{"id":5738,"date":"2019-10-04T09:04:27","date_gmt":"2019-10-04T08:04:27","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5738"},"modified":"2019-10-09T16:23:50","modified_gmt":"2019-10-09T15:23:50","slug":"patrick-coupechoux-la-psychiatrie-dans-la-crise","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5738","title":{"rendered":"patrick coupechoux. la psychiatrie dans la crise"},"content":{"rendered":"<div class=\"sub-header-article accur8-desktop accur8-tablet\">\n<div class=\"col-left fractal-desktop fractal-10-desktop collapse-7-desktop fractal-tablet fractal-6-tablet collapse-4-tablet\">\n<p class=\"introduction\">La psychiatrie de secteur avait une vision humaine de la folie et du soin. L\u2019abandon de celle-ci a plong\u00e9 soignants et patients dans une crise.<\/p>\n<p class=\"introduction\">\u00ab\u00a0Le grand th\u00e9rapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti, disait\u00a0: \u00ab\u00a0on peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera <i>si nous respectons<\/i> <i>sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre un homme<\/i>.\u00a0\u00bb Il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019une prise de parti philosophique\u00a0: si la folie est \u00ab\u00a0<i>une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre un homme<\/i>\u00a0\u00bb, elle concerne la <i>personne<\/i> dans son int\u00e9gralit\u00e9, ses \u00e9motions, ses angoisses, ses d\u00e9sirs, ses peurs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui en fait un \u00eatre humain unique. La folie n\u2019est donc pas une maladie comme une autre et l\u2019on ne saurait la soigner comme une autre\u00a0: pour Benedetti, <i>le soin, c\u2019est la relation<\/i>. C\u2019est l\u00e0 le r\u00f4le noble de la psychiatrie\u00a0: \u00e9tablir une relation avec une personne qui a le plus grand mal \u00e0 communiquer avec le monde. Cette vision humaine est celle de la psychiatrie de secteur, cette psychiatrie \u00ab\u00a0d\u00e9sali\u00e9niste\u00a0\u00bb qui a voulu en finir avec l\u2019asile.<\/p>\n<p class=\"introduction\">Formidable tentative\u00a0: il s\u2019agissait de sortir les fous de l\u2019enfermement, de leur permettre, de vivre avec les autres humains en soci\u00e9t\u00e9. Il s\u2019agissait de rompre avec des si\u00e8cles d\u2019histoire o\u00f9 la folie a \u00e9t\u00e9 exclue, bannie, pers\u00e9cut\u00e9e, br\u00fbl\u00e9e, enferm\u00e9e \u2013 \u00ab\u00a0l\u2019enfermement une conduite primitive\u00a0\u00bb, disaient deux des cr\u00e9ateurs de la psychiatrie de secteur, Lucien Bonnaf\u00e9 et Georges Daumezon. Pour cela, on a invent\u00e9 une nouvelle psychiatrie, d\u00e9sireuse de faire reculer la \u00ab\u00a0pens\u00e9e magique\u00a0\u00bb qui anime les gens \u00ab\u00a0normaux\u00a0\u00bb pour qui les fous sont des \u00eatres d\u2019une \u00ab\u00a0essence diff\u00e9rente\u00a0\u00bb comme disait Paul Sivadon, l\u2019une des figures du d\u00e9sali\u00e9nisme.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"accur8-desktop accur8-tablet accurWidth-desktop accurWidth-tablet\">\n<div class=\" col-left fractal-desktop fractal-10-desktop collapse-7-desktop fractal-tablet fractal-6-tablet collapse-4-tablet \">\n<div class=\"content-article\">\n<p>Cette nouvelle psychiatrie est tourn\u00e9e vers le monde, elle n\u2019est plus enferm\u00e9e dans ses certitudes m\u00e9dicales. Elle cr\u00e9\u00e9 des lieux d\u2019accueil dans la cit\u00e9, o\u00f9 les \u00e9quipes pratiquent \u00ab\u00a0la continuit\u00e9 des soins\u00a0\u00bb\u00a0: ce sont les m\u00eames soignants qui s\u2019occupent du patient dans et hors de l\u2019h\u00f4pital. Autrement dit, il ne suffit pas d\u2019abattre les murs de l\u2019asile \u2013 sous peine de retrouver des gens \u00e0 l\u2019abandon dans la rue ou en prison comme c\u2019est le cas aujourd\u2019hui \u2013 mais il faut accompagner les patients aussi longtemps que cela est n\u00e9cessaire. Cette psychiatrie-l\u00e0 marche, on en fait l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s important de le rappeler\u00a0: la vision qu\u2019une \u00e9poque se fait de la folie conditionne les politiques de sant\u00e9 mentale qu\u2019elle met en \u0153uvre. La conception humaine du secteur implique de mettre le patient au c\u0153ur de toute d\u00e9cision (\u00ab\u00a0<i>le vrai directeur de l\u2019h\u00f4pital, c\u2019est le malade\u00a0!<\/i>\u00a0\u00bb\u00a0disait Philippe Koechlin, l\u2019un des animateurs du d\u00e9sali\u00e9nisme) dans des lieux d\u2019accueils nombreux et proches de lui, avec des soignants form\u00e9s, en lien \u00e9troit avec les \u00e9lus locaux, les m\u00e9decins de famille, les associations\u2026 Tout ce qui a \u00e9t\u00e9, tout ce qui est en train de dispara\u00eetre. Car la vision dominante de la folie a chang\u00e9. Elle pr\u00e9sente aujourd\u2019hui trois visages indissociables.