{"id":6803,"date":"2021-04-18T10:30:59","date_gmt":"2021-04-18T09:30:59","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6803"},"modified":"2021-04-19T10:31:34","modified_gmt":"2021-04-19T09:31:34","slug":"marc-semo-fini-les-illusions-de-lapres-guerre-froide-le-retour-de-lennemi-nouvelle-realite-pour-la-france","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6803","title":{"rendered":"Marc Semo. Fini les illusions de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide : le retour de \u00ab l\u2019ennemi \u00bb, nouvelle r\u00e9alit\u00e9 pour la France"},"content":{"rendered":"<p>Enqu\u00eate in Le Monde dimanche 18 avril 2021<\/p>\n<p>Fini les illusions de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide\u00a0: le retour de \u00ab\u00a0l\u2019ennemi\u00a0\u00bb, nouvelle r\u00e9alit\u00e9 pour la France<\/p>\n<p>Par Marc Semo<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019\u00e9poque o\u00f9 la France ne se sentait pas menac\u00e9e est r\u00e9volue. Aujourd\u2019hui, non seulement des groupes terroristes djihadistes sont des cibles prioritaires, mais de potentiels adversaires \u00e9tatiques se font jour\u00a0: la Russie, la Chine ou la Turquie.<\/p>\n<p>En ce temps-l\u00e0, il y a une trentaine d\u2019ann\u00e9es, nous n\u2019avions plus d\u2019ennemi. Il avait disparu ou, du moins, il n\u2019\u00e9tait plus identifiable. \u00ab\u00a0A l\u2019inverse d\u2019une exp\u00e9rience multis\u00e9culaire, la France se trouve dans une situation peu famili\u00e8re, o\u00f9 ses fronti\u00e8res ne semblent plus imm\u00e9diatement et directement menac\u00e9es\u00a0\u00bb, pouvait-on lire dans le <a href=\"http:\/\/www.livreblancdefenseetsecurite.gouv.fr\/archives-Livre-blanc-1994.html\">Livre blanc de la d\u00e9fense de 1994<\/a>, le premier depuis 1972 qui pr\u00e9sentait les grandes lignes de la strat\u00e9gie du pays dans la nouvelle r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide.<\/p>\n<p>L\u2019affrontement Est-Ouest et la division du monde en deux blocs id\u00e9ologiques hostiles avaient pris fin avec la victoire par K.-O. de l\u2019Occident. \u00ab\u00a0Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d\u2019ennemi\u00a0\u00bb, avait lanc\u00e9 Georgyi Arbatov, conseiller diplomatique de Mikha\u00efl Gorbatchev, estimant que faute d\u2019adversaire commun, le camp occidental allait \u00e0 son tour imploser. Certes, il restait des menaces, mais elles \u00e9taient d\u2019un autre ordre. \u00ab\u00a0La France ne se conna\u00eet pas aujourd\u2019hui d\u2019adversaire d\u00e9sign\u00e9\u00a0\u00bb, soulignait le document du minist\u00e8re de la d\u00e9fense prenant acte de ce fait in\u00e9dit.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le mot m\u00eame d\u2019ennemi \u00e9tait devenu tabou comme tout ce qui pouvait \u00e9voquer un conflit. Dans les ann\u00e9es 1990, l\u2019Ecole de guerre a \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9e Coll\u00e8ge interarm\u00e9es de d\u00e9fense avant de revenir \u00e0 son nom d\u2019origine il y a dix ans\u00a0\u00bb, rappelle Jean-Vincent Holeindre, professeur de sciences politiques \u00e0 Paris-II et auteur notamment de La Ruse et la Force (Perrin, 2017). \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait une rupture historique. Dans le Livre blanc de 1994, chaque mot \u00e9tait pes\u00e9 au tr\u00e9buchet\u00a0: ne pas se conna\u00eetre d\u2019adversaire ne signifie pas qu\u2019il n\u2019y en a pas, analyse Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche strat\u00e9gique. Cette p\u00e9riode de gr\u00e2ce s\u2019est achev\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, au moment o\u00f9 AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) d\u00e9signe officiellement la France comme son ennemi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En fait, la lutte contre les groupes terroristes avait d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 