{"id":6705,"date":"2021-03-07T18:32:41","date_gmt":"2021-03-07T17:32:41","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6705"},"modified":"2021-03-15T20:22:36","modified_gmt":"2021-03-15T19:22:36","slug":"marcel-proust-aubepine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6705","title":{"rendered":"Marcel Proust. Aub\u00e9pine"},"content":{"rendered":"<p>[&#8230;] \u00ab \u2014 quand il me fallut rejoindre en courant mon p\u00e8re et mon grand- p\u00e8re qui m&rsquo;appelaient, \u00e9tonn\u00e9s que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et o\u00f9 ils s&rsquo;\u00e9taient engag\u00e9s. Je le trouvai tout bourdonnant de l&rsquo;odeur des aub\u00e9pines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonch\u00e9e de leurs fleurs amoncel\u00e9es en reposoir;&#8230;<br \/>\nMais j&rsquo;avais beau rester devant les aub\u00e9pines \u00e0 respirer, \u00e0 porter devant ma pens\u00e9e qui ne savait ce qu&rsquo;elle devait en faire, \u00e0 perdre, \u00e0 retrouver leur invisible et fixe odeur, \u00e0 m&rsquo;unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et l\u00e0, avec une all\u00e9gresse juv\u00e9nile et \u00e0 des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m&rsquo;offraient ind\u00e9finiment le m\u00eame charme avec une profusion in\u00e9puisable, mais sans me le laisser approfondir davantage, comme ces m\u00e9lodies qu&rsquo;on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret&#8230;..<br \/>\nPuis je revenais devant les aub\u00e9pines comme devant ces chefs-d&rsquo;oeuvre dont on croit qu&rsquo;on saura mieux les voir quand on aura cess\u00e9 un moment de les regarder, mais j&rsquo;avais beau me faire un \u00e9cran de mes mains pour n&rsquo;avoir qu&rsquo;elles sous les yeux, le sentiment qu&rsquo;elles \u00e9veillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain \u00e0 se d\u00e9gager, \u00e0 venir adh\u00e9rer \u00e0 leurs fleurs. Elles ne m&rsquo;aidaient pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9claircir, et je ne pouvais demander \u00e0 d&rsquo;autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie que nous \u00e9prouvons quand nous voyons de notre peintre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une oeuvre qui diff\u00e8re de celles que nous connaissions, ou bien si l&rsquo;on nous m\u00e8ne devant un tableau dont nous n&rsquo;avions vu jusque-l\u00e0 qu&rsquo;une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous appara\u00eet ensuite rev\u00eatu des couleurs de l&rsquo;orchestre, mon grand-p\u00e8re m&rsquo;appelant et me d\u00e9signant la haie de Tansonville, me dit: \u00ab\u00a0Toi qui aimes les aub\u00e9pines, regarde un peu cette \u00e9pine rose; est-elle jolie!\u00a0\u00bb En effet c&rsquo;\u00e9tait une \u00e9pine, mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de f\u00eate \u2014 de ces seules vraies f\u00eates que sont les f\u00eates religieuses, puisqu&rsquo;un caprice contingent ne les applique pas comme les f\u00eates mondaines \u00e0 un jour quelconque qui ne leur est pas sp\u00e9cialement destin\u00e9, qui n&rsquo;a rien d&rsquo;essentiellement f\u00e9ri\u00e9 \u2014 mais une parure plus riche encore, car les fleurs attach\u00e9es sur la branche, les unes au-dessus des autres, de mani\u00e8re \u00e0 ne laisser aucune place qui ne f\u00fbt d\u00e9cor\u00e9es, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, \u00e9taient \u00ab\u00a0en couleur\u00a0\u00bb, par cons\u00e9quent d&rsquo;une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure selon l&rsquo;esth\u00e9tique de Combray, si l&rsquo;on en jugeait par l&rsquo;\u00e9chelle des prix dans le \u00ab\u00a0magasin\u00a0\u00bb de la Place, ou chez Camus o\u00f9 \u00e9taient plus chers ceux des biscuits qui \u00e9taient roses. Moi-m\u00eame j&rsquo;appr\u00e9ciais plus le fromage \u00e0 la cr\u00e8me rose, celui o\u00f9 l&rsquo;on m&rsquo;avait permis d&rsquo;\u00e9craser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre\u00a0embellissement \u00e0 une toilette pour une grande f\u00eate, qui, parce qu&rsquo;elles leur pr\u00e9sentent la raison de leur sup\u00e9riorit\u00e9, sont celles qui semblent belles avec le plus d&rsquo;\u00e9vidence aux yeux des enfants, et \u00e0 cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils ont compris qu&rsquo;elles ne promettaient rien \u00e0 leur gourmandise et n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 choisies par la couturi\u00e8re. Et certes, je l&rsquo;avais tout de suite senti, comme devant les \u00e9pines blanches mais avec plus d&rsquo;\u00e9merveillement, que ce n&rsquo;\u00e9tait pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu&rsquo;\u00e9tait traduite l&rsquo;intention de festivit\u00e9 dans les fleurs, mais que c&rsquo;\u00e9tait la nature qui, spontan\u00e9ment, l&rsquo;avait exprim\u00e9e avec la na\u00efvet\u00e9 d&rsquo;une commer\u00e7ante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l&rsquo;arbuste de ces rosettes d&rsquo;un ton trop tendre ou d&rsquo;un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cach\u00e9s dans des papiers en dentelles, dont aux grandes f\u00eates on faisait rayonner sur l&rsquo;autel les minces fus\u00e9es, pullulaient mille petits boutons d&rsquo;une teinte plus p\u00e2le qui, en s&rsquo;entrouvrant, laissaient voir, comme au fond d&rsquo;une coupe de marbre rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs, l&rsquo;essence particuli\u00e8re, irr\u00e9sistible, de l&rsquo;\u00e9pine, qui, partout o\u00f9 elle bourgeonnait, o\u00f9 elle allait fleurir, ne le pouvait qu&rsquo;en rose. Intercal\u00e9 dans la haie, mais aussi diff\u00e9rent d&rsquo;elle qu&rsquo;une jeune fille en robe de f\u00eate au milieu de personnes en n\u00e9glig\u00e9 qui resteront \u00e0 la maison, tout pr\u00eat pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie, tel brillait en souriant dans sa fra\u00eeche toilette rose, l&rsquo;arbuste catholique et d\u00e9licieux.<br \/>\nLa haie laissait voir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du parc une all\u00e9e bord\u00e9e de jasmins, de pens\u00e9es et de verveines entre lesquelles des girofl\u00e9es ouvraient leur bourse fra\u00eeche, du rose odorant et pass\u00e9 d&rsquo;un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d&rsquo;arrosage peint en vert, d\u00e9roulant ses circuits, dressait, aux points o\u00f9 il \u00e9tait perc\u00e9, au-dessus des fleurs dont il imbibait les parfums, l&rsquo;\u00e9ventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout \u00e0 coup, je m&rsquo;arr\u00eatai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s&rsquo;adresse pas seulement \u00e0 nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre \u00eatre tout entier. Une fillette d&rsquo;un blond roux qui avait l&rsquo;air de rentrer de promenade et tenait \u00e0 la main une b\u00eache de jardinage, nous regardait, levant un visage sem\u00e9 de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l&rsquo;ai appris depuis, r\u00e9duire en ses \u00e9l\u00e9ments objectifs une impression forte, comme je n&rsquo;avais pas, ainsi qu&rsquo;on dit, assez \u00ab\u00a0d&rsquo;esprit d&rsquo;observation\u00a0\u00bb pour d\u00e9gager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai \u00e0 elle, le souvenir de leur \u00e9clat se pr\u00e9sentait aussit\u00f4t \u00e0 moi comme celui d&rsquo;un vif azur, puisqu&rsquo;elle \u00e9tait blonde: de sorte que, peut-\u00eatre si elle n&rsquo;avait pas eu des yeux aussi noirs \u2014 ce qui frappait tant la premi\u00e8re fois qu&rsquo;on la voyait \u2014 je n&rsquo;aurais pas \u00e9t\u00e9, comme je le fus, plus particuli\u00e8rement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;] \u00ab \u2014 quand il me fallut rejoindre en courant mon p\u00e8re et mon grand- p\u00e8re qui m&rsquo;appelaient, \u00e9tonn\u00e9s que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et o\u00f9 ils s&rsquo;\u00e9taient engag\u00e9s. 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