<\/p>\n<p>Un visage scientiste\u00a0: la maladie mentale est le produit d\u2019un dysfonctionnement du cerveau, du syst\u00e8me nerveux ou de l\u2019appareil g\u00e9n\u00e9tique et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, disait-on jadis, se trouve au carrefour de plusieurs disciplines \u2013 m\u00e9decine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique\u2026- aujourd\u2019hui, il n\u2019y a plus qu\u2019une seule voix. Le r\u00e9sultat, c\u2019est une chosification du patient. Le psychiatre devenu un expert, n\u2019a plus face \u00e0 lui un \u00eatre humain singulier, pas m\u00eame un malade, mais une maladie. Logiquement, le m\u00e9dicament est devenu le c\u0153ur de ce que l\u2019on n\u2019appelle m\u00eame plus le soin.<\/p>\n<p>Il faut ajouter \u00e0 cela que la science est incapable de tenir sa promesse, celle de donner une explication globale de la folie. On lui pr\u00eate l\u2019ambition de donner les cl\u00e9s mais celles-ci font d\u00e9faut \u2013 on a fait le DSM V, la derni\u00e8re version de la bible de la psychiatrie am\u00e9ricaine, avec l\u2019espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophr\u00e9nie, mais en vain. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la science va tout expliquer, de l\u2019autre elle ne r\u00e9sout rien, ce qui alimente les comportements archa\u00efques vis-\u00e0-vis de la folie, et singuli\u00e8rement la peur. Or lorsqu\u2019il y a soin, au sens humaniste du terme, il y a rencontre et la peur recule.<\/p>\n<p>Un visage gestionnaire. Aujourd\u2019hui, la maladie mentale est consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00ab\u00a0fardeau\u00a0\u00bb financier, le \u00ab\u00a0retour sur investissement\u00a0\u00bb \u00e9tant tr\u00e8s limit\u00e9. C\u2019est dire que toutes les mesures prises depuis quelques d\u00e9cennies, visent \u00e0 all\u00e9ger ce poids. Cet objectif est celui de toute politique de sant\u00e9 mentale. Lorsque l\u2019on fusionne deux secteurs, ce n\u2019est pas pour le bien du patient &#8211; \u00e9loign\u00e9 ainsi de l\u2019\u00e9quipe soignante &#8211; mais pour des raisons financi\u00e8res. Depuis belle lurette le patient n\u2019est plus le directeur de l\u2019h\u00f4pital\u2026. D\u2019o\u00f9 d\u00e9shumanisation de fait.<\/p>\n<p>Enfin un visage s\u00e9curitaire. La vieille priorit\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 refait surface. On se souvient du discours de Nicolas Sarkozy en 2008 \u00e0 Antony dans lequel il a martel\u00e9 que le malade mental \u00e9tait dangereux et que son devoir de Pr\u00e9sident \u00e9tait d\u2019en prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 ses successeurs ne l\u2019ont d\u2019ailleurs pas contredit. Individuellement, le patient est un citoyen qui doit se \u00ab\u00a0r\u00e9tablir\u00a0\u00bb, faute de quoi, il devra rejoindre les populations \u00e0 risques qu\u2019il faut surveiller et g\u00e9rer.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, le patient n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00eatre humain \u00e0 part enti\u00e8re, et l\u2019on voit se d\u00e9rouler sous nos yeux les processus de banalisation du mal qui confinent \u00e0 la barbarie\u00a0: contention, isolement, exclusion dans la rue ou enfermement en prison &#8211; qui se substitue souvent au vieil asile. On a pu voir avec horreur des patients attach\u00e9s \u00e0 leur lit pendant des semaines, enferm\u00e9s en chambre d\u2019isolement pendant des mois, \u00e0 tel point que la contr\u00f4leure des lieux de privation de libert\u00e9, Madame Adeline Hazan, a tir\u00e9 la sonnette d\u2019alarme, d\u00e9non\u00e7ant de graves atteintes aux droits de la personne humaine.<\/p>\n<p><i>En fait la crise de la psychiatrie ne vient pas d\u2019un trop de secteur, mais de la liquidation de celui-ci.<\/i><\/p>\n<p>Elle est en cela celle de notre monde. Il ne faut pas s\u2019y tromper\u00a0: il ne s\u2019agit pas que des fous, ceux-ci, comme toujours, constituent un sismographe, un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la soci\u00e9t\u00e9. La n\u00e9gation de l\u2019humain est \u00e0 l\u2019\u0153uvre partout et elle ouvre un gouffre devant nous. Comme le dit le philosophe Henri Maldiney\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s\u2019en aper\u00e7oivent parce que l\u2019homme est de plus en plus absent de l\u2019homme. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La psychiatrie de secteur avait une vision humaine de la folie et du soin. 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