de dimension avec les attentats du 11\u00a0septembre\u00a02001, \u00e0 New-York. Aujourd\u2019hui, les forces fran\u00e7aises sont engag\u00e9es au Sahel comme au Levant. Mais ces groupes djihadistes ne sont plus le seul ennemi. \u00ab\u00a0Dans un monde marqu\u00e9 par le retour de puissances pr\u00e9datrices, ne pas se pr\u00e9parer au conflit, c\u2019est \u00eatre au menu\u00a0\u00bb, ironise un haut fonctionnaire de la d\u00e9fense. \u00ab\u00a0L\u2019ombre de la guerre\u00a0\u00bb, formule ch\u00e8re au philosophe Raymond Aron (1905-1983) pour rappeler cette constante des relations internationales, est de retour. Comme la notion d\u2019ennemi.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Conflits inter\u00e9tatiques\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, on utilisait le terme seulement en lien avec le terrorisme dans un conflit de nature asym\u00e9trique. Le terme pourrait bien r\u00e9appara\u00eetre si l\u2019on entrait dans un conflit sym\u00e9trique d\u2019Etat \u00e0 Etat, sc\u00e9nario qui ne semble plus compl\u00e8tement irr\u00e9aliste. Ce qui est en train d\u2019\u00eatre pr\u00e9par\u00e9 par les arm\u00e9es, c\u2019est un retour \u00e0 la haute intensit\u00e9 \u00e0 la fois dans des cadres sym\u00e9trique et asym\u00e9trique\u00a0\u00bb, explique Thomas Gomart, directeur de l\u2019IFRI (Institut fran\u00e7ais des relations internationales). Dans son livre <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2021\/02\/04\/les-deux-faces-de-la-rivalite-chine-etats-unis_6068707_3232.html\">Guerres invisibles<\/a> (Tallandier, 316\u00a0pages, 20,90\u00a0euros), il analyse les nouvelles formes de la conflictualit\u00e9 dans une r\u00e9alit\u00e9 internationale toujours plus mouvante.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0A mon sens, un pays est en guerre d\u00e8s lors qu\u2019il n\u2019est plus en mesure de tenir la guerre \u00e0 distance. C\u2019est notre situation pr\u00e9sente, celle d\u2019une rupture grave et sans doute durable de la situation de rupture strat\u00e9gique dans laquelle semblait nous placer la fin de la guerre froide\u00a0\u00bb, soulignait d\u00e9j\u00e0, en\u00a02016, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la d\u00e9fense, dans un court livre au titre percutant Qui est l\u2019ennemi\u00a0? (Cerf, 2016). Il visait en premier lieu l\u2019organisation Etat islamique (EI), mais pas seulement. \u00ab\u00a0Il faut prendre le fait guerrier au s\u00e9rieux\u00a0\u00bb, insistait celui qui est aujourd\u2019hui le chef de la diplomatie fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Demain nous devrons \u00eatre pr\u00eats \u00e0 d\u00e9ployer des moyens de lutte de haute intensit\u00e9 dans des conflits inter\u00e9tatiques afin d\u2019\u00eatre dissuasifs et de faire comprendre \u00e0 nos ennemis qu\u2019ils ne sont pas \u00e0 l\u2019abri de ripostes s\u2019ils nous agressent\u00a0\u00bb, <a href=\"https:\/\/www.assemblee-nationale.fr\/dyn\/15\/comptes-rendus\/cion_def\/l15cion_def1920070_compte-rendu\">d\u00e9clarait en juillet\u00a02020 le g\u00e9n\u00e9ral Fran\u00e7ois Lecointre<\/a>, chef d\u2019\u00e9tat-major des arm\u00e9es devant la commission d\u00e9fense de l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Pr\u00e9sent\u00e9e en janvier\u00a02021, l\u2019actualisation de la \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.vie-publique.fr\/sites\/default\/files\/rapport\/pdf\/174000744.pdf\">Revue strat\u00e9gique de d\u00e9fense et de s\u00e9curit\u00e9 nationale de 2017<\/a>\u00a0\u00bb pr\u00e9cisait que les menaces et les tendances alors identifi\u00e9es se sont non seulement concr\u00e9tis\u00e9es mais aussi accentu\u00e9es.