{"id":6275,"date":"2020-09-13T17:56:49","date_gmt":"2020-09-13T16:56:49","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6275"},"modified":"2020-11-01T00:53:02","modified_gmt":"2020-10-31T23:53:02","slug":"yves-gigou-a-dit","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=6275","title":{"rendered":"Yves Gigou a dit : psychiatrie, le temps des camisoles"},"content":{"rendered":"<div class=\" col-left fractal-desktop fractal-10-desktop collapse-7-desktop fractal-tablet fractal-6-tablet collapse-4-tablet \">\n<div class=\"content-article\">\n<p>Psychiatrie, le temps des camisoles<\/p>\n<p>G\u00e9n\u00e9ralement, il y a deux portes qui se font face afin de pouvoir prendre le patient r\u00e9calcitrant ou violent en sandwich. Le lit est fix\u00e9 au sol&nbsp;; parfois il y a un lavabo, parfois non&nbsp;; parfois il y a des toilettes, parfois non, seulement \u00ab un seau hygi\u00e9nique sans couvercle d\u2019o\u00f9 \u00e9mane une forte odeur d\u2019urine et d\u2019excr\u00e9ments \u00bb&nbsp;; de toute fa\u00e7on, quand le patient est attach\u00e9, il fait souvent sous lui. De temps \u00e0 autre, on trouve de petits arrangements, comme avec cette jeune patiente pr\u00e9sente depuis un an, \u00ab sous contention des quatre membres mais dont le lien pos\u00e9 sur l\u2019un des deux bras est ajust\u00e9 pour qu\u2019elle puisse reposer le bassin au sol sans aide \u00bb. Il n\u2019y a g\u00e9n\u00e9ralement pas de bouton d\u2019appel&nbsp;: le patient est oblig\u00e9 de hurler pour se faire entendre, ou, s\u2019il est d\u00e9tach\u00e9, de \u00ab taper sur la porte jusqu\u2019\u00e0 se blesser \u00bb.<\/p>\n<p>Ses repas, il les prend fr\u00e9quemment assis par terre, avec son lit en guise de table et en pr\u00e9sence de deux soignants, debout face \u00e0 lui. Il est parfois nu, car on craint, comme on dit, un \u00ab risque suicidaire \u00bb&nbsp;; sinon, il est en pyjama jour et nuit. Celui de l\u2019h\u00f4pital, car il n\u2019a pas acc\u00e8s \u00e0 ses effets personnels. Il arrive qu\u2019on oublie depuis combien de temps il est l\u00e0&nbsp;: \u00ab Les soignants, qui sont souvent en poste ici depuis longtemps, disent l\u2019avoir toujours vu. \u00bb Les visites lui sont interdites. Dans certains \u00e9tablissements, on teste la vid\u00e9osurveillance, les micros et les cam\u00e9ras thermiques dans les chambres d\u2019isolement. D\u00e8s lors, rien n\u2019\u00e9chappe \u00e0 la vue de l\u2019autre, derri\u00e8re son \u00e9cran.<\/p>\n<p>Tout cela n\u2019est nullement une fiction. Ces faits sont extraits de trois rapports de Mme Adeline Hazan, contr\u00f4leuse g\u00e9n\u00e9rale des lieux de privation de libert\u00e9. Elle a \u00e9tabli trois \u00ab recommandations en urgence \u00bb, relatives au centre psychoth\u00e9rapique de l\u2019Ain (Bourg-en-Bresse), en mars 2016&nbsp;; au centre hospitalier universitaire de Saint-\u00c9tienne (Loire), en mars 2018&nbsp;; et au centre hospitalier du Rouvray, \u00e0 Sotteville-l\u00e8s-Rouen (Seine-Maritime), en novembre 2019. Ces faits dramatiques \u2014 Mme Hazan parle de \u00ab violations grave des droits des patients \u00bb \u2014 montrent que ce sont d\u2019abord les malades qui souffrent de la crise de la psychiatrie. On vient d\u2019\u00e9voquer la contention et l\u2019isolement&nbsp;; on pourrait poursuivre avec les fous dans la rue \u2014 30 % des sans-domicile-fixe (SDF) pr\u00e9sentent des pathologies mentales s\u00e9v\u00e8res (1) \u2014, ou encore avec ceux qui croupissent en prison \u2014 de 35 \u00e0 42 % des prisonniers sont consid\u00e9r\u00e9s comme tr\u00e8s malades mentalement (2). On pourrait \u00e9galement souligner l\u2019abandon dont ils sont victimes, que ce soit au sein des familles, qui ne savent plus quoi faire, ou dans les h\u00f4pitaux, o\u00f9 le manque de moyens et l\u2019obsession de la s\u00e9curit\u00e9 les privent d\u2019activit\u00e9s, avec pour cons\u00e9quence le retour du d\u00e9s\u0153uvrement, de l\u2019ennui et de la \u00ab chronicisation \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019enfermement psychique.