{"id":5540,"date":"2019-03-12T10:31:22","date_gmt":"2019-03-12T09:31:22","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5540"},"modified":"2019-03-18T10:15:54","modified_gmt":"2019-03-18T09:15:54","slug":"5540","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5540","title":{"rendered":"Valentin Lacambre, figure des d\u00e9buts du Web 1989"},"content":{"rendered":"<p><i>Le Monde<\/i> Enqu\u00eate&nbsp;: Les d\u00e9buts mouvement\u00e9s de l\u2019Internet en France. Par Yves Eudes<\/p>\n<p>Le Web f\u00eate ses 30\u00a0ans mardi. L\u2019occasion de revenir sur l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Internet en France, des premi\u00e8res \u00ab\u00a0autoroutes de l\u2019information\u00a0\u00bb \u00e0 la d\u00e9mocratisation du Web dans le pays.<\/p>\n<div class=\"article-body\">\n<p>\u00ab Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, scientifique au CERN, l\u2019Organisation europ\u00e9enne pour la recherche nucl\u00e9aire, pr\u00e9sente pour la premi\u00e8re fois l\u2019id\u00e9e du Web. C\u2019est ce syst\u00e8me, permettant de publier et organiser l\u2019information \u00e0 base de documents et de liens, qui d\u00e9mocratise l\u2019usage du r\u00e9seau Internet, con\u00e7u plus t\u00f4t. En France, le grand public commence \u00e0 d\u00e9couvrir Internet en\u00a01994, gr\u00e2ce \u00e0 des petits fournisseurs d\u2019acc\u00e8s ind\u00e9pendants comme Francenet, Calvanet ou Worldnet, qui proposent des abonnements aux particuliers \u00e0 des prix raisonnables. Le d\u00e9bit des modems est lent, les services sont embryonnaires, mais l\u2019engouement se confirme rapidement, chez les plus jeunes et les passionn\u00e9s d\u2019innovations techno-culturelles.<\/p>\n<p>Pourtant, l\u2019Etat et les grandes institutions ne sont pas pr\u00eats \u00e0 accueillir ce nouvel arrivant. En cette m\u00eame ann\u00e9e 1994, G\u00e9rard Th\u00e9ry, polytechnicien, ancien patron de France T\u00e9l\u00e9com et p\u00e8re du Minitel, r\u00e9dige un rapport sur <em>\u00ab\u00a0les autoroutes de l\u2019information\u00a0\u00bb<\/em> \u00e0 la demande du premier ministre Edouard Balladur. Le premier chapitre est consacr\u00e9 aux Etats-Unis, anim\u00e9s selon lui par <em>\u00ab\u00a0une ambition mondiale pour le contr\u00f4le de la cha\u00eene num\u00e9rique de l\u2019information\u00a0\u00bb, <\/em>et dont Internet est le fer de lance\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab<em>\u00a0Le multim\u00e9dia, l\u2019av\u00e8nement des nouvelles cha\u00eenes de la communication ont d\u00e9clench\u00e9 un v\u00e9ritable r\u00e9veil, une mobilisation sans pr\u00e9c\u00e9dent de l\u2019industrie am\u00e9ricaine, qui ne doit pas laisser l\u2019observateur europ\u00e9en indiff\u00e9rent. Ce serait une erreur magistrale de ne voir dans ce bouleversement qu\u2019un effet de mode\u2026 L\u2019importance politique et industrielle du projet de \u201cGlobal Information Infrastructure\u201d propos\u00e9 par [<\/em>le vice-pr\u00e9sident am\u00e9ricain] <em>Al Gore ne fait aucun doute\u00a0: l\u2019objectif am\u00e9ricain est tr\u00e8s clairement le contr\u00f4le du plus grand nombre possible des maillons mondiaux de la nouvelle cha\u00eene num\u00e9rique de la communication.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Cela dit, G\u00e9rard Th\u00e9ry n\u2019est pas trop inquiet, car il juge s\u00e9v\u00e8rement les performances techniques de l\u2019Internet. Il reconna\u00eet que le r\u00e9seau am\u00e9ricain est dot\u00e9 d\u2019une grande <em>\u00ab\u00a0flexibilit\u00e9 d\u2019extension et de reconfiguration\u00a0\u00bb,<\/em> et que son faible co\u00fbt d\u2019utilisation est un avantage concurrentiel, mais le verdict final est sans appel\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Son mode de fonctionnement coop\u00e9ratif n\u2019est pas con\u00e7u pour offrir des services commerciaux\u00a0\u00bb,<\/em> il a prouv\u00e9 son <em>\u00ab\u00a0inaptitude \u00e0 offrir des services de qualit\u00e9 en temps r\u00e9el de voix ou d\u2019images\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0il ne comporte aucun syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019acheminement des messages n\u2019est pas garanti\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0il n\u2019existe pas d\u2019annuaire des utilisateurs ou des services\u00a0\u00bb <\/em>ni <em>\u00ab\u00a0aucun moyen de facturation\u00a0\u00bb. <\/em>Conclusion<em>\u00a0: \u00ab\u00a0Les limites d\u2019Internet d\u00e9montrent ainsi qu\u2019il ne saurait, dans le long terme, constituer \u00e0 lui tout seul, le r\u00e9seau d\u2019autoroutes mondial.\u00a0\u00bb <\/em>Il y a donc de la place pour des initiatives fran\u00e7aises.