre grands moments ressortent aussit\u00f4t \u00e0 notre vue, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 notre conscience. Le premier, c&rsquo;est celui de la pr\u00e9histoire; Paris \u00e9tait alors enseveli sous une nappe d&rsquo;eau, d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mergeaient \u00e0 peine quelques points solides; plac\u00e9 au premier \u00e9tage de la Tour, le visiteur aurait eu le nez au ras des flots et n&rsquo;aurait vu que quelques \u00eeles basses, l&rsquo;\u00c9toile, le Panth\u00e9on, un \u00eelot bois\u00e9, Montmartre et deux piquets bleus dans le lointain, les tours de Notre-Dame, puis \u00e0 sa gauche, bordant ce grand lac, les berges du mont Val\u00e9rien; et inversement, le voyageur qui voudrait se placer aujourd&rsquo;hui sur les hauteurs de ce mont, par temps de brume, verrait \u00e9merger les deux derniers \u00e9tages de la Tour d&rsquo;un fond liquide; ce rapport pr\u00e9historique de la Tour et de l&rsquo;eau s&rsquo;est, pour ainsi dire, maintenu symboliquement jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, car la Tour est en partie construite sur un mince bras de Seine combl\u00e9 (\u00e0 hauteur d la rue de l&rsquo;Universit\u00e9) et elle semble toujours surgir d&rsquo;un geste du fleuve dont elle garde les ponts.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00abRegard et objet, la Tour Eiffel \u2014et c&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 sa vie la plus intense\u2014 est aussi un symbole, et ce r\u00f4le a pris un d\u00e9veloppement impr\u00e9vu. Certes, d\u00e8s le d\u00e9part, la Tour devait symboliser la R\u00e9volution (dont c&rsquo;\u00e9tait le centenaire) et l&rsquo;Industrie (dont c&rsquo;\u00e9tait la grande exposition). Cependant, ces symboles n&rsquo;ont gu\u00e8re surv\u00e9cu, d&rsquo;autres les ont remplac\u00e9s. Le symbole social n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 celui de la d\u00e9mocratie, mais celui de Paris. Ce qui est surprenant, c&rsquo;est que Paris ait attendu si longtemps pour avoir son symbole. Il y avait bien des monuments symboliques dans Paris, mais ces symboles renvoyaient \u00e0 autre chose qu&rsquo;\u00e0 Paris : \u00e0 la monarchie, avec le Louvre, ou \u00e0 l&rsquo;Empire, avec l&rsquo;Arc de triomphe; seule, peut-\u00eatre, on l&rsquo;a vu, Notre-Dame, surtout dans l&rsquo;imagination romantique, pouvait se confondre avec une certaine id\u00e9e de Paris; mais c&rsquo;\u00e9tait au fond parce que ses tours semblaient dominer, poss\u00e9der et prot\u00e9ger la capitale; et c&rsquo;est en somme cette fonction de protection, issue d&rsquo;une situation d&rsquo;altitude, qui a \u00e9t\u00e9 spontan\u00e9ment transf\u00e9r\u00e9e de Notre-Dame \u00e0 la Tour, d\u00e8s lors qu&rsquo;elle est apparue comme le plus haut monument de la ville. Une seconde circonstance a renforc\u00e9 la vocation parisienne de la Tour: son inutilit\u00e9 m\u00eame; tout autre monument, \u00e9glise ou palais, renvoyait \u00e0 un certain usage; seule la Tour n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un objet de visite; son vide m\u00eame la d\u00e9signait au symbole et le premier symbole qu&rsquo;elle devait susciter, par une association logique, ne pouvait \u00eatre que ce qui \u00abvisit\u00e9\u00bb en m\u00eame temps qu&rsquo;elle, \u00e0 savoir Paris: la Tour est devenue Paris par m\u00e9tonymie. A quoi, pour finir, il faut sans doute ajouter une circonstance historique; certes, depuis des si\u00e8cles, Paris \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une ville internationale, objet prestigieux d&rsquo;une \u00abmont\u00e9e\u00bb de la province ou d&rsquo;un voyage \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger; cependant la d\u00e9mocratisation du tourisme, ce mixte moderne de loisir et de voyage, qui est certainement l&rsquo;un des faits les plus importants de notre histoire contemporaine, appelait fatalement une sorte d&rsquo;institutionnalisation massive du voyage \u00e0 Paris, et la Tour fut naturellement le symbole de cette institution.