<\/p>\n<p>Des \u00ab troubles \u00bb \u00e0 \u00e9radiquer<\/p>\n<p>Curieusement, les m\u00e9dias abordent peu cet aspect de la crise, le plus cruel et le plus r\u00e9v\u00e9lateur. Ils pr\u00e9f\u00e8rent parler des mois d\u2019attente pour obtenir un rendez-vous dans un centre m\u00e9dico-psychologique (CMP), lieu d\u2019accueil de base&nbsp;; de l\u2019impossibilit\u00e9 de choisir son m\u00e9decin, ou du manque de lits \u2014 sans trop d\u2019ailleurs s\u2019\u00e9tendre sur les responsabilit\u00e9s \u2014, et d\u00e9signer le secteur comme responsable. En r\u00e9alit\u00e9, la crise vient de l\u2019abandon progressif de la psychiatrie de secteur, entendue non pas comme une organisation administrative, mais comme un courant de pens\u00e9e qui a r\u00e9volutionn\u00e9 l\u2019histoire de la psychiatrie.<\/p>\n<p>Pour le comprendre, il faut partir de la folie. La psychiatrie de secteur consid\u00e8re le fou comme un \u00eatre humain \u00e0 part enti\u00e8re. Le psychoth\u00e9rapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti \u00e9crivait&nbsp;: \u00ab On peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre un homme (3). \u00bb Si la folie est \u00ab une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre un homme \u00bb, elle concerne l\u2019individu dans son int\u00e9gralit\u00e9, ses \u00e9motions, ses angoisses, ses d\u00e9sirs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui fait de lui un \u00eatre unique. La folie n\u2019est donc pas une maladie comme une autre&nbsp;: elle est une pathologie de la personne. Elle appartient \u00e0 l\u2019humanit\u00e9&nbsp;; elle doit donc \u00eatre accueillie dans le monde des humains.<\/p>\n<p>Pour cela, il faut rompre avec des si\u00e8cles d\u2019histoire o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 exclue, bannie, pers\u00e9cut\u00e9e, br\u00fbl\u00e9e, enferm\u00e9e. On mesure l\u00e0 l\u2019audace des cr\u00e9ateurs du secteur \u00e0 la Lib\u00e9ration&nbsp;; une audace comparable \u00e0 celle de Philippe Pinel, qui, durant la R\u00e9volution, lib\u00e9ra de leurs cha\u00eenes les fous de l\u2019h\u00f4pital Bic\u00eatre et fonda ainsi la psychiatrie fran\u00e7aise. Pour lui, il demeure toujours chez le fou une part de raison \u00e0 laquelle il faut s\u2019adresser. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de ce qu\u2019il appelle le \u00ab traitement moral \u00bb, anc\u00eatre de la psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n<p>En effet, le soin est li\u00e9 \u00e0 la vision que l\u2019on se fait de la folie. Et, pour vivre dans la soci\u00e9t\u00e9 des hommes, le fou a besoin d\u2019aide. Il ne suffit pas de faire tomber les murs de l\u2019asile, il ne suffit pas de \u00ab faire de l\u2019ambulatoire \u00bb \u2014 comme le propose un r\u00e9cent rapport parlementaire (4) \u2014, sans lieux d\u2019accueil suffisants, sans soignants assez nombreux et bien form\u00e9s, sans lien autre que l\u2019injection, avec le risque de l\u2019abandon et, \u00e0 la cl\u00e9, la rue ou la prison.<\/p>\n<p>Le soin, c\u2019est la relation et rien d\u2019autre. Le m\u00e9dicament se borne \u00e0 apporter une aide. Pour accueillir cet homme, cette femme en grande souffrance, il a fallu inventer une nouvelle psychiatrie qui travaille dans et avec la cit\u00e9&nbsp;: les associations, les maires et les \u00e9lus, les travailleurs sociaux et les clubs de sport, les juges, les pompiers et les policiers, les organismes d\u2019habitations \u00e0 loyer mod\u00e9r\u00e9 (HLM), les maisons de la culture, les familles\u2026 tout ce qui fait soci\u00e9t\u00e9. Cette psychiatrie n\u2019est alors plus enferm\u00e9e dans ses certitudes m\u00e9dicales. Elle rompt avec l\u2019hospitalocentrisme.