<\/p>\n<p class=\"intertitre\">\u00ab\u00a0Dans ce milieu, personne ne croyait \u00e0 l\u2019Internet\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Chez France T\u00e9l\u00e9com, l\u2019op\u00e9rateur historique, qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque dominait le secteur, la contre-offensive se pr\u00e9pare. Michel Volle, un autre polytechnicien, qui travailla au CNET (Centre national d\u2019\u00e9tudes des t\u00e9l\u00e9communications), puis dirigea Eutelis, filiale de France T\u00e9l\u00e9com sp\u00e9cialis\u00e9e dans les r\u00e9seaux d\u2019entreprise, se souvient de l\u2019ambiance de l\u2019\u00e9poque\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Dans ce milieu, personne ne croyait \u00e0 l\u2019Internet\u00a0\u00bb, <\/em>pour des raisons \u00e0 la fois corporatistes et culturelles\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab<em>\u00a0En priv\u00e9, certains, dont G\u00e9rard Th\u00e9ry, pr\u00e9conisaient carr\u00e9ment que l\u2019Etat l\u2019interdise sur le territoire fran\u00e7ais.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Le protocole de base d\u2019Internet, TCP\/IP, \u00e9tait un rival direct du protocole-maison de France T\u00e9l\u00e9com, le X25, con\u00e7u en partie par des ing\u00e9nieurs fran\u00e7ais, et adopt\u00e9 d\u00e8s 1977 pour le r\u00e9seau Transpac, qui faisait fonctionner le Minitel et les r\u00e9seaux d\u2019entreprises en France\u00a0: <em>\u00ab\u00a0X25 est mieux s\u00e9curis\u00e9 que l\u2019IP\u00a0\u00bb, <\/em>explique Michel Volle.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0C\u2019est un protocole plus \u201cpur\u201d et plus carr\u00e9, m\u00eame s\u2019il est aussi plus complexe et plus co\u00fbteux. Avec le X25, l\u2019intelligence est dans le r\u00e9seau, les logiciels importants fonctionnent dans les commutateurs. Les fichiers sont tron\u00e7onn\u00e9s, mais tous les tron\u00e7ons empruntent le m\u00eame chemin, dans le bon ordre. A chaque commutateur, le fichier est reconstitu\u00e9, valid\u00e9, puis red\u00e9coup\u00e9. En bout de course, le terminal se contente de recevoir le fichier pr\u00eat \u00e0 l\u2019emploi. L\u2019op\u00e9rateur de t\u00e9l\u00e9com reste le ma\u00eetre du jeu.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Au contraire, sur Internet, les tron\u00e7ons de fichiers empruntent des routes diff\u00e9rentes de fa\u00e7on hasardeuse, et arrivent au destinataire dans le d\u00e9sordre\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Avec Internet, l\u2019intelligence est dans l\u2019ordinateur final, qui doit recomposer le message. Il faut de bons fabricants d\u2019ordinateurs, mais l\u2019op\u00e9rateur t\u00e9l\u00e9com est raval\u00e9 au rang de prestataire secondaire.\u00a0\u00bb <\/em>Pour concurrencer le TCP\/IP, France T\u00e9l\u00e9com lan\u00e7a m\u00eame un nouveau protocole con\u00e7u pour le multim\u00e9dia, et tenta en vain de l\u2019imposer pour les services d\u2019annuaires t\u00e9l\u00e9phoniques en ligne.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, pour un ing\u00e9nieur fran\u00e7ais form\u00e9 dans les grandes \u00e9coles de la R\u00e9publique, l\u2019Internet de 1994, d\u00e9centralis\u00e9, coop\u00e9ratif et anarchique, apparaissait comme un bricolage d\u2019amateur, construit par des \u00e9tudiants am\u00e9ricains h\u00e9donistes et rebelles, des chevelus fumeurs de cannabis\u2026 En outre, en tant qu\u2019op\u00e9rateur historique, France T\u00e9l\u00e9com \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9 au mode de facturation classique, c\u2019est-\u00e0-dire au temps pass\u00e9. L\u2019abonnement forfaitaire pour la connexion et la gratuit\u00e9 des services semblaient irrationnels et ruineux.<\/p>\n<p class=\"intertitre\">Wanadoo, poisson pilote<\/p>\n<p class=\"intertitre\">En mai\u00a01996, France T\u00e9l\u00e9com se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services \u00e0 travers sa nouvelle filiale Wanadoo.&nbsp;| QUENTIN HUGON \/ LE MONDE<\/p>\n<p>Les r\u00e9ticences \u00e9taient d\u2019autant plus fortes que la France se consid\u00e9rait comme un leader mondial en mati\u00e8re de r\u00e9seaux informatiques gr\u00e2ce au<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/vous\/article\/2008\/08\/11\/face-au-succes-d-internet-le-minitel-fait-de-la-resistance_1082404_3238.html\"> Minitel, une r\u00e9ussite sans \u00e9quivalent<\/a>. La construction du Minitel avait co\u00fbt\u00e9 cher, et son adoption avait pris du temps, mais d\u00e9sormais, la partie \u00e9tait gagn\u00e9e. Il semblait donc ridicule de d\u00e9laisser un outil national efficace et rentable, au profit d\u2019un syst\u00e8me \u00e9tranger, incertain, incontr\u00f4lable, sans mod\u00e8le \u00e9conomique clair et sans garantie de qualit\u00e9 de service.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0En octobre\u00a01995, alors que je dirigeais la filiale Eutelis, s<\/em>e souvient Michel Volle, <em>j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 un rapport montrant qu\u2019en fait, Internet \u00e9tait prometteur\u00a0: son protocole simple et rustique \u00e9tait r\u00e9silient etfacilement adaptable. Ses co\u00fbts de fonctionnement allaient baisser, il pourrait bient\u00f4t supporter le haut d\u00e9bit et la vid\u00e9o.\u00a0\u00bb <\/em>Aussit\u00f4t, un responsable de France T\u00e9l\u00e9com l\u2019invite \u00e0 d\u00e9jeuner\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Il m\u2019a dit que je ne pouvais pas rivaliser avec le Minitel, qui rapporte 9\u00a0milliards de francs par an.