<\/p>\n<p>Un \u00e9l\u00e9ment plus subtil est venu confirmer le symbole parisien. Mythiquement (qui est le seul plan o\u00f9 l&rsquo;on se place ici), Paris est une ville tr\u00e8s ancienne, et en elle le pass\u00e9 monumental, des thermes de Cluny au Sacr\u00e9-c\u0153ur, devient une valeur sacr\u00e9e: c&rsquo;est du pass\u00e9 lui-m\u00eame que Paris entier est le symbole spontan\u00e9. Face \u00e0 cette for\u00eat de symboles pass\u00e9istes, clochers, d\u00f4mes, arcs, la Tour surgit comme un acte de rupture, destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9sacraliser le poids du temps ant\u00e9rieur, \u00e0 opposer, \u00e0 la fascination, \u00e0 l&rsquo;engluement de l&rsquo;histoire (si riche soit-elle), la libert\u00e9 d&rsquo;un temps neuf; tout, dans la Tour, la d\u00e9signait \u00e0 ce symbole de subversion: la hardiesse de la conception, la nouveaut\u00e9 du mat\u00e9riau, l&rsquo;inesth\u00e9tisme de la forme, la gratuit\u00e9 de la fonction. Symbole de Paris, on peut dire que la Tour a conquis cette place contre Paris lui-m\u00eame, ses vieilles pierres, la densit\u00e9 de son histoire; elle a subjugu\u00e9 les symboles anciens, tout comme mat\u00e9riellement elle\u00a0 a domin\u00e9 les coupoles et leurs aiguilles. En un mot, elle n&rsquo;a pas pu \u00eatre pleinement le symbole de Paris que lorsqu&rsquo;elle a pu lever en lui l&rsquo;hypoth\u00e8se du pass\u00e9 et devenir aussi le symbole de la modernit\u00e9. L&rsquo;agression m\u00eame qu&rsquo;elle a impos\u00e9e au paysage parisien (soulign\u00e9e par la P\u00e9tition des artistes) est devenue chaleureuse; la Tour s&rsquo;est faite, avec Paris m\u00eame, symbole d&rsquo;audace cr\u00e9atrice, elle a \u00e9t\u00e9 le geste moderne par lequel le pr\u00e9sent dit non au pass\u00e9. Aussi voit-on la Tour pr\u00e9sente, comme chiffre de l&rsquo;\u00e2ge nouveau, dans l&rsquo;\u0153uvre de beaucoup de peintres modernes, de Sysley \u00e0 la Tour cubiste de Delaunay; Apollinaire, Fargue, Cocteau, Giraudoux en font un objet litt\u00e9raire; d\u00e8s 1914, le peintre portugais Santa-Rita donne \u00e0 Lisbonne une conf\u00e9rence scandaleuse sur la Tour Eiffel et le g\u00e9nie du Futurisme. Aujourd&rsquo;hui m\u00eame, o\u00f9 le style moderniste est pass\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;esth\u00e9tique de la Tour appara\u00eet plus audacieuse et o\u00f9 les gratte-ciel nous ont habitu\u00e9s aux performances de construction, la Tour n&rsquo;en est pas pour autant un monument vieux ou d\u00e9mod\u00e9; associ\u00e9e p\u00e9riodiquement aux grandes d\u00e9couvertes des temps modernes, l&rsquo;a\u00e9rodynamisme la radio, la t\u00e9l\u00e9vision et m\u00eame, par sa forme, \u00e0 la fus\u00e9e interplan\u00e9taire, elle n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e2ge, elle accomplit cette prouesse d&rsquo;\u00eatre comme <span style=\"color: #008000;\">un signe vide du temps<\/span>.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 ce ces signes sociaux, la Tour d\u00e9veloppe des symboles beaucoup plus g\u00e9n\u00e9raux, appartenant \u00e0 cet ordre de sensations totales, \u00e0 la fois puissantes et indistinctes, venues, non d&rsquo;un sens d\u00e9termin\u00e9, comme la vue ou l&rsquo;ou\u00efe, mais de la vie profonde du corps et que l&rsquo;on appelle c\u00e9nesth\u00e9siques. Ici tous les grands arch\u00e9types de la sensation se m\u00ealent, consacrant finalement la Tour, comme un <span style=\"color: #008000;\">objet <em>po\u00e9tique<\/em><\/span>.