Pour Django et tous les autres Roms

in Libération du 21 août 2010
JEAN-CHRISTOPHE BAILLY, JEAN-LUC NANCY Philosophe, HÉLÈNE NANCY Philosophe

Romanichels, bohémiens, tsiganes, gitans, manouches, quel que soit le nom, ont toujours fait partie du paysage, et ceci aussi loin que nous remontions dans nos souvenirs. A l’époque, on ne disait ni «Roms» qui est un terme générique, mais qui a le défaut d’entretenir la confusion entre une appartenance et une nationalité (roumaine), ni «gens du voyage» qui, malgré son petit appel poétique, appartient à cette façon de ne plus nommer qui fait des aveugles des mal voyants et des balayeurs des techniciens de surface. Quoi qu’il en soit, il y a pour les Roms (c’est le terme que nous utiliserons ici malgré tout) un nomadisme de leur nom qui correspond à leur position flottante dans les sociétés où ils s’installent durablement ou en ne faisant que passer.
Etablis ou non à demeure, ayant roulotte, caravane ou maison, les Roms, de toute façon, sont nomades, et cette façon d’être, qui est de n’être jamais pleinement «dedans» mais d’incarner toujours une possibilité d’évasion, a toujours été populaire. La crainte – bien légère – qu’ils pouvaient occasionner faisant partie, en un sens, de cette popularité. Tout le monde le savait bien, que les marchands de paniers n’étaient pas des voleurs d’enfants et les enfants, d’ailleurs, considéraient avec plus d’envie que de crainte ce signe de liberté attaché à ce qu’ils pouvaient deviner de leurs vies.
Les traces de cette sympathie sont puissantes dans la culture populaire : de la silhouette des paquets de Gitanes, cigarettes qui étaient bien les sœurs un peu délurées des Gauloises, à ce que peut réunir autour de lui un nom comme celui de Django Reinhardt, en passant par le cirque (Bouglione, Zavatta), les danses de la Comtesse aux pieds nus ou le frôlement que les gitans font presque tout du long d’Alcools d’Apollinaire : ils sont là, ils font partie de nous.
Dans la longue tradition du gendarme et du voleur, toutefois, et du côté des flics, les Roms ont toujours été de présumés coupables, au moindre larcin. Hergé, dont on aurait quelque peine à faire un précurseur de l’ultragauche, a très bien démonté la stupidité de ce réflexe dans les Bijoux de la Castafiore : comme le disent excellemment les Dupond et Dupont, après que Tintin leur a démontré leur erreur : «C’est bien notre chance ! Pour une fois que nous tenions des coupables, il faut qu’ils s’arrangent pour être innocents !»
Or, et là nous pouvons cesser de rire, ce sont des gens de la même eau que les Dupond(t) qui ont aujourd’hui le pouvoir en France. Ce qui veut dire : de gros godillots et une inculture complète. Stigmatiser comme cela a été fait une population entière au motif d’un désordre passager créé par quelques-uns est un crime bien plus grave que ledit désordre. Déloger brutalement des familles entières en les envoyant promener si possible nulle part, ou en les renvoyant «dans leur pays d’origine» (ce qui est entièrement une manipulation puisque leur origine n’est pas un pays), et ceci en allant jusqu’à utiliser des hélicoptères, ainsi qu’on l’a appris, ce sont là des méthodes qui déshonorent ceux qui les emploient et qui rappellent – oui – les moments les plus pénibles de l’histoire de France : les décrets de Louis XIV condamnant aux galères tous les «bohémiens» de sexe masculin et la politique menée sous Vichy.

Dans le numéro 503 d’Abitare un article et une série photos à propos de la manière d’habiter  des Roms à Rome dans une ancienne usine:
«Spaces. Metropoliz. Rom-A Station» A self-governing village, which Rumanian Roma share with people of other ethnic groups, has been built inside the derelict Fiorucci salumi factory in Rome. L’article de Francesco Careri est intitulé «A first step outside the camp.» pages 94-101. Francesco Careri est un des artistes du groupe Stalker. Stefano Boeri architecte est le rédacteur en chef d’Abitare. Edited by Lucia Tozzi/ Text by Francesco Careri. Photos by Alessandro Imbriaco / Contrasto. Les photos sont en ligne sur le site d’Alessandro Imbriaco. http://www.alessandroimbriaco.com/Fabbrica_Fiorucci_eng.html
La série des 12 photos > http://www.alessandroimbriaco.com/Fiorucci_img_1.html