{"id":5328,"date":"2019-01-24T10:50:10","date_gmt":"2019-01-24T09:50:10","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5328"},"modified":"2023-10-06T21:49:17","modified_gmt":"2023-10-06T20:49:17","slug":"tim-ingold","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5328","title":{"rendered":"Tim Ingold. Art et anthropologie"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Comment devons-nous vivre? Quelles sont les conditions et les possibilit\u00e9s de la vie dans ce monde que nous habitons ensemble&nbsp;? Les modes de vie humains \u2013\u00a0des mani\u00e8res de faire et de dire, de penser et de savoir \u2013 ne nous sont pas livr\u00e9s cl\u00e9s en main. Ils ne sont pas pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s, ni fix\u00e9s pour toujours. Vivre, c\u2019est perp\u00e9tuellement d\u00e9cider comment vivre, avec en permanence la possibilit\u00e9 de ramifications dans diff\u00e9rentes directions dont aucune n\u2019est plus normale ou plus naturelle que les autres. On pourrait d\u00e9finir la vie humaine comme un processus perp\u00e9tuel et collectif qui consiste \u00e0 d\u00e9cider comment l\u2019on va vivre. Chaque mode de vie repr\u00e9sente donc une exp\u00e9rimentation de vie collective. Il n\u2019est gu\u00e8re plus une solution au probl\u00e8me de la vie que ne le serait un chemin au probl\u00e8me consistant \u00e0 atteindre une destination inconnue. Un mode de vie est davantage une approche\u00a0en r\u00e9ponse \u00e0 ce probl\u00e8me.<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Imaginons un champ d\u2019\u00e9tude auquel il appartiendrait de tirer des enseignements de la plus grande vari\u00e9t\u00e9 possible d\u2019approches\u00a0; un champ qui chercherait \u00e0 convoquer, autour de ce probl\u00e8me du comment vivre, la sagesse et l\u2019exp\u00e9rience de tous les habitants du monde, quelle que soit leur histoire, leur moyen de subsistance, leurs condition de vie et leur localisation. C\u2019est ce champ que j\u2019appelle l\u2019anthropologie,<\/span> et je me consid\u00e8re moi-m\u00eame comme un anthropologue. Toutefois, j\u2019ai souvent la sensation que les personnes qui pratiquent r\u00e9ellement l\u2019anthropologie de nos jours sont les artistes. Cela ne s\u2019applique \u00e9videmment pas \u00e0 tous les artistes, et je n\u2019ai pas l\u2019intention de me retrouver entra\u00een\u00e9 dans un d\u00e9bat st\u00e9rile sur la question de ce qui est de l\u2019art ou n\u2019en est pas. Rares sont les questions qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une litt\u00e9rature aussi ennuyeuse et contre-productive. Cependant, <span style=\"color: #ff00ff;\">nous pouvons nous demander ce qui fait que l\u2019art peut \u00eatre anthropologique, c\u2019est \u00e0 dire autour de quels principes communs l\u2019art et l\u2019anthropologie peuvent converger. Ces principes sont selon moi au nombre de quatre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Le premier de ces principes est la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9<\/span>. L\u2019art est anthropologique s\u2019il pr\u00eate attention \u00e0 ce que font et disent les autres, s\u2019il accueille de bonne gr\u00e2ce ce qu\u2019on lui offre plut\u00f4t que de chercher \u00e0 extraire par subterfuge ce qu\u2019on ne lui offre pas. S\u2019il s\u2019efforce de rendre \u00e0 l\u2019autre ce que nous lui devons en \u00e9change de notre formation intellectuelle, pratique et morale.<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Le second principe est l\u2019ouverture<\/span>. Le but n\u2019est pas de parvenir \u00e0 des solutions finales qui permettraient de circonscrire la vie, mais plut\u00f4t de r\u00e9v\u00e9ler des chemins qui lui permettent d\u2019aller de l\u2019avant. En ce sens, l\u2019art est anthropologique lorsqu\u2019il prend position en faveur de ce qui est durable. Je ne veux pas dire par l\u00e0 qu\u2019il s\u2019agit de rendre le monde durable pour certains \u00e0 l\u2019exclusion des autres, mais plut\u00f4t de cr\u00e9er un monde qui laisse une place \u00e0 toute personne et \u00e0 toute chose.