<br \/>\nLa Tour est d&rsquo;abord le symbole de l&rsquo;ascension, de toute ascension; elle accomplit une sorte d&rsquo;id\u00e9e de la hauteur en soi. Aucun monument, aucun \u00e9difice, aucun lieu naturel n&rsquo;est aussi mince et aussi haut; en elle, la largeur est annul\u00e9e, tout la mati\u00e8re s&rsquo;absorbe dans un effort de hauteur. On sait combien ces cat\u00e9gories simples, catalogu\u00e9es par H\u00e9raclite, ont d&rsquo;importance pour l&rsquo;imagination humaine, qui peut y consommer \u00e0 la fois une sensation et un concept; on sait aussi, depuis les analyses de Bachelard, combien cette imagination ascensionnelle est euphorique, combien elle aide l&rsquo;homme \u00e0 vivre, \u00e0 r\u00eaver, en s&rsquo;associant en lui \u00e0 l&rsquo;image de la plus heureuse des grandes fonctions physiologiques, la respiration. De loin, la Tour est ainsi v\u00e9cue par des millions d&rsquo;hommes comme un exercice pur de la hauteur; et de pr\u00e8s, pour qui la visite, cette fonction se complique mais ne cesse pas; on le voit sur les photographies de la Tour, au niveau de ses poutrelles, un concours subtil s&rsquo;\u00e9tablit entre l&rsquo;horizontal et le vertical, bien loin de <em>barrer<\/em>, les lignes transversales, la plupart obliques ou arrondies, dispos\u00e9es en arabesques, semblent relancer sans cesse la mont\u00e9e; l&rsquo;horizontal ne s&#8217;emp\u00e2te jamais, il est lui aussi d\u00e9vor\u00e9 par la hauteur; les plates-formes elles-m\u00eames ne sont jamais que des relais, des reposoirs; tout s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve dans la Tour, jusqu&rsquo;\u00e0 la fine aiguille le long de laquelle elle se perd dans le ciel.<\/p>\n<p>Car on comprend bien que cette imagination de la hauteur communique avec une imagination de l&rsquo;a\u00e9rien; les deux symboles sont indissolublement li\u00e9s, l&rsquo;a\u00e9rien \u00e9tant aussi euphorique que le haut auquel il touche (le ciel est une image sublime, donc heureuse). Cependant le th\u00e8me a\u00e9rien se d\u00e9veloppe dans une tout autre direction et rencontre sur son chemin des symboles in\u00e9dits, que le th\u00e8me d&rsquo;altitude de comporte pas. Le premier attribut de la substance a\u00e9rienne, c&rsquo;est la <em>l\u00e9g\u00e8ret\u00e9<\/em>. La Tour est en effet un symbole de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. On sait que ce fut l&rsquo;une des prouesses techniques d&rsquo;Eiffel que d&rsquo;allier le gigantisme (d&rsquo;ailleurs \u00e9lanc\u00e9) de la forme \u00e0 la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du mat\u00e9riau; une Tour r\u00e9duite au milli\u00e8me ne p\u00e8serait que 7 g, le poids d&rsquo;une feuille de papier \u00e0 lettres; une connaissance aussi pr\u00e9cise n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire pour savoir intuitivement que la Tour est prodigieusement l\u00e9g\u00e8re; il n&rsquo;y a visiblement en elle aucun poids; elle ne s&rsquo;enfonce pas dans la terre, mais semble pos\u00e9e sur elle. Le second attribut de la substance a\u00e9rienne, c&rsquo;est une qualit\u00e9 bien particuli\u00e8re d&rsquo;\u00e9tendue, puisqu&rsquo;on la trouve ordinairement\u00a0 dans certains tissus, c&rsquo;est l&rsquo;<span style=\"color: #008000;\"><em>ajour\u00e9<\/em><\/span>: la Tour est une dentelle de fer, et ce th\u00e8me n&rsquo;est pas sans rappeler l&rsquo;\u00e9videment tourment\u00e9 de la pierre dont on a toujours fait la marque du gothique: la Tour relaye encore un fois ici la cath\u00e9drale. L&rsquo;<em>ajour\u00e9<\/em> est un attribut pr\u00e9cieux de la substance, car il l&rsquo;ext\u00e9nue sans l&rsquo;an\u00e9antir; en un mot, il fait voir le vide et manifeste le n\u00e9ant sans pour autant lui retirer son \u00e9tat privatif; on voit toujours le ciel \u00e0 travers la Tour; en elle, l&rsquo;a\u00e9rien \u00e9change sa propre substance avec les mailles de sa prison, le fer, d\u00e9li\u00e9 en arabesques, devient lui-m\u00eame de l&rsquo;air. Sans