<\/p>\n<p>Tout doit \u00eatre pens\u00e9 et mis en \u0153uvre en fonction du patient&nbsp;: \u00ab Le directeur de l\u2019h\u00f4pital, c\u2019est le malade \u00bb, affirmait le psychiatre Philippe Koechlin (5). C\u2019est pour lui que l\u2019on va former des soignants, instaurer des \u00e9quipes capables d\u2019assurer la continuit\u00e9 des soins dans et hors de l\u2019h\u00f4pital, faire de la psychiatrie sur mesure, cr\u00e9er des lieux d\u2019accueil diss\u00e9min\u00e9s dans la cit\u00e9, proches de chez lui\u2026 Finalement, parce qu\u2019il d\u00e9passe le lieu de la folie et concerne l\u2019ensemble des rapports sociaux, \u00ab le soin est un humanisme \u00bb, pour reprendre la formule de la philosophe Cynthia Fleury (6).<\/p>\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 pour qu\u2019une r\u00e9flexion aussi novatrice, n\u00e9e dans les ann\u00e9es 1960-1970, ne r\u00e9siste pas \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps&nbsp;? Parmi les raisons que l\u2019on peut avancer, il y a le manque d\u2019engagement de la majorit\u00e9 des psychiatres, qui y ont vu une menace pour leur statut&nbsp;; l\u2019opposition de la psychiatrie universitaire, arc-bout\u00e9e sur des positions biologiques&nbsp;; la bureaucratisation, sous l\u2019emprise des manageurs, avec le manque cruel de moyens, la fermeture de milliers de lits d\u2019h\u00f4pital sans que les lieux d\u2019accueil pour les remplacer soient au rendez-vous, faute d\u2019investissements suffisants.<\/p>\n<p>Il y a \u00e9galement des causes plus g\u00e9n\u00e9rales, qui touchent \u00e0 la vision de la folie. La pouss\u00e9e n\u00e9olib\u00e9rale, avec ce qu\u2019elle implique d\u2019individualisme, de comp\u00e9tition, de consum\u00e9risme, de peurs multiples, d\u2019id\u00e9ologie s\u00e9curitaire et de pr\u00e9carisation \u2014 autant de \u00ab valeurs \u00bb qui vont \u00e0 l\u2019encontre de celles du secteur. Celui-ci a d\u00fb faire avec tout cela, comme il a pu \u2014 comme il peut.<\/p>\n<p>La vision dominante pr\u00e9sente aujourd\u2019hui trois visages. Un visage scientiste&nbsp;: la maladie mentale est une maladie comme une autre. Elle n\u2019est que le produit d\u2019un dysfonctionnement du cerveau, du syst\u00e8me nerveux ou de l\u2019appareil g\u00e9n\u00e9tique, et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, assuraient les p\u00e8res de la psychiatrie de secteur, se trouve au carrefour de plusieurs domaines&nbsp;: m\u00e9decine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique. D\u00e9sormais, il n\u2019y a plus qu\u2019une seule voix, et l\u2019on ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter que rien ne vaut la science, plus efficace, plus pragmatique que les vieilles id\u00e9ologies comme la psychanalyse, qu\u2019il faut marginaliser.<\/p>\n<p>Cela se traduit par une chosification du patient. Le psychiatre, devenu un expert, n\u2019a plus face \u00e0 lui un \u00eatre humain singulier, pas m\u00eame un malade, mais une maladie. Il n\u2019est plus confront\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un qui souffre, qu\u2019il faut essayer de comprendre, mais \u00e0 une s\u00e9rie de \u00ab troubles \u00bb qu\u2019il faut \u00e9radiquer \u2014 le terme, qui touche au comportement, et donc au fonctionnement de l\u2019ordre social, ne doit rien au hasard. Logiquement, le m\u00e9dicament est devenu le c\u0153ur de ce qu\u2019on n\u2019appelle m\u00eame plus le soin, mais le \u00ab traitement \u00bb. Et les grands laboratoires pharmaceutiques, qui poussent \u00e0 la roue, s\u2019en f\u00e9licitent.