\u00a0\u00bb <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Peu apr\u00e8s cet entretien, Michel Volle est sanctionn\u00e9 pour son audace\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ma petite filiale a \u00e9t\u00e9 d\u00e9laiss\u00e9e, puis ferm\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em> France T\u00e9l\u00e9com tenta m\u00eame d\u2019exporter le Minitel aux Etats-Unis, en coop\u00e9ration avec l\u2019op\u00e9rateur r\u00e9gional US West. Quelques caisses remplies de terminaux Minitel arriv\u00e8rent ainsi dans la Silicon Valley, mais ils ne furent jamais d\u00e9ploy\u00e9s.<\/p>\n<p>Les choses bougent peu \u00e0 peu. En mai\u00a01996, quatre ans apr\u00e8s le premier fournisseur d\u2019acc\u00e8s associatif et deux ans apr\u00e8s les prestataires commerciaux, France T\u00e9l\u00e9com se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services, y compris un moteur de recherche, \u00e0 travers sa nouvelle filiale Wanadoo. Selon l\u2019informaticien Laurent Souloumiac, un ancien de Wanadoo, <em>\u00ab\u00a0la direction a accept\u00e9de cr\u00e9er un poisson pilote, mais elle \u00e9tait persuad\u00e9e que l\u2019Internet en France resterait limit\u00e9, que son usage ne deviendrait jamais massif\u00a0\u00bb. <\/em>Philippe Dewost, membre de la petite \u00e9quipe technique qui cr\u00e9a Wanadoo, est plus positif\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La d\u00e9cision avait \u00e9t\u00e9 prise au plus haut niveau, gr\u00e2ce \u00e0 la pers\u00e9v\u00e9rance d\u2019un ou deux dirigeants tr\u00e8s actifs\u00a0\u00bb, <\/em>plus visionnaires que leurs coll\u00e8gues.<\/p>\n<p>En fait, la France ne manquait pas d\u2019ambition, mais elle esp\u00e9rait ma\u00eetriser et diriger la mont\u00e9e en charge des \u00ab\u00a0autoroutes de l\u2019information\u00a0\u00bb. Hugues Ferreb\u0153uf, qui fut cadre sup\u00e9rieur chez France T\u00e9l\u00e9com jusqu\u2019en\u00a02000 avant de passer chez British Telecom, explique que les responsables fran\u00e7ais voulaient promouvoir une politique industrielle coordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne, afin de cr\u00e9er un grand groupe capable de rivaliser avec les Etats-Unis\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de ralentir l\u2019implantation d\u2019Internet, pour donner aux industriels europ\u00e9ens le temps de rattraper leur retard technologique.\u00a0\u00bb <\/em>Mais selon lui, la France perdit cette bataille\u00a0d\u00e9cisive\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0A Bruxelles, les partisans de la concurrence pure et dure, men\u00e9s par les Britanniques, ont triomph\u00e9, et emp\u00each\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une politique industrielle europ\u00e9enne dans ce secteur. Chaque acteur t\u00e9l\u00e9com est rest\u00e9 confin\u00e9 sur son territoire national.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p class=\"intertitre\">Le cybercaf\u00e9 et le secret de Mitterrand<\/p>\n<p>Au niveau politique, la volont\u00e9 de l\u2019Etat fran\u00e7ais de contr\u00f4ler et d\u2019encadrer le d\u00e9veloppement l\u2019Internet va se traduire par une s\u00e9rie de mesures r\u00e9pressives. Fran\u00e7ois Fillon, ministre des t\u00e9l\u00e9coms du gouvernement Jupp\u00e9 de 1995 \u00e0 1997, incarne \u00e0 lui seul l\u2019ambivalence et les contradictions des autorit\u00e9s. A titre personnel, le jeune ministre se consid\u00e9rait comme un passionn\u00e9 de nouvelles technologies. Il se rendait parfois dans un cybercaf\u00e9 parisien pour rencontrer des journalistes et des geeks. Assis sur un coin de table, un verre \u00e0 la main, il leur racontait des anecdotes sarcastiques sur l\u2019aveuglement des patrons de France T\u00e9l\u00e9com.<\/p>\n<p>Pourtant, l\u2019essor d\u2019Internet place tr\u00e8s vite le gouvernement dans des situations in\u00e9dites, qui lui semblent intol\u00e9rables. En janvier\u00a01996, huit jours pr\u00e8s la mort de Fran\u00e7ois Mitterrand, le docteur Claude Gubler, qui fut le m\u00e9decin de l\u2019ancien pr\u00e9sident pendant quinze ans, publie <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/societe\/article\/2005\/02\/18\/la-sante-des-presidents-reste-le-grand-secret-de-la-republique_398652_3224.html\">un ouvrage intitul\u00e9 <em>Le Grand Secret<\/em><\/a><em>.<\/em> Il r\u00e9v\u00e8le que son patient souffrait d\u2019un cancer depuis le d\u00e9but de son premier mandat en\u00a01981, que son \u00e9tat avait \u00e9t\u00e9 soigneusement cach\u00e9 au pays, et que les bulletins de sant\u00e9 publi\u00e9s pendant quatorze\u00a0ans par l\u2019Elys\u00e9e \u00e9taient tous mensongers. Deux jours plus tard, \u00e0 la demande de la famille de Mitterrand, la justice ordonne l\u2019interdiction de la vente du livre. L\u2019affaire semble r\u00e9gl\u00e9e, mais c\u2019est compter sans l\u2019Internet. A Besan\u00e7on, le propri\u00e9taire d\u2019une cr\u00eaperie transform\u00e9e en cybercaf\u00e9, Pascal Barbraud, 40\u00a0ans, d\u00e9cide de scanner les pages du<em> Grand Secret <\/em>et de les publier sous forme de photos sur son site.