doute, ce caract\u00e8re a\u00e9rien de la Tour a une origine positive: il fallait trouer \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame le mat\u00e9riau pour qu&rsquo;il offr\u00eet le moins de prise possible au seul ennemi dangereux qu&rsquo;Eiffel ait rencontr\u00e9 dans son entreprise: le vent; mais par l\u00e0 m\u00eame, on saisit la nature la plus subtile de l&rsquo;a\u00e9rien: c&rsquo;est la substance antith\u00e9tique du vent, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 il est du vent domin\u00e9, quintessenci\u00e9, sublim\u00e9; le vent est toujours symbole de puissance imma\u00eetris\u00e9e, et pas suite de massivit\u00e9; paradoxalement, le vent ne peut \u00eatre rattach\u00e9 aux \u00e9l\u00e9ments l\u00e9gers (l&rsquo;air et le feu) mais bien au contraire aux \u00e9l\u00e9ments lourds, telluriques (la terre et la mer); vaincre le vent (comme le fait la Tour) c&rsquo;est donc aller du c\u00f4t\u00e9 du l\u00e9ger et du subtil, c&rsquo;est rejoindre les grandes mythologies de l&rsquo;esprit songeur et lib\u00e9rateur.<\/p>\n<p>Cependant, le haut, l&rsquo;a\u00e9rien, le l\u00e9ger et l&rsquo;ajour\u00e9 peuvent se r\u00e9sumer dans un dernier symbole: <span style=\"color: #008000;\">la plante<\/span>. La plante est haute par sa tige, a\u00e9rienne et l\u00e9g\u00e8re par sa t\u00eate, ajour\u00e9e par ses branches. La Tour a, de la plante, l&rsquo;essentiel, c&rsquo;est \u00e0 dire le mouvement, la simplicit\u00e9 m\u00eame de ses deux lignes parties de la terre et rejointes vers le ciel, comme celle d&rsquo;une tige. Mais ce n&rsquo;est pas tout; car si l&rsquo;on s&rsquo;approche, la Tour n&rsquo;appara\u00eet plus comme le jet vigoureux d&rsquo;une plante, mais comme une efflorescence; on monte en elle comme dans une fleur d&rsquo;air et de fer: en elle se retrouvent la rectitudes des fibres, l&rsquo;arabesque des p\u00e9tales, l&rsquo;\u00e9lancement serr\u00e9 des bourgeons, l&rsquo;\u00e9talement des feuilles et le mouvement m\u00eame qui tire vers le haut cette mati\u00e8re compliqu\u00e9e et ordonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Est-ce la derni\u00e8re m\u00e9taphore de la Tour? La photographie, qui souvent nous dit toute la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un objet, nous livre peut-\u00eatre d&rsquo;elle une autre m\u00e9tamorphose: la m\u00e9tamorphose animale. Soit qu&rsquo;on la consid\u00e8re comme un insecte au corselet dur dont on aurait arrach\u00e9 les pattes, soit qu&rsquo;on la voit s&rsquo;\u00e9lever dans le ciel comme un oiseau dont on aurait coup\u00e9 les ailes et qui chercherait \u00e0 pousser plus haut son vol, bien au-dessus des nuages, soit enfin qu&rsquo;elle apparaisse plus prosa\u00efquement comme une immense girafe offerte \u00e0 l&rsquo;\u00e9tonnement des Parisiens, comme celle dont un sultan fit cadeau \u00e0 Louis-Philippe, et qui serait en m\u00eame temps, par une contraction illogique, la b\u00eate et sa cage, il y a une animalit\u00e9 virtuelle de la Tour. Or, on le sait, la m\u00e9tamorphose animale est un th\u00e8me baroque d&rsquo;expansion po\u00e9tique, dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;animal est le plus grand lieu de passage de la Nature, lorsqu&rsquo;elle \u00e9migre de l&rsquo;objet \u00e0 l&rsquo;homme; c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;animal que commencent toutes les transgressions, celle de l&rsquo;objet qui s&rsquo;anime myst\u00e9rieusement, celle de l&rsquo;homme qui franchit les barri\u00e8res de la morale et de la nature. La Tour, mythiquement, participe \u00e0 ce passage. C&rsquo;est un \u00eatre baroque parce qu&rsquo;il enferme un r\u00eave de transgression de la mati\u00e8re vers des \u00e9tats inconnus, sans cependant jamais les rejoindre tout \u00e0 fait.