<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Le troisi\u00e8me principe est la comparaison<\/span>. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre qu\u2019aucune approche concernant la vie n\u2019est la seule approche possible, et que pour chaque approche que l\u2019on emprunte, il en existe d\u2019autres conduisant dans d\u2019autres directions. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de garder \u00e0 tout instant \u00e0 l\u2019esprit la question\u00a0: pourquoi telle direction plut\u00f4t que telle autre\u00a0?<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Enfin pour \u00eatre anthropologique, l\u2019art doit aussi \u00eatre critique,<\/span> au sens o\u00f9 nous ne pouvons nous contenter des choses telles qu\u2019elles sont. D\u2019un commun accord, les organisations de la production, de la distribution, de la gouvernance et des savoirs qui ont domin\u00e9 l\u2019\u00e9poque moderne ont conduit le monde au bord de la catastrophe. Nous avons besoin de toute l\u2019aide disponible pour trouver des moyens de continuer. Cependant personne, ni la science, ni la philosophie, ni les peuples indig\u00e8nes, ne d\u00e9tiennent par avance la cl\u00e9 de notre avenir \u2013\u00a0si jamais cette cl\u00e9 existait. Nous devons construire cet avenir ensemble, par nous-m\u00eames et pour nous-m\u00eames. Et nous ne pouvons y parvenir que par le dialogue et la conversation, en faisant de la vie humaine elle-m\u00eame une conversation.<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Pour \u00eatre anthropologique, l\u2019art doit donc \u00eatre g\u00e9n\u00e9reux, ouvert, comparatif et critique.<\/span> Il doit \u00eatre curieux plut\u00f4t qu\u2019interrogatif, offrir une ligne de questionnement plut\u00f4t que d\u2019exiger des r\u00e9ponses\u00a0; il doit \u00eatre attentionnel plut\u00f4t que guid\u00e9 par des intentions pr\u00e9alables, modestement exp\u00e9rimental plut\u00f4t qu\u2019audacieusement transgressif, critique sans \u00eatre enti\u00e8rement d\u00e9volu \u00e0 la critique. Il doit faire lien avecles forces qui donnent naissance aux id\u00e9es et aux choses, plut\u00f4t que de chercher \u00e0 exprimer ce qui existe d\u00e9j\u00e0\u00a0: pour \u00eatre anthropologique, l\u2019art doit concevoir sans \u00eatre conceptuel. C\u2019est un art qui renoue avec la responsabilit\u00e9 et le d\u00e9sir, qui permet au savoir de grandir de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00eatre \u00e0 travers les conversations de la vie. C\u2019est pourquoi des pratiques comme la marche, le dessin, la calligraphie, la musique instrumentale, la danse, la fabrication et le travail avec les mat\u00e9riaux \u2013 autant de pratiques que l\u2019on range souvent du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019 \u00ab\u00a0artisanat\u00a0\u00bb \u2013 sont pour moi exemplaires. Les artistes qui s\u2019engagent dans ces pratiques sont ceux qui, se rapprochent le plus, \u00e0 mon sens, de la v\u00e9ritable anthropologie, m\u00eame s\u2019ils ne pr\u00e9sentent pas consciemment leur travail comme tel.