<\/p>\n<p>Tous les sc\u00e9narios envisag\u00e9s<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les bouleversements politiques, le durcissement des environnements op\u00e9rationnels et la multiplication des champs d\u2019affrontements rendent d\u00e9sormais cr\u00e9dible l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un affrontement direct entre puissances\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise le texte. Si la dissuasion nucl\u00e9aire continue de structurer la pens\u00e9e strat\u00e9gique fran\u00e7aise, celle-ci envisage aussi de plus en plus ouvertement des confrontations inter\u00e9tatiques de haute intensit\u00e9 qui resteraient circonscrites au cadre conventionnel. \u00ab\u00a0La guerre majeure entre puissances \u00e9tatiques qui n\u2019\u00e9tait plus \u201cla guerre probable\u201d, selon l\u2019expression du g\u00e9n\u00e9ral Vincent Desportes, ancien directeur du Coll\u00e8ge interarm\u00e9es de d\u00e9fense, le redevient aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb, souligne Jean-Vincent Holeindre.<\/p>\n<p>Membre de l\u2019OTAN et de l\u2019Union europ\u00e9enne, la France est concern\u00e9e au premier chef par la s\u00e9curit\u00e9 du Vieux Continent face \u00e0 la menace russe, mais aussi par le Moyen-Orient, le Maghreb et le Sahel. Elle est aussi pr\u00e9sente dans l\u2019espace indo-pacifique o\u00f9 se concentrent les tensions face \u00e0 la menace chinoise. Les militaires fran\u00e7ais planchent sur toutes les hypoth\u00e8ses et tous les sc\u00e9narios. C\u2019est leur r\u00f4le. Comment se garantir une libert\u00e9 d\u2019action face \u00e0 un \u00ab\u00a0d\u00e9ni d\u2019acc\u00e8s\u00a0\u00bb\u00a0? Le jargon appelle ainsi des zones interdites de survol ou d\u2019approche par des missiles cr\u00e9ant de v\u00e9ritables bulles dont l\u2019\u00e9tendue cro\u00eet au m\u00eame rythme que la port\u00e9e des syst\u00e8mes de d\u00e9fense.<\/p>\n<p>C\u2019est le cas notamment pour la Russie en mer Baltique ou en mer Noire. Mais aussi, gr\u00e2ce aux missiles russes, de la Syrie de Bachar Al-Assad. Mais elle n\u2019est pas la seule au sud de la M\u00e9diterran\u00e9e. Comment r\u00e9agir \u00e0 des op\u00e9rations de guerre hybride o\u00f9 se m\u00ealent actions militaires et non militaires, acteurs l\u00e9gaux et ill\u00e9gaux, afin de rester sous le seuil estim\u00e9 de riposte et de conflit ouvert\u00a0? Un affrontement peut na\u00eetre d\u2019une erreur de calcul ou d\u2019un incident qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8re. Ainsi l\u2019illumination (ciblage radar avant un possible tir) de <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/international\/article\/2020\/07\/01\/l-escalade-se-poursuit-entre-paris-et-ankara_6044870_3210.html\">la fr\u00e9gate fran\u00e7aise Courbet au large de la Libye le 10\u00a0juin\u00a02020 par une fr\u00e9gate turque<\/a> refusant que les militaires fran\u00e7ais contr\u00f4lent le cargo qu\u2019elle escortait.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On ne nomme jamais ouvertement ces pays\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La conception de qui peut \u00eatre l\u2019adversaire appara\u00eet tr\u00e8s clairement dans la pr\u00e9paration op\u00e9rationnelle mais on ne nomme jamais ouvertement ces pays avec lesquels il pourrait y avoir des affrontements\u00a0\u00bb, souligne un sp\u00e9cialiste des questions de d\u00e9fense. Evoquer la Turquie\u00a0? Elle est alli\u00e9e dans l\u2019OTAN. Mettre explicitement en cause la Russie\u00a0? C\u2019est d\u00e9licat, alors m\u00eame qu\u2019Emmanuel Macron esp\u00e8re encore, malgr\u00e9 le peu de r\u00e9sultats jusqu\u2019ici, monter une architecture de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne avec Vladimir Poutine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a une sorte de dissonance cognitive entre un discours assez fort sur la r\u00e9alit\u00e9 des menaces et la volont\u00e9 de ne jamais nommer la Russie comme adversaire militaire potentiel de l\u2019Europe. Nos alli\u00e9s de l\u2019Europe centrale et de l\u2019Est le notent, m\u00eame s\u2019ils