<\/p>\n<p>En quelques jours, plus de 120\u00a0000 internautes r\u00e9ussissent \u00e0 se connecter et \u00e0 lire des extraits du livre. Des millions d\u2019autres n\u2019y parviennent pas, car le serveur de la cr\u00eaperie est satur\u00e9\u00a0: il enregistre jusqu\u2019\u00e0 192\u00a0requ\u00eates par seconde. Tr\u00e8s vite, des militants de l\u2019Internet libre et des universitaires de divers pays, dont les Etats-Unis, republient le livre sous un format plus lisible \u00e0 partir de serveurs \u00e9trangers, hors d\u2019atteinte de la justice fran\u00e7aise, mais accessibles par les internautes fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Brutalement, on comprend qu\u2019Internet vient de changer la donne, en instaurant un nouveau rapport de force entre l\u2019Etat et les citoyens. Impuissante, la justice d\u00e9cide de se venger par un moyen d\u00e9tourn\u00e9. Le procureur de Besan\u00e7on d\u00e9couvre qu\u2019un an et demi plus t\u00f4t le tribunal de Nanterre avait condamn\u00e9 Pascal Barbraud pour abandon de famille et non paiement de pension alimentaire. Deux jours apr\u00e8s la publication en ligne du<em> Grand Secret<\/em>, il est arr\u00eat\u00e9 et incarc\u00e9r\u00e9 pour trois mois. En octobre, l\u2019interdiction du livre du docteur Gubler est confirm\u00e9e en appel \u2013 mais <em>Le Grand Secret<\/em> circule toujours librement et gratuitement sur Internet.<\/p>\n<p class=\"intertitre\">La cr\u00e9ation de sites web soumise \u00e0 autorisation<\/p>\n<p>Pendant ce temps, le gouvernement pr\u00e9pare une nouvelle loi sur les t\u00e9l\u00e9coms. Le ministre Fran\u00e7ois Fillon y ajoute un amendement pr\u00e9voyant notamment la mise en place d\u2019un Conseil sup\u00e9rieur de la t\u00e9l\u00e9matique (CST). Cet organisme, rattach\u00e9 au CSA (Conseil sup\u00e9rieur de l\u2019audiovisuel), serait dot\u00e9 de pouvoirs \u00e9tendus en mati\u00e8re de contr\u00f4le du contenu de l\u2019Internet \u2013 l\u2019objectif \u00e9tant d\u2019obliger les fournisseurs d\u2019acc\u00e8s \u00e0 censurer les contenus violant les lois fran\u00e7aises, sur d\u00e9nonciation de particuliers, sans intervention d\u2019un juge. Ce texte, tr\u00e8s critiqu\u00e9 par les d\u00e9fenseurs de la libert\u00e9 d\u2019expression, est vot\u00e9 par le Parlement, mais annul\u00e9 d\u00e8s juillet\u00a01996 par le Conseil constitutionnel.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ce revers, le CSA tente de rester dans le jeu. En s\u2019appuyant sur une loi datant de 1986, il va tenter d\u2019obliger les cr\u00e9ateurs de sites Web \u00e0 d\u00e9poser une demande pr\u00e9alable aupr\u00e8s de ses services et du procureur de la R\u00e9publique \u2013 comme s\u2019il s\u2019agissait de stations de radio ou de t\u00e9l\u00e9vision. La majorit\u00e9 des cr\u00e9ateurs de pages web d\u00e9cid\u00e8rent de passer outre (en fait, beaucoup ignoraient l\u2019existence de cette obligation) mais il faudra attendre l\u2019an 2000 pour qu\u2019elle soit officiellement annul\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec du CST, le gouvernement repart \u00e0 l\u2018attaque en\u00a01997, avec la r\u00e9daction d\u2019un rapport d\u2019experts venus du Minitel, baptis\u00e9 \u00ab\u00a0Charte de l\u2019Internet\u00a0\u00bb. A nouveau, ce texte pr\u00e9voit la cr\u00e9ation d\u2019un \u00ab\u00a0Conseil de l\u2019Internet\u00a0\u00bb compos\u00e9 de professionnels du secteur, charg\u00e9 d\u2019assurer l\u2019autor\u00e9gulation de l\u2019Internet fran\u00e7ais, c\u2019est-\u00e0-dire de faire la police pour supprimer les contenus illicites, y compris ceux qui sont h\u00e9berg\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. L\u2019id\u00e9e implicite \u00e9tait d\u2019\u00e9riger une fronti\u00e8re technique et juridique s\u00e9parant la portion fran\u00e7aise de l\u2019Internet du reste du r\u00e9seau plan\u00e9taire \u2013 une ligne Maginot, disaient ses d\u00e9tracteurs. Seule concession, il \u00e9tait pr\u00e9vu que les sites de presse \u00e9chappent \u00e0 ce contr\u00f4le. Le rapport, remis au minist\u00e8re des t\u00e9l\u00e9coms en mars\u00a01997, est enterr\u00e9 apr\u00e8s la victoire des socialistes aux \u00e9lections l\u00e9gislatives de mai et l\u2019arriv\u00e9e de Lionel Jospin comme premier ministre.<\/p>\n<p>L\u2019Etat fran\u00e7ais a aussi tent\u00e9 de freiner l\u2019usage de la cryptologie \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire de logiciels permettant de chiffrer un message afin de le rendre illisible, sauf pour le destinataire pr\u00e9vu. Un d\u00e9cret de 1986, renforc\u00e9 par une loi en\u00a01990, interdisait strictement aux entreprises et aux particuliers d\u2019utiliser des logiciels de chiffrement, consid\u00e9r\u00e9s comme du<em>\u00ab\u00a0mat\u00e9riel militaire\u00a0\u00bb \u2013<\/em> une loi d\u2019une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 unique en Europe occidentale. L\u2019objectif officiel \u00e9tait de permettre \u00e0 la justice d\u2019intercepter les communications des mafias et des terroristes, comme pour le t\u00e9l\u00e9phone. Or, le chiffrement des messages est aussi le seul moyen efficace pour prot\u00e9ger la vie priv\u00e9e des particuliers contre les surveillances de toutes sortes, publiques et priv\u00e9es, et pour s\u00e9curiser les transactions financi\u00e8res et le commerce \u00e9lectronique. L\u2019Etat se retrouva donc face \u00e0 une alliance inattendue entre les militants libertaires de l\u2019Internet et les milieux d\u2019affaires pr\u00eats \u00e0 investir dans l\u2019Internet commercial en France.