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en se repla\u00e7ant au c\u0153ur de cette instabilit\u00e9 m\u00e9taphorique (si f\u00e9conde et si lib\u00e9ratrice pour l&rsquo;esprit) que l&rsquo;on peut saisir le dernier avatar de la Tour, qui est son avatar humain. La Tour est une silhouette humaine; sans t\u00eate, sinon une fine aiguille, et sans bras (elle est pourtant bien au-del\u00e0 du monstrueux), c&rsquo;est tout de m\u00eame un long buste pos\u00e9 sur deux jambes \u00e9cart\u00e9es; elle retrouve d&rsquo;ailleurs dans cette figure sa fonction tut\u00e9laire: la Tour est une femme qui veille sur Paris, qui tient Paris rassembl\u00e9 \u00e0 ses pieds; \u00e0 la fois assise et debout, elle inspecte et prot\u00e8ge, elle surveille et couvre. Mais ici, encore, l&rsquo;approche photographique d\u00e9couvre une nouvelle v\u00e9rit\u00e9 de la Tour, celle d&rsquo;un objet sexu\u00e9; dans le grand l\u00e2cher des symboles, le phallus est sans doute sa figure la plus simple; mais \u00e0 travers le regard de la photographie, c&rsquo;est tout l&rsquo;int\u00e9rieur de la Tour, projet\u00e9 sur le ciel, qui appara\u00eet sillonn\u00e9 des formes pures du sexe.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 l&rsquo;espace m\u00e9taphorique de la Tour. Il y manque encore une derni\u00e8re dimension, celle-l\u00e0 m\u00eame de sa limite. Or il s&rsquo;est spontan\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9 autour du monument une sorte de <span style=\"color: #008000;\">cercle magique<\/span>, qui dit o\u00f9 la Tour finit: la Tour finit sur la ligne de l&rsquo;<em>impossible<\/em>. D\u00e8s son origine, \u00e0 travers ce symbole infini, les hommes se sont mis \u00e0 jouer avec les limites de l&rsquo;humain, comme si la Tour appelait la transgression des lois, des usages et de la vie m\u00eame. Par une sorte de vocation dangereuse, la Tour suscite des performances les plus insolites: on y joue une course d&rsquo;escaliers \u00e0 l&rsquo;assaut du deuxi\u00e8me \u00e9tage (1905), on la descend \u00e0 bicyclette (1925), on passe en avion entre ses piliers (1945). Mais surtout on y joue avec la vie, on y meurt; d\u00e8s avant qu&rsquo;elle f\u00fbt achev\u00e9e, un jeune ouvrier, par fanfaronnade, court sur les poutres du premier \u00e9tage et se tue sous les yeux de sa fianc\u00e9e; en 1912, Treichelt, l&rsquo;Homme-Oiseau, muni d&rsquo;ailes compliqu\u00e9es, se jette de la Tour et s&rsquo;\u00e9crase. On sait d&rsquo;autre part que la Tour est un lieu de suicides. Or seule une raison mythique peut rendre compte des suicides de la Tour, et cette raison est faite de tous les symboles dont la Tour est charg\u00e9e; c&rsquo;est parce que la Tour est spectacle pur, symbole absolu, m\u00e9tamorphose infinie qu&rsquo;en d\u00e9pit ou \u00e0 cause des innombrables images de vie qu&rsquo;elle lib\u00e8re, elle appelle la derni\u00e8re image de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine, celle de la mort.<\/p>\n<p>Regard, objet, symbole, la Tour est tout ce que l&rsquo;homme met en elle, et ce tout est infini. Spectacle regard\u00e9 et regardant, \u00e9difice inutile et irrempla\u00e7able, monde familier et symbole h\u00e9ro\u00efque, t\u00e9moin d&rsquo;un si\u00e8cle et <span style=\"color: #008000;\">monument toujours neuf<\/span>, objet inimitable et sans cesse reproduit, elle est le signe pur, ouvert \u00e0 tous les temps, \u00e0 toutes les images et \u00e0 tous les sens, la m\u00e9taphore sans frein; \u00e0 travers la Tour, les hommes exercent cette grande fonction de l&rsquo;imaginaire, qui est leur libert\u00e9, puisque aucune histoire, si sombre soit-elle, n&rsquo;a jamais pu la leur enlever.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Tour Eiffel, lieu et objet possible de notre performance du jeudi 24 octobre. R\u00e9f\u00e9rence : Roland Barthes. La Tour Eiffel. 1964. 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