reconnaissent que nous renfor\u00e7ons notre coop\u00e9ration militaire et nos engagements sur la Baltique\u00a0\u00bb, rel\u00e8ve Bruno Tertrais. Le pouvoir russe, lui, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9signer clairement dans ses documents strat\u00e9giques l\u2019OTAN comme une menace au m\u00eame titre que le terrorisme. \u00ab\u00a0Il existe une forme d\u2019autocensure intellectuelle comme si l\u2019on esp\u00e9rait retrouver le monde sans conflit de l\u2019apr\u00e8s chute du mur de Berlin, qui avait \u00e9t\u00e9 une parenth\u00e8se exceptionnelle\u00a0\u00bb, soupire l\u2019ancien diplomate Michel Duclos, conseiller \u00e0 l\u2019Institut Montaigne.<\/p>\n<p>La lutte contre l\u2019ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire \u2013 l\u2019Anglais pendant des si\u00e8cles, puis l\u2019Allemand \u2013, galvanis\u00e9e par les nationalismes du XIXe\u00a0si\u00e8cle et la guerre de masse du XXe, appartient d\u00e9sormais au pass\u00e9, balay\u00e9e par la construction europ\u00e9enne. \u00ab\u00a0Per\u00e7ue pendant des si\u00e8cles comme un fl\u00e9au in\u00e9vitable, la guerre est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9e en Europe occidentale comme immorale, voire bestiale. Tout doit donc \u00eatre fait en permanence pour qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019ennemi\u00a0\u00bb, explique le g\u00e9n\u00e9ral Henri Bent\u00e9geat, ancien chef d\u2019\u00e9tat-major et vice-pr\u00e9sident du comit\u00e9 d\u2019\u00e9thique de la d\u00e9fense.<\/p>\n<p>Le mot lui-m\u00eame, avec ses r\u00e9f\u00e9rences par trop martiales dans des soci\u00e9t\u00e9s posth\u00e9ro\u00efques, continue d\u2019embarrasser. \u00ab\u00a0A la notion d\u2019ennemi \u00e9tatique, qui a officiellement disparu, le vocabulaire sp\u00e9cialis\u00e9 pr\u00e9f\u00e8re d\u00e9sormais celles de risque, de menace ou d\u2019adversaire potentiel\u00a0\u00bb, reconna\u00eet Thierry Marchand dans un <a href=\"http:\/\/www.inflexions.net\/la-revue\/28\/editorial\/marchand-thierry-editorial\">\u00e9ditorial d\u2019Inflexions<\/a>, la revue de r\u00e9flexion \u00e9dit\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e de terre qui consacra un num\u00e9ro sp\u00e9cial au sujet en\u00a02015. Outre-Atlantique, les militaires n\u2019ont pas ces pudeurs s\u00e9mantiques. \u00ab\u00a0Le credo du soldat de l\u2019US Army proclame\u00a0: je m\u2019entra\u00eene pour d\u00e9truire les ennemis des Etats-Unis\u00a0\u00bb, rel\u00e8ve Michel Goya, ancien officier des troupes de marine et sp\u00e9cialiste des questions de d\u00e9fense.<\/p>\n<p>La Rome antique d\u00e9j\u00e0 faisait la distinction entre l\u2019ennemi personnel (inimicus) et l\u2019ennemi public, politique (hostis). Avec les deux trait\u00e9s de Westphalie (1648), qui ont mis fin \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.herodote.net\/La_guerre_de_Trente_Ans-synthese-56.php\">la guerre de Trente Ans<\/a> et restent le fondement des relations inter\u00e9tatiques modernes, les Etats se reconnaissent mutuellement dans la paix et dans la guerre. C\u2019est alors que prend forme, apr\u00e8s les carnages des guerres de religion, le statut de \u00ab\u00a0l\u2019ennemi juste\u00a0\u00bb, \u00e9gal \u00e0 soi et d\u00e9tenteur de droits.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, se d\u00e9veloppent les premi\u00e8res r\u00e9flexions modernes sur la guerre juste, \u00e9bauch\u00e9es d\u00e9j\u00e0 un peu plus t\u00f4t par le grand juriste hollandais Grotius (1583-1645) . \u00ab\u00a0L\u2019ennemi, c\u2019est celui qui vous agresse, et la guerre juste, c\u2019est la guerre d\u00e9fensive. L\u2019ennemi n\u2019est vraiment l\u2019ennemi qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 il constitue une menace mat\u00e9rialis\u00e9e\u00a0\u00bb, rappelle Jean-Vincent Holeindre. Un principe qui inspire largement la charte des Nations unies.