<\/p>\n<p>En pratique, les autorit\u00e9s laissaient les pionniers du Net et les professionnels des r\u00e9seaux utiliser des logiciels de chiffrement puissants comme le PGP (Pretty Good Privacy), venu des Etats-Unis\u00a0: tant que le grand public n\u2019y avait pas acc\u00e8s, le probl\u00e8me restait mineur. Mais en f\u00e9vrier\u00a01995, le militant de l\u2019Internet libre St\u00e9phane Bortzmeyer, alors administrateur-r\u00e9seau du CNAM (Conservatoire national des arts et m\u00e9tiers), lance le d\u00e9bat en publiant dans<em> Le Monde <\/em>une tribune intitul\u00e9e <em>\u00ab\u00a0Pour une lib\u00e9ralisation du chiffrement en France\u00a0\u00bb. <\/em>L\u2019effet est imm\u00e9diat\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Aussit\u00f4t<\/em>, <em>mon chef de service a re\u00e7u un coup de t\u00e9l\u00e9phone d\u2019un haut responsable, qui lui a expliqu\u00e9 qu\u2019il ne devait pas laisser ses employ\u00e9s \u00e9crire des choses pareilles.\u00a0\u00bb <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019article du<em> Monde <\/em>d\u00e9clenche une pol\u00e9mique, car des juristes et des hauts fonctionnaires, aid\u00e9s par des intellectuels, souhaitent le maintien du statu quo. Le scientifique et futuriste Jo\u00ebl de Rosnay d\u00e9clare dans <em>Lib\u00e9ration<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas concevable qu\u2019une personne priv\u00e9e dispose de moyens quasi militaires. (\u2026) Ma vie priv\u00e9e oui, mais pas \u00e0 n\u2019importe quel prix.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Pourtant, l\u2019offensive conjugu\u00e9e des militants libertaires et des patrons d\u2019entreprises du num\u00e9rique porte ses fruits. En\u00a01996, le gouvernement imagine un premier compromis, qui s\u2019av\u00e9rera impraticable\u00a0: le chiffrement est autoris\u00e9 \u00e0 condition de ne pas \u00eatre trop puissant (cl\u00e9s de 40\u00a0bits au maximum) \u2013 un nouvel exemple de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des autorit\u00e9s face au nouveau monde num\u00e9rique. En outre, les cl\u00e9s de chiffrement devront \u00eatre d\u00e9pos\u00e9es aupr\u00e8s d\u2019un \u00ab\u00a0tiers de confiance\u00a0\u00bb, organisme ind\u00e9pendant qui pourra les remettre \u00e0 la police en cas de besoin. La France reste ainsi en retard sur ses voisins europ\u00e9ens, mais cette situation ne dure pas. En\u00a01999, le gouvernement va desserrer en partie ces contraintes, qui de toute fa\u00e7on n\u2019\u00e9taient que partiellement respect\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019argument militaire sera utilis\u00e9 une derni\u00e8re fois lors de l\u2019apparition des premiers routeurs Wi-Fi, juste avant l\u2019an 2000. En France, les fr\u00e9quences radio utilis\u00e9es par le Wi-Fi \u00e9taient d\u00e9volues \u00e0 l\u2019arm\u00e9e. Certains fonctionnaires tent\u00e8rent donc d\u2019interdire la vente de ces appareils aux particuliers, au nom de la s\u00e9curit\u00e9 nationale. Mais ce baroud d\u2019honneur ne r\u00e9sista pas \u00e0 l\u2019engouement du public, et le gouvernement modifia ses r\u00e8glements.<\/p>\n<p class=\"intertitre\">Lionel Jospin enterre le Minitel<\/p>\n<p class=\"intertitre\">Lionel Jospin a pouss\u00e9 France T\u00e9l\u00e9com \u00e0 abandonner le Minitel au profit d\u2019Internet.<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e inopin\u00e9e de l\u2019Internet dans les campagnes \u00e9lectorales fran\u00e7aises a \u00e9galement donn\u00e9 lieu \u00e0 des crispations. <em>Le Monde<\/em> en fit l\u2019exp\u00e9rience. Dans la semaine pr\u00e9c\u00e9dant une \u00e9lection, il \u00e9tait interdit de publier des sondages d\u2019opinion, pour ne pas influencer ind\u00fbment les \u00e9lecteurs. En revanche, on pouvait effectuer des sondages, \u00e0 condition que les r\u00e9sultats soient communiqu\u00e9s uniquement \u00e0 quelques privil\u00e9gi\u00e9s \u2013 leurs commanditaires, publics et priv\u00e9s. Bien entendu, des m\u00e9dias \u00e9trangers, notamment belges et suisses, hors d\u2019atteinte de la loi fran\u00e7aise, ainsi que des universit\u00e9s de divers pays, se faisaient un plaisir de les publier. Dans le pass\u00e9, ces diffusions avaient tr\u00e8s peu d\u2019impact sur le public fran\u00e7ais, mais depuis l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Internet, elles \u00e9taient disponibles en quelques clics.<\/p>\n<p>Peu avant les \u00e9lections l\u00e9gislatives de mai\u00a01997, <em>Le Monde <\/em>publia des liens vers des sites \u00e9trangers affichant les r\u00e9sultats de sondages qui donnaient la gauche gagnante. Aussit\u00f4t, le journaliste auteur de l\u2019article re\u00e7ut un appel t\u00e9l\u00e9phonique d\u2019un conseiller d\u2019Etat, qui lui demanda poliment des explications compl\u00e9mentaires. Puis, quelques jours apr\u00e8s cette conversation courtoise, le journaliste et le directeur du journal re\u00e7urent une convocation de la police en vue d\u2019interrogatoire, pour publication illicite de sondages. A noter que les autorit\u00e9s avaient le sens de la hi\u00e9rarchie, m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9gard des pr\u00e9venus\u00a0: pour entendre le directeur, les policiers se d\u00e9plac\u00e8rent jusqu\u2019au <em>Monde<\/em>, tandis que le journaliste de base dut se rendre au commissariat. L\u00e0, il tenta d\u2019expliquer la diff\u00e9rence entre un lien hypertexte et un article de presse, sans grand succ\u00e8s. Cette affaire n\u2019eut pas de suite, car le nouveau gouvernement issu des \u00e9lections d\u00e9cida de l\u2019oublier.