<\/p>\n<p>Pourtant, la science est incapable de fournir une explication globale de la folie. M\u00eame la psychiatrie am\u00e9ricaine le reconna\u00eet. En t\u00e9moigne un article r\u00e9cent des chercheurs Caleb Gardner et Arthur Kleinman dans la tr\u00e8s r\u00e9put\u00e9e revue am\u00e9ricaine The New England Journal of Medicine. \u00ab Les nouvelles d\u00e9couvertes en g\u00e9n\u00e9tique et en neurosciences sont passionnantes, \u00e9crivent-ils, mais elles sont encore loin d\u2019offrir une aide r\u00e9elle \u00e0 de vraies personnes dans les h\u00f4pitaux, les cliniques et les salles de consultation. Compte tenu de la complexit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain, cet \u00e9cart n\u2019est pas surprenant. \u00bb Et, pour \u00eatre tout \u00e0 fait clairs, ils ajoutent&nbsp;: \u00ab La psychiatrie biologique n\u2019a pas jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent r\u00e9ussi \u00e0 produire un mod\u00e8le th\u00e9orique complet d\u2019un trouble psychiatrique majeur \u00bb (7). En 2013, la derni\u00e8re version de la bible de la psychiatrie am\u00e9ricaine, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), a remplac\u00e9 celle de 2000, suscitant l\u2019espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophr\u00e9nie. En vain. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la science est cens\u00e9e tout expliquer&nbsp;; de l\u2019autre, elle ne r\u00e9sout rien, ce qui alimente les comportements archa\u00efques vis-\u00e0-vis de la folie, et singuli\u00e8rement la peur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le visage scientiste, le visage gestionnaire. Depuis des d\u00e9cennies, la maladie mentale est consid\u00e9r\u00e9e comme un fardeau financier&nbsp;: on ne \u00ab r\u00e9pare \u00bb pas un travailleur afflig\u00e9 d\u2019une schizophr\u00e9nie. Pourquoi, d\u00e8s lors, d\u00e9penser tant d\u2019argent pour lui, alors que le \u00ab retour sur investissement \u00bb est peu probable&nbsp;? Au fil des ann\u00e9es, on a donc r\u00e9organis\u00e9 la psychiatrie. Avec, par exemple, le retour de plus en fr\u00e9quent \u00e0 l\u2019accueil par pathologies \u2014 alors qu\u2019auparavant le secteur recevait des personnes, quel que soit leur \u00e9tat, avant de poser un diagnostic. De m\u00eame, on a fusionn\u00e9 des secteurs, afin de \u00ab mutualiser \u00bb les moyens, pour cr\u00e9er des \u00ab territoires \u00bb forc\u00e9ment plus peupl\u00e9s et\u2026 plus \u00e9loign\u00e9s des malades. On a confi\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital la gestion de la crise du patient, ce qui a conduit \u00e0 la politique du tourniquet&nbsp;: hospitalisation, sortie de plus en plus rapide, retour quelque temps apr\u00e8s, et ainsi de suite\u2026 On a, de plus en plus, confi\u00e9 la \u00ab gestion \u00bb des malades chroniques aux associations. On cherche \u00e0 utiliser les m\u00e9decins de famille.<\/p>\n<p>Les directeurs d\u2019\u00e9tablissement ne sont plus des psychiatres, mais des manageurs, des \u00ab patrons \u00bb, selon le mot de M. Nicolas Sarkozy dans un discours prononc\u00e9 dans un h\u00f4pital \u00e0 Antony, en 2008, alors qu\u2019il \u00e9tait pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Comment soigner, au sens humaniste du terme, si l\u2019institution se d\u00e9sint\u00e9resse du soin pour ne se consacrer qu\u2019\u00e0 la gestion financi\u00e8re&nbsp;? Le d\u00e9lire gestionnaire \u00e9touffe les \u00e9quipes, qui n\u2019en peuvent plus de passer du temps \u00e0 saisir des donn\u00e9es en se demandant \u00e0 quoi cela peut bien servir. Du temps qu\u2019elles ne passent pas avec leurs patients.<\/p>\n<p>La peur archa\u00efque du fou<\/p>\n<p>Enfin, il y a le visage s\u00e9curitaire. La dangerosit\u00e9 refait surface. Dans son discours d\u2019Antony, M. Sarkozy avait martel\u00e9 que le malade mental \u00e9tait dangereux. \u00ab Mon devoir, avait-il dit aux soignants pr\u00e9sents, notre devoir, c\u2019est aussi de prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 et nos compatriotes \u00bb \u2014 ses successeurs ne l\u2019ont d\u2019ailleurs pas contredit. Cela a eu des cons\u00e9quences redoutables. D\u2019une part, 70 millions d\u2019euros ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9bloqu\u00e9s pour mettre en place des syst\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9, engager des vigiles et cr\u00e9er\u2026 de nouvelles chambres d\u2019isolement. Plus grave&nbsp;: les malades mentaux sont d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9s comme des gens dont il faut se m\u00e9fier, en proie \u00e0 une \u00ab violence \u00e9ruptive, impr\u00e9visible et soudaine \u00bb, pour reprendre les termes de l\u2019ancien pr\u00e9sident. De quoi raviver la peur archa\u00efque du \u00ab fou \u00bb.