<\/p>\n<p>Pendant longtemps, les notions d\u2019ennemis et d\u2019adversaires se confondaient. La pens\u00e9e de la guerre tend d\u00e9sormais \u00e0 les diff\u00e9rencier. \u00ab\u00a0Un adversaire, c\u2019est celui que l\u2019on affronte dans des r\u00e8gles communes accept\u00e9es de part et d\u2019autre. Un ennemi, c\u2019est celui qui veut vous d\u00e9truire et qu\u2019il faut d\u00e9truire\u00a0\u00bb, souligne Olivier Schmitt, directeur des \u00e9tudes et de la recherche \u00e0 l\u2019Institut des hautes \u00e9tudes de d\u00e9fense nationale (IHEDN), auteur, avec Charles-Philippe David, de La Guerre et la Paix (Presses de Science-Po, 2020).<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re entre l\u2019ennemi et l\u2019adversaire peut \u00eatre mince. \u00ab\u00a0La Russie a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des annexions de territoires en Europe, ou \u00e0 des quasi-annexions, par la force. Elle a men\u00e9 des cyberattaques. Elle a tent\u00e9 d\u2019assassiner des opposants sur le sol europ\u00e9en. Mais pour autant, peut-on la qualifier d\u2019ennemie\u00a0? Probablement pas. On s\u2019approche parfois de la ligne, mais celle-ci n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 franchie, et ce serait dramatique et contre-nature qu\u2019elle le soit\u00a0\u00bb, explique Bernard Bajolet, ancien diplomate et ex-directeur de la DGSE [Direction g\u00e9n\u00e9rale de la s\u00e9curit\u00e9 ext\u00e9rieure].<\/p>\n<p>Illusions de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide<\/p>\n<p>Le cas russe est embl\u00e9matique. \u00ab\u00a0C\u2019est un adversaire politique, ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre un partenaire diplomatique mais aussi un adversaire militaire potentiel. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce qu\u2019\u00e9tait la relation avec Moscou pendant la guerre froide, car nous sommes dans une situation de rapports de force et d\u2019incompatibilit\u00e9 de projets et de valeurs qui s\u2019en rapproche\u00a0\u00bb, souligne Bruno Tertrais. Une situation \u00e0 la fois moins et plus dangereuse.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019URSS \u00e9tait une puissance de statu quo territorial en Europe alors que la Russie est aujourd\u2019hui une puissance r\u00e9visionniste. Autrement dit, elle veut remettre en cause le statu quo, ce qui rend sa politique plus probl\u00e9matique, m\u00eame si elle est moins porteuse de risques majeurs\u00a0\u00bb, ajoute-t-il. \u00ab\u00a0L\u2019URSS de Brejnev avait peur de nous et besoin de nous. La Russie de Poutine est plus agressive et estime que l\u2019Occident va vers sa fin\u00a0\u00bb, ajoute Michel Duclos.<\/p>\n<p>Les illusions de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide sur une communaut\u00e9 internationale finalement unifi\u00e9e se sont \u00e9vanouies en m\u00eame temps que l\u2019hubris d\u2019une hyperpuissance am\u00e9ricaine qui, effectivement, domina la sc\u00e8ne internationale pendant pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies. La Russie et surtout la Chine veulent changer les r\u00e8gles du jeu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0A leurs yeux, les accepter c\u2019est perdre car, pour ces puissances agressives, l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du syst\u00e8me international tel qu\u2019il s\u2019est structur\u00e9 depuis la fin de la guerre froide favorise les Occidentaux\u00a0\u00bb, explique Olivier Schmitt, relevant que ces r\u00e9gimes autoritaires \u00ab\u00a0veulent maintenant investir \u00e0 plein le syst\u00e8me multilat\u00e9ral pour en changer le sens ou le bloquer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Relations ambivalentes, voire ambigu\u00ebs<\/p>\n<p>Les relations entre Etats sont devenues toujours plus ambivalentes, voire ambigu\u00ebs. Celui qui est un adversaire dans un champ peut \u00eatre un partenaire dans un autre. \u00ab\u00a0Il y a une gradation \u2013 align\u00e9, alli\u00e9, partenaire, concurrent, adversaire, ennemi \u2013 qui va du plus proche au plus hostile. Mais un pays peut appartenir simultan\u00e9ment \u00e0 plusieurs de ces cat\u00e9gories. Ainsi la Turquie est alli\u00e9e du fait de son appartenance \u00e0 l\u2019OTAN mais, pour la France, elle est toujours plus un adversaire en raison de la politique men\u00e9e par Recep Tayyip Erdogan en M\u00e9diterran\u00e9e orientale, en Syrie, en Libye\u00a0\u00bb, analyse Bruno Tertrais.