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, en ce qui concerne l\u2019Etat, le premier virage date d\u2019ao\u00fbt\u00a01997. Le premier ministre Lionel Jospin, qui s\u2019\u00e9tait entour\u00e9 d\u2019une \u00e9quipe de jeunes experts du num\u00e9rique, se rend \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9 de la communication d\u2019Hourtin (Gironde), pour y faire un discours intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Pr\u00e9parer l\u2019entr\u00e9e de la France dans la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019information\u00a0\u00bb. Il constate que la France accumule les retards dans ce secteur, alors qu\u2019elle poss\u00e8de de nombreux atouts. Puis il exhorte les responsables \u00e0 cesser de <em>\u00ab\u00a0stigmatiser les transformations en cours, diaboliser la technologie, ou, \u00e0 l\u2019inverse, feindre d\u2019ignorer l\u2019ampleur de cette \u00e9volution, autant d\u2019attitudes qui traduiraient un aveu d\u2019impuissance\u00a0\u00bb. <\/em>Enfin, il brise un tabou\u00a0<em>:<\/em><\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Le Minitel, r\u00e9seau uniquement national, est limit\u00e9 technologiquement, et risque de constituer progressivement un frein au d\u00e9veloppement des applications nouvelles et prometteuses des technologies de l\u2019information. Je souhaite donc que France T\u00e9l\u00e9com (\u2026) favorise la migration progressive du tr\u00e8s vaste patrimoine de services du Minitel vers Internet, pour laquelle l\u2019administration devra montrer l\u2019exemple.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Le service public, l\u00e9gitimiste, re\u00e7oit le message. Peu apr\u00e8s, les patrons de France T\u00e9l\u00e9com se mettent \u00e0 qualifier leur entreprise de \u00ab\u00a0Net Company\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"intertitre\">L\u2019affaire Estelle Hallyday<\/p>\n<p>Les partisans d\u2019un contr\u00f4le \u00e9tatique du contenu de l\u2019Internet ne renoncent pas, et transportent leur combat sur le terrain judiciaire. Leur objectif est de convaincre la justice que si l\u2019auteur d\u2019une publication illicite ne peut pas \u00eatre identifi\u00e9 ou appr\u00e9hend\u00e9, les prestataires techniques (h\u00e9bergeurs, fournisseurs d\u2019acc\u00e8s) doivent \u00eatre tenus pour responsables et contraints de bloquer le contenu incrimin\u00e9. D\u00e8s 1996, l\u2019Union des \u00e9tudiants juifs de France (UEJF) lance une proc\u00e9dure contre des propos antis\u00e9mites et racistes publi\u00e9s notamment sur des sites \u00e9trangers, en assignant en justice neuf fournisseurs d\u2019acc\u00e8s. Le juge d\u00e9boute l\u2019UEJF en premi\u00e8re instance, notant que <em>\u00ab\u00a0la libert\u00e9 d\u2019expression constitue une valeur fondamentale, dont les juridictions de l\u2019ordre judiciaire sont gardiennes\u2026\u00a0\u00bb, <\/em>mais il faudra attendre 1999 pour que les fournisseurs d\u2019acc\u00e8s b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un non-lieu.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e suivante, l\u2019UEJF porte plainte cette fois contre un compositeur-interpr\u00e8te ind\u00e9pendant, Jean-Louis Costes, dont les paroles de chansons, souvent d\u00e9lirantes, contiennent des propos jug\u00e9s racistes \u2013 si on d\u00e9cide de les prendre au premier degr\u00e9 <em>(\u00ab\u00a0Livrez les blanches aux bicots\u00a0\u00bb)<\/em>. Dans la foul\u00e9e, elle r\u00e9clame aussi des dommages et int\u00e9r\u00eats \u00e0 l\u2019h\u00e9bergeur du site, la soci\u00e9t\u00e9 AlternB, d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre sur le r\u00e9seau car elle est le principal h\u00e9bergeur coop\u00e9ratif et non marchand de l\u2019Internet fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>AlternB est l\u2019\u0153uvre d\u2019un pionnier de l\u2019Internet fran\u00e7ais, Valentin Lacambre, qui, d\u00e8s 1991, eut l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un service in\u00e9dit permettant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 Internet via un service Minitel payant, 3615 Internet.L\u2019ann\u00e9e suivante, il ouvre son service d\u2019h\u00e9bergement libre, gratuit et anonyme. Tr\u00e8s vite, AlternB h\u00e9berge des dizaines de milliers de sites de toutes sortes\u00a0: \u00ab<em>\u00a0Pour la premi\u00e8re fois<\/em>, se souvient Valentin Lacambre, <em>je donnais la possibilit\u00e9 \u00e0 n\u2019importe qui de publier n\u2019importe quoi, alors les gens ne se sont pas priv\u00e9s. Cela dit, cette premi\u00e8re salve de l\u2019Internet fran\u00e7ais venait surtout d\u2019un public d\u2019intellos libertaires, il n\u2019y a pas eu trop de d\u00e9rives.