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, lorsque quelqu\u2019un arrive \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, une fois la crise apais\u00e9e \u2014 \u00e0 coups de piq\u00fbres \u2014, les soignants lui demandent quel est son \u00ab projet de vie \u00bb. Il sera ensuite pri\u00e9 de faire l\u2019effort de se \u00ab r\u00e9tablir \u00bb en mettant ce projet en \u0153uvre. S\u2019il n\u2019y parvient pas \u2014 et c\u2019est le cas de la plupart des patients, surtout ceux qui souffrent d\u2019une pathologie grave \u2014, s\u2019il est \u00ab inad\u00e9quat \u00bb, comme disent les manageurs pour parler de ces malades, il ira rejoindre ceux qu\u2019il faut surveiller. Nous ne sommes plus dans le soin, mais dans la gestion de population.<\/p>\n<p>Scientisme et psychiatrie pharmaceutique, abandon et chosification du patient, d\u00e9lire gestionnaire, mis\u00e8re mat\u00e9rielle, fin de la r\u00e9flexion sur la folie\u2026 tout cela conduit \u00e0 une perte de sens. Les soignants se sentent impuissants et ne savent plus pourquoi ils travaillent&nbsp;; les internes ne choisissent plus la psychiatrie&nbsp;; d\u2019autres pr\u00e9f\u00e8rent se r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019exercice lib\u00e9ral. Les processus de banalisation du mal qui conduisent \u00e0 la barbarie et aux horreurs d\u00e9nonc\u00e9es par Mme Hazan se d\u00e9roulent sous nos yeux.<\/p>\n<p>Cette crise est celle de notre monde. Il ne s\u2019agit pas que des fous. Leur statut, comme toujours, fournit un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la soci\u00e9t\u00e9. La n\u00e9gation de l\u2019humain est \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et ouvre un gouffre devant nous. Comme l\u2019\u00e9crivait le philosophe Henri Maldiney, \u00ab l\u2019homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s\u2019en aper\u00e7oivent parce que l\u2019homme est de plus en plus absent de l\u2019homme (8) \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(1) Alain Mercuel, \u00ab SDF. Aspect psychopathologique et comportement \u00bb, Bulletin de l\u2019Acad\u00e9mie nationale de m\u00e9decine, Paris, 5 f\u00e9vrier 2013.<\/p>\n<p>(2) \u00ab Prison et troubles mentaux&nbsp;: comment rem\u00e9dier aux d\u00e9rives du syst\u00e8me fran\u00e7ais \u00bb, rapport au S\u00e9nat, Paris, 5 mai 2010.<\/p>\n<p>(3) Gaetano Benedetti (1920-2013), La Psychoth\u00e9rapie des psychoses comme d\u00e9fi existentiel, \u00c9r\u00e8s, coll. \u00ab La maison jaune \u00bb, Toulouse, 2003.<\/p>\n<p>(4) \u00ab Rapport de la commission des affaires sociales sur l\u2019organisation de la sant\u00e9 mentale \u00bb, Assembl\u00e9e nationale, Paris, 18 septembre 2019.<\/p>\n<p>(5) Edm\u00e9e et Philippe Koechlin, Corridor de s\u00e9curit\u00e9, \u00c9ditions d\u2019une, Paris, 2019.<\/p>\n<p>(6) Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Gallimard, coll. \u00ab Tracts \u00bb, Paris, 2019.<\/p>\n<p>(7) Caleb Gardner et Arthur Kleinman, \u00ab Medicine and the mind&nbsp;: The consequences of psychiatry\u2019s identity crisis \u00bb, The New England Journal of Medicine, Boston, 31 octobre 2019.<\/p>\n<p>(8) Henri Maldiney (1912-2013), \u00ab L\u2019homme dans la psychiatrie \u00bb, Revue de psychoth\u00e9rapie psychanalytique de groupe, n\u00b0 36, Toulouse, 2001.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Psychiatrie, le temps des camisoles G\u00e9n\u00e9ralement, il y a deux portes qui se font face afin de pouvoir prendre le patient r\u00e9calcitrant ou violent en sandwich. 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