<\/p>\n<p>Ces ambigu\u00eft\u00e9s sont \u00e9videntes dans les relations entre services secrets. \u00ab\u00a0Des adversaires cherchent du renseignement sur nous, comme les Chinois ou les Russes, mais cela n\u2019emp\u00eache pas de travailler avec eux, par exemple pour lutter contre le terrorisme ou \u00e9changer sur des sujets g\u00e9opolitiques. Prenons m\u00eame le cas des Etats-Unis\u00a0: il y a des choses que nous nous interdisons de faire entre alli\u00e9s. Mais ce n\u2019est un secret pour personne que les Etats-Unis ont des moyens techniques d\u2019\u00e9coute et d\u2019observation tr\u00e8s importants, qu\u2019ils ne se privent pas d\u2019utiliser. Il y a beaucoup de nuances et dans ce monde complexe, le manich\u00e9isme est moins de mise que jamais\u00a0\u00bb, explique Bernard Bajolet.<\/p>\n<p>Puissances agressives, la Russie, et plus encore la Chine manient une grammaire de la guerre qui n\u2019est plus l\u2019approche occidentale th\u00e9oris\u00e9e par Clausewtiz (1780-1831) reposant sur le lien entre objectifs politique et militaire limit\u00e9 dans le temps et l\u2019espace. Dans <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/archives\/article\/2004\/03\/19\/la-guerre-hors-limites-de-qiao-liang-wang-xiangshui_4283053_1819218.html\">La Guerre hors limites<\/a> (Payot, 2003), Qiao Liang et Wang Xiangsui, deux officiers chinois, expliquaient que les militaires n\u2019avaient plus le monopole de la guerre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cela ne veut pas dire que les arm\u00e9es ne seraient plus n\u00e9cessaires. Bien au contraire. Cela signifie que nous assistons \u00e0 un enchev\u00eatrement des affaires civiles et militaires. Les deux th\u00e9oriciens chinois d\u00e9crivent les 24\u00a0types de conflits, dont la guerre m\u00e9diatique, soulignant l\u2019importance de l\u2019\u201caddition combinaison\u201d entre ces types d\u2019action\u00a0\u00bb, explique Thomas Gomart, soulignant \u00ab\u00a0qu\u2019un pays peut, par exemple, simultan\u00e9ment envoyer un signal strat\u00e9gique avec des man\u0153uvres nucl\u00e9aires, faire des exercices conventionnels, infiltrer des forces sp\u00e9ciales, tout en agitant les r\u00e9seaux sociaux et en conduisant des actions via les m\u00e9dias traditionnels. Et tout \u00e7a entrem\u00eal\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les Occidentaux sont pris \u00e0 contre-pied. Ils r\u00e9pugnent \u00e0 mobiliser des ressources ou des acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 civile avec des finalit\u00e9s de conflit. Les Chinois et les Russes n\u2019ont pas ces h\u00e9sitations. Margarita Simonian, r\u00e9dactrice en chef de RT (ex-Russia Today), pr\u00e9sente sa cha\u00eene comme \u00ab\u00a0un corps d\u2019arm\u00e9e\u00a0\u00bb. La guerre informationnelle autant que le cyber sont pourtant des enjeux cruciaux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0A la diff\u00e9rence des guerres de masse du XXe\u00a0si\u00e8cle, les guerres invisibles ne visent pas \u00e0 d\u00e9truire ou contraindre les corps, mais plut\u00f4t \u00e0 prendre le contr\u00f4le des cerveaux et des flux d\u2019information. Elles sont fluctuantes, parce qu\u2019elles visent \u00e0 la ma\u00eetrise des n\u0153uds n\u00e9vralgiques, ce qui n\u2019exclut pas qu\u2019il puisse y avoir un affrontement militaire direct. L\u2019agilit\u00e9 r\u00e9side dans la capacit\u00e9 \u00e0 passer d\u2019un champ \u00e0 un autre, de l\u2019antagonisme direct \u00e0 la coop\u00e9ration ou du moins \u00e0 la non-confrontation\u00a0\u00bb, explique le directeur de l\u2019IFRI.