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Alors que l\u2019affaire Costes s\u2019\u00e9ternise, Valentin Lacambre subit en\u00a01998 une autre attaque, plus d\u00e9vastatrice. Un internaute anonyme affiche sur un site h\u00e9berg\u00e9 par AlternB des photos vieilles de dix ans, montrant la starlette Estelle Hallyday nue. Ces images avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es dans la presse people<em>, <\/em>mais Estelle Hallyday s\u2019estime victime d\u2019un pr\u00e9judice grave et porte plainte contre AlternB \u2013 sans se pr\u00e9occuper de savoir qui est l\u2019auteur du site incrimin\u00e9. Or, le service est anonyme, mais ses ordinateurs recueillent des donn\u00e9es permettant de retrouver l\u2019auteur d\u2019un site, en cas de besoin.<\/p>\n<p>Quand la justice s\u2019empare de l\u2019affaire, Valentin Lacambre doit fermer provisoirement ses serveurs, car le juge refuse de lancer une recherche sur l\u2019auteur du site. AlternB re\u00e7oit alors le soutien de nombreuses associations, du Parti socialiste au pouvoir, des communistes, des Verts, et m\u00eame de l\u2019ancien ministre de droite Alain Madelin. L\u2019affaire est \u00e9voqu\u00e9e au S\u00e9nat et \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale, mais rien n\u2019y fait. En l\u2019absence de lois claires, le tribunal estime que l\u2019h\u00e9bergeur est responsable des contenus publi\u00e9s par ses utilisateurs m\u00eame s\u2019il n\u2019a pas les moyens de tout contr\u00f4ler, et condamne AlternB \u00e0 verser 405\u00a0000\u00a0francs \u00e0 Estelle Hallyday (qui se contentera finalement de 70\u00a0000\u00a0francs). Aussit\u00f4t, c\u2019est la cur\u00e9e\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Une arm\u00e9e de jeunes avocats me sont tomb\u00e9s dessus\u00a0\u00bb, <\/em>se souvient Valentin Lacambre.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Tous avides de se faire un nom dans ce nouveau secteur en vogue, ou de cr\u00e9er une jurisprudence. J\u2019\u00e9tais la proie id\u00e9ale\u00a0: jeune, pas tr\u00e8s riche, pas tr\u00e8s dou\u00e9 pour me d\u00e9fendre\u2026 En quelques semaines, j\u2019ai re\u00e7u quatorze assignations venant de partout, y compris de la RATP, \u00e0 cause d\u2019un site o\u00f9 quelqu\u2019un avait \u00e9crit que les bus de la petite ceinture \u00e9taient des prom\u00e8ne-couillons.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Incapable de faire face, il ferme AlternB d\u00e9finitivement en juillet\u00a02000, apr\u00e8s le vote d\u2019une loi \u00e9tablissant la responsabilit\u00e9 des h\u00e9bergeurs dans ce genre d\u2019affaire\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Cet article sera annul\u00e9 par le Conseil constitutionnel, mais pour moi c\u2019\u00e9tait trop tard.\u00a0\u00bb <\/em>Pendant ce temps, gr\u00e2ce \u00e0 la publicit\u00e9 m\u00e9diatique autour de l\u2019affaire, les photos d\u2019Estelle Hallyday se sont largement r\u00e9pandues dans le monde entier. En\u00a02000 puis 2002, l\u2019Union europ\u00e9enne \u00e9met des directives limitant la responsabilit\u00e9 des prestataires techniques, qui ne seront transpos\u00e9es dans le droit fran\u00e7ais qu\u2019en\u00a02004.<\/p>\n<p class=\"intertitre\">Crispations autour du \u00ab\u00a0.fr\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De leur c\u00f4t\u00e9, l\u2019UEJF et la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l\u2019antis\u00e9mitisme) reprennent leur croisade, en lui donnant une dimension internationale. En\u00a02000, elles attaquent le service am\u00e9ricain Yahoo, qui propose des objets-souvenirs datant du III<sup>e\u00a0<\/sup>Reich sur son site de vente aux ench\u00e8res. Yahoo est condamn\u00e9 en France, mais un tribunal californien juge que cette d\u00e9cision est nulle et non avenue aux Etats-Unis. L\u2019Am\u00e9rique confirme sa supr\u00e9matie sur le r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Entre-temps, Valentin Lacambre s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9, avec quatre partenaires, dans une nouvelle aventure\u00a0: la cr\u00e9ation de Gandi, un bureau ind\u00e9pendant d\u2019enregistrement de noms de domaine (en \u00ab\u00a0.org\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0.net\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0.com\u00a0\u00bb). Le commerce des noms de domaine, essentiels pour le d\u00e9veloppement de services web, devient alors un nouveau champ de bataille.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1990, la vente des domaines en \u00ab\u00a0.fr\u00a0\u00bb (en fait, des blocs d\u2019adresses IP d\u00e9volus \u00e0 la France par les Etats-Unis) \u00e9tait assur\u00e9e par l\u2019Inria (Institut national de recherche en informatique et automatique). En\u00a01997, cette t\u00e2che est transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 un nouvel organisme baptis\u00e9 Afnic (Association fran\u00e7aise pour le nommage internet en coop\u00e9ration), g\u00e9r\u00e9e par des professionnels venus de l\u2019Inria, qui conserve un si\u00e8ge au conseil de l\u2019association.<\/p>\n<p>Comme l\u2019Inria, l\u2019Afnic applique une politique ultra-restrictive, tr\u00e8s inhabituelle dans le monde occidental. Pour commencer, les particuliers \u00e9taient exclus d\u2019office\u00a0: seules les entreprises et les associations pouvaient pr\u00e9tendre \u00e0 obtenir une adresse en \u00ab\u00a0.fr\u00a0\u00bb. Le nom devait correspondre exactement \u00e0 celui de l\u2019organisation, ce qui excluait les noms de marque, de produit ou de secteur d\u2019activit\u00e9. Les demandeurs devaient prouver leur existence l\u00e9gale et leur propri\u00e9t\u00e9 du nom en fournissant des documents administratifs.<\/p>\n<div class=\"snippet-left\">\n<div class=\"accroche\">\u00ab\u00a0TOUT CE QUI N\u2019\u00c9TAIT PAS SOUS CONTR\u00d4LE \u00c9TAIT PER\u00c7U COMME UNE MENACE POUR LA SOCI\u00c9T\u00c9\u00a0\u00bb<\/div>\n<\/div>\n<p>Officiellement, l\u2019Afnic souhaitait emp\u00eacher les d\u00e9p\u00f4ts abusifs ou malveillants, les chantages et les reventes sauvages. Mais pour St\u00e9phane Bortzmeyer, qui rejoignit l\u2019Afnic en\u00a02002, la motivation initiale \u00e9tait plus profonde\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Il s\u2019agissait d\u2019instaurer un contr\u00f4le pr\u00e9ventif par le haut, selon un mod\u00e8le hi\u00e9rarchique classique. Tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas sous contr\u00f4le \u00e9tait per\u00e7u comme une menace pour la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em> Le domaine \u00ab\u00a0.fr\u00a0\u00bb s\u2019en trouva durablement atrophi\u00e9, et les Fran\u00e7ais se tourn\u00e8rent massivement vers les noms de domaine \u00ab .com\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0.net\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0.org\u00a0\u00bb, contr\u00f4l\u00e9s par les Etats-Unis.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, l\u2019arriv\u00e9e de Gandi est un nouvel affront pour les institutions en place\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Pour l\u2019Inria et l\u2019Afnic, <\/em>se souvient Valentin Lacambre, <em>c\u2019\u00e9tait un choc culturel. Ils nous consid\u00e9raient comme une officine dangereuse, irresponsable, mue par une id\u00e9ologie libertaire \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine \u2013 et c\u2019\u00e9tait un peu vrai. Quand ils nous croisaient dans des conf\u00e9rences, ils se levaient, devenaient tout rouges et criaient qu\u2019il fallait nettoyer l\u2019Internet des gens comme nous.\u00a0\u00bb <\/em>Or, Gandi prosp\u00e8re rapidement\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0<em>Notre service \u00e9tait facile \u00e0 l\u2019emploi, pas cher, sans contrainte.\u00a0Pour que n\u2019importe qui puisse continuer \u00e0 dire n\u2019importe quoi sur le Net, il fallait que les gens soient ind\u00e9pendants. Pour nous, la solution \u00e9tait qu\u2019ils poss\u00e8dent leur propre nom de domaine et puissent changer de prestataire facilement. En fait, nous \u00e9tions \u00e0 fronts renvers\u00e9s\u00a0: l\u2019agence publique menait une politique commerciale vers les entreprises, et le petit Gandi offrait un vrai service public \u00e0 la population.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Il faudra attendre 2006 pour que l\u2019attribution du \u00ab\u00a0.fr\u00a0\u00bb soit lib\u00e9ralis\u00e9e \u2013 sauf pour les noms de communes et pour une liste noire de mots grossiers.<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Aujourd\u2019hui, Valentin Lacambre ne s\u2019occupe plus d\u2019Internet, devenu trop commercial, trop centralis\u00e9 et trop surveill\u00e9 \u00e0 son go\u00fbt. Il se consacre \u00e0 la permaculture et \u00e0 la biologie v\u00e9g\u00e9tale, <em>\u00ab\u00a0des technologies non centralisables\u00a0\u00bb<\/em><\/span>.<\/p>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Monde Enqu\u00eate&nbsp;: Les d\u00e9buts mouvement\u00e9s de l\u2019Internet en France. Par Yves Eudes Le Web f\u00eate ses 30\u00a0ans mardi. L\u2019occasion de revenir sur l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Internet en France, des premi\u00e8res \u00ab\u00a0autoroutes de l\u2019information\u00a0\u00bb \u00e0 la d\u00e9mocratisation du Web dans le pays. \u00ab Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, scientifique au CERN, l\u2019Organisation europ\u00e9enne pour la &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5540\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Valentin Lacambre, figure des d\u00e9buts du Web 1989<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[69,44,4,5],"tags":[],"class_list":["post-5540","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-care","category-everyday-life","category-green-attitude","category-reader"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5540","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5540"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5540\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5542,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5540\/revisions\/5542"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5540"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5540"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5540"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}