<\/p>\n<p>Ces nouvelles formes de conflit posent nombre de questions in\u00e9dites. \u00ab\u00a0Comment les qualifier, d\u2019autant qu\u2019il est souvent difficile d\u2019en d\u00e9terminer l\u2019origine avec certitude\u00a0? Celle qui est apparente n\u2019est pas n\u00e9cessairement la v\u00e9ritable et il faut parfois du temps pour la d\u00e9terminer. Dans la plupart des cas, l\u2019ennemi avance masqu\u00e9, rendant la riposte plus incertaine, plus risqu\u00e9e, plus lente\u00a0\u00bb, souligne le diplomate Bernard Bajolet.<\/p>\n<p>Les groupes terroristes, qui sont une r\u00e9elle menace, n\u2019en apparaissent que plus clairement comme l\u2019ennemi par excellence. \u00ab\u00a0En Irak comme en Syrie, nous ne combattons pas le terrorisme en g\u00e9n\u00e9ral, pas plus que nous ne menons une guerre pr\u00e9ventive\u00a0\u00bb, \u00e9crit Jean-Yves Le Drian dans Qui est l\u2019ennemi\u00a0?, rappelant que cet engagement est \u00ab\u00a0contre une organisation terroriste pr\u00e9cise et en l\u00e9gitime d\u00e9fense\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La formule de \u00ab\u00a0guerre contre le terrorisme\u00a0\u00bb, lanc\u00e9e par George W. Bush apr\u00e8s les attentats du 11\u00a0septembre\u00a02001, est en effet pour le moins malheureuse. \u00ab\u00a0Dire que l\u2019ennemi c\u2019est le terrorisme, c\u2019est entrer dans une logique de guerre sans fin avec une d\u00e9sincarnation de l\u2019ennemi d\u00e9mobilisante politiquement et incompr\u00e9hensible dans une logique de ce que les militaires appellent l\u2019\u00e9tat final recherch\u00e9\u00a0\u00bb, souligne Bruno Tertrais.<\/p>\n<p>On n\u2019\u00e9radiquera jamais le terrorisme qui est un mode d\u2019action mais on peut esp\u00e9rer d\u00e9truire des groupes bien pr\u00e9cis comme ceux qui continuent d\u2019imposer leur loi sur de vastes territoires dans une partie de l\u2019Afghanistan ou du Sahel. Le califat autoproclam\u00e9 de l\u2019EI qui s\u2019\u00e9tendait sur un tiers de la Syrie et de l\u2019Irak a \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9 mais des cellules du groupe restent actives. M\u00eame s\u2019il ne semble plus en mesure d\u2019organiser des attaques dans les pays occidentaux, l\u2019EI reste un symbole dans le djihadisme globalis\u00e9 inspirant des jeunes islamistes radicalis\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il faut faire attention \u00e0 l\u2019emploi des mots, car on risque de passer de la guerre contre le terrorisme \u00e0 la \u201cguerre int\u00e9rieure\u201d, met en garde Bernard Bajolet. Peut-on traiter de la m\u00eame fa\u00e7on des actes terroristes inspir\u00e9s et planifi\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur et des attaques \u201cendog\u00e8nes\u201d, issues d\u2019un humus que nous avons nous-m\u00eames laiss\u00e9 se d\u00e9velopper, \u00e9tant entendu que les deux peuvent se combiner\u00a0? Cela pose de difficiles probl\u00e8mes soci\u00e9taux et \u00e9thiques.\u00a0\u00bb \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Enqu\u00eate in Le Monde dimanche 18 avril 2021 Fini les illusions de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide\u00a0: le retour de \u00ab\u00a0l\u2019ennemi\u00a0\u00bb, nouvelle r\u00e9alit\u00e9 pour la France Par Marc Semo \u00ab L\u2019\u00e9poque o\u00f9 la France ne se sentait pas menac\u00e9e est r\u00e9volue. Aujourd\u2019hui, non seulement des groupes terroristes djihadistes sont des cibles prioritaires, mais de potentiels adversaires \u00e9tatiques se &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6803\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Marc Semo. 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