<\/p>\n<p>Depuis cinq ans, je m\u00e8ne avec un groupe de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Aberdeen en Ecosse des exp\u00e9riences autour de ces mani\u00e8res de faire de l\u2019anthropologie que l\u2019on pourrait tout aussi bien consid\u00e9rer comme des mani\u00e8res de faire de l\u2019art. Notre projet, men\u00e9 avec le soutien d\u2019une subvention avanc\u00e9e du Conseil europ\u00e9en de la recherche, s\u2019intitule \u00ab\u00a0Knowing from the Inside\u00a0\u00bb ou KFI (\u00ab\u00a0Savoir de l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb), et repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur les quatre principes que j\u2019ai \u00e9nonc\u00e9s. La port\u00e9e du projet est tr\u00e8s vaste\u00a0: elle couvre la synergie entre anthropologie et architecture, arts plastiques et design. Cependant, pour les besoins de cet article, je consid\u00e9rerai l\u2019art dans le sens le plus large du terme, c\u2019est \u00e0 dire en y incluant non seulement l\u2019architecture et le design, mais aussi des domaines comme la musique, la danse, le th\u00e9\u00e2tre exp\u00e9rimental et la litt\u00e9rature dans lesquels \u2013 bien que ceux-ci ne fassent pas partie de notre proposition initiale \u2013 nous nous sommes toutefois profond\u00e9ment investis.<\/p>\n<p>En effet, au cours de ces cinq ann\u00e9es, les pratiques auxquelles nous avons pris part ont \u00e9t\u00e9 si nombreuses et si vari\u00e9es qu\u2019il serait difficile d\u2019en tracer ici un r\u00e9sum\u00e9. Cependant, pour vous donner quelques exemples, nous avons appris la vannerie, la technique du vitrail et la charpenterie afin de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 des questions comme la m\u00e9moire, la lumi\u00e8re, la couleur et la g\u00e9n\u00e9ration de la forme. Nous avons travaill\u00e9 avec des artistes pour cr\u00e9er des installations de terre glaise en grand format. Nous avons collabor\u00e9 avec des artistes de th\u00e9\u00e2tre pour \u00e9tudier le chant, la respiration, le geste et leur potentiel expressif. Nous avons rencontr\u00e9 des glaciologues pour comprendre leur contact quotidien avec la mati\u00e8re de la glace, et des sp\u00e9cialistes des sols pour \u00e9tudier leur travail exp\u00e9rimental visant \u00e0 restaurer les sols des villes. Nous avons m\u00e9lang\u00e9 du b\u00e9ton et explor\u00e9 ses propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles et son comportement, en particulier lorsque ce mat\u00e9riau est expos\u00e9 \u00e0 des secousses sismiques.<\/p>\n<p>Nous avons travaill\u00e9 avec des agriculteurs et des p\u00eacheurs, en collaboration avec des agronomes et des biologistes, avec lesquels nous nous sommes pench\u00e9s sur des questions touchant \u00e0 la conservation terrestre et marine. Nous avons examin\u00e9 le rapport entre chant et broderie, danse et dessin, musique et notation, architecture et g\u00e9om\u00e9trie. Nous nous sommes associ\u00e9s \u00e0 des designers pour r\u00e9fl\u00e9chir aux surfaces et \u00e0 leurs transformations. Nous avons \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re dont toutes ces pratiques infl\u00e9chissent les questions touchant \u00e0 la p\u00e9dagogie et \u00e0 l\u2019\u00e9ducation. En effet, s<span style=\"color: #ff00ff;\">\u2019il existe une conclusion commune \u00e0 tirer de toutes nos recherches, c\u2019est que la mission d\u2019\u00e9ducation est l\u2019objectif premier autour duquel convergent art et anthropologie. Pour l\u2019art comme pour l\u2019anthropologie, le monde tout entier \u2013\u00a0personnes, choses et mat\u00e9riaux \u2013 est une universit\u00e9 o\u00f9 nous nous rendons pour \u00e9tudier, penser et apprendre.<\/span><\/p>\n<p>Pourtant, pour le courant dominant de l\u2019anthropologie, notre approche vis-\u00e0-vis du \u00ab\u00a0savoir de l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb demeure peu consensuelle, pour user d\u2019un euph\u00e9misme. En effet, la majorit\u00e9 des anthropologues en exercice se contentent d\u2019autre chose\u00a0: non pas d\u2019une \u00e9ducation mais d\u2019une ethnographie. Or<span style=\"color: #00ccff;\"> le but de l\u2019ethnographie est tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de celui de l\u2019anthropologie telle que je viens de la d\u00e9crire. Celle-ci consiste non pas \u00e0 \u00e9tudier avec les gens mais \u00e0 d\u00e9velopper des \u00e9tudes sur\u00a0eux\u00a0; non pas \u00e0 apprendre d\u2019eux mais d\u2019apprendre des choses\u00a0sur eux. L\u2019ethnographie vise \u00e0 d\u00e9crire, \u00e0 comprendre et \u00e0 interpr\u00e9ter, en profondeur et en d\u00e9tail, \u00e0 quoi ressemble la vie pour quelques personnes, quelque part, \u00e0 un moment quelconque. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une vis\u00e9e tr\u00e8s respectable, et je ne pense pas qu\u2019elle soit mauvaise. <\/span>Cependant, j\u2019affirme simplement que cette vis\u00e9e est diff\u00e9rente de celle de l\u2019anthropologie \u2013\u00a0et pour la m\u00eame raison, tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de l\u2019art, et de ce que nous cherchons \u00e0 faire au sein du projet KFI.<\/p>\n<p>Pourtant, malgr\u00e9 cela, la plupart des tentatives de <span style=\"color: #ff00ff;\">combiner art et anthropologie<\/span>, de mani\u00e8re d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et quelque peu emprunt\u00e9e, se sont concentr\u00e9es sur l\u2019ethnographie, qui a servi de ciment pour faire coller ensemble ces deux champs. Ces tentatives n\u2019ont jamais \u00e0 mon sens r\u00e9ussi tout \u00e0 fait&nbsp;: elles ont tendance \u00e0 produire de l\u2019art et de l\u2019ethnographie de mauvaise qualit\u00e9. En effet, l\u2019ambition de l\u2019ethnographie d\u2019atteindre l\u2019exactitude descriptive va \u00e0 l\u2019encontre des ambitions plus sp\u00e9culatives de l\u2019art. L\u2019ethnographie regarde vers l\u2019arri\u00e8re, et l\u2019art vers l\u2019avant. De plus, le recours de l\u2019art \u00e0 l\u2019ethnographie entra\u00eene g\u00e9n\u00e9ralement deux tendances qui contribuent pour beaucoup \u00e0 d\u00e9cr\u00e9dibiliser son ambition anthropologique. <span style=\"color: #00ccff;\">\u00c9nonc\u00e9es il y a plus de vingt ans par l\u2019historien de l\u2019art Hal Foster dans un article justement intitul\u00e9 \u00ab L\u2019artiste comme ethnographe \u00bb, ces deux tendances sont d\u2019une part l\u2019obsession pour l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, et de l\u2019autre la volont\u00e9 de tout situer dans un contexte social, culturel et historique.<\/span><\/p>\n<p>Je commencerai par le probl\u00e8me de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Les anthropologues aiment \u00e0 impressionner leurs amis avec des r\u00e9cits de leurs rencontres avec ce qu\u2019ils appellent \u00ab\u00a0l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale\u00a0\u00bb. Pour certains, ces rencontres constituent presque une m\u00e9daille d\u2019honneur qui leur conf\u00e8rerait le droit de parler de l\u2019autre \u2013 de sa force politique ou de son potentiel transgressif \u2013 avec une autorit\u00e9 qu\u2019ils refusent \u00e0 leurs pairs moins exp\u00e9riment\u00e9s ou aventureux. Cette m\u00e9daille, de nombreux artistes, consum\u00e9s par ce que Foster appelle \u00ab\u00a0la jalousie de l\u2019ethnographe\u00a0\u00bb, r\u00eaveraient de l\u2019arborer. Une question se pose cependant&nbsp;: jusqu\u2019\u00e0 quel point une personne doit-elle \u00eatre \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb pour m\u00e9riter que son alt\u00e9rit\u00e9 soit consid\u00e9r\u00e9e comme radicale\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019expression \u00ab\u00a0alt\u00e9rit\u00e9 radicale\u00a0\u00bb est emprunt\u00e9e au philosophe Emmanuel L\u00e9vinas. Elle d\u00e9note une posture \u00e9thique qui consiste \u00e0 laisser l\u2019autre venir \u00e0 soi&nbsp;; \u00e0 le laisser \u00eatre soi-m\u00eame sans entretenir aucune id\u00e9e pr\u00e9con\u00e7ue quant au type de soi auquel on a affaire, ni pr\u00e9juger en aucune mani\u00e8re des termes de son interaction ou de sa conversation avec lui. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est, du moins dans un premier temps, absolue. Elle n\u2019admet aucune variation de degr\u00e9 qui ferait que certaines personnes seraient plus autres que d\u2019autres. Et pourtant, d\u00e8s lors que les anthropologues introduisent la culture dans leur conception de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, ce caract\u00e8re absolu est mis en cause. En effet, le fait de d\u00e9clarer que des personnes appartiennent \u00e0 une autre culture que la sienne revient imm\u00e9diatement \u00e0 cadrer leur diff\u00e9rence dans les termes d\u2019une classification impos\u00e9e. Il y a des gens de notre genre, et \u00a0il y les autres. Nous les pla\u00e7ons \u00e0 priori, eux les autres, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019une fronti\u00e8re entre deux mondes culturels\u00a0: le n\u00f4tre et le leur. Ce qui revient bien entendu \u00e0 pr\u00e9juger de la mani\u00e8re dont nous allons interagir avec ces personnes.<\/p>\n<p>Il va sans dire que les gens sont diff\u00e9rents. Mais cette diff\u00e9rence tient-elle \u00e0 leur alt\u00e9rit\u00e9&nbsp;? Ou encore, pour formuler la question autrement\u00a0: qu\u2019est-ce qui vient en premier, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ou la diff\u00e9rence\u00a0? Selon Levinas, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est une chose donn\u00e9e. Je souscrirais plus volontiers \u00e0 l\u2019opinion contraire, qui se rapproche de celle de Gilbert Simondon et Gilles Deleuze\u00a0: l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est produite continuellement depuis l\u2019int\u00e9rieur de la matrice de rapports dans laquelle nous sommes tous \u00e0 priori immerg\u00e9s. Autrement dit, elle est une fonction de l\u2019ontogen\u00e8se. Selon cette position, la diff\u00e9rence est premi\u00e8re et c\u2019est l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui en d\u00e9coule. Nous n\u2019avons pas affaire \u00e0 un monde fait d\u2019\u00eatres radicalement diff\u00e9rents les uns des autres, comme c\u2019est le cas chez Levinas, mais \u00e0 un monde fait de devenirs qui grandissent, se diff\u00e9rencient, se rapprochent et se s\u00e9parent. <span style=\"color: #ff00ff;\">Les gens seraient donc diff\u00e9rents non pas parce qu\u2019ils appartiennent \u00e0 des mondes culturels autres, mais parce qu\u2019ils sont nos compagnons de voyage, embarqu\u00e9s avec nous dans le m\u00eame monde<\/span>.<\/p>\n<p>Au contraire, l\u2019ethnographie porte ceux qui la pratiquent \u00e0 placer l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 avant la diff\u00e9rence. Il existe dans ce que l\u2019on nomme souvent la \u00ab\u00a0rencontre ethnographique\u00a0\u00bb, une schizochronie inh\u00e9rente \u2013 un terme emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019anthropologue Johannes Fabian. Lors d\u2019une rencontre dite ethnographique, nous tournons le dos aux personnes au moment m\u00eame o\u00f9 nous nous ouvrons \u00e0 eux. Nous \u00e9coutons ce qu\u2019ils ont \u00e0 dire, attentifs \u00e0 ce que cela nous apprend sur eux, puis nous repartons pour tout retranscrire. Dans les faits, cela revient \u00e0 faire de l\u2019autre un substitut, tenant lieu de projet id\u00e9alis\u00e9 d\u2019un moi anthropologique ou artistique. Cette posture conduit \u00e0 une codification de la diff\u00e9rence comme identit\u00e9 manifeste, et de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 comme extran\u00e9it\u00e9. Cela peut, comme le remarque Foster, constituer le point de d\u00e9part d\u2019une politique de la marginalit\u00e9 qui exclut l\u2019autre de fait, plut\u00f4t que celui d\u2019une politique de l\u2019immanence \u00e0 laquelle nous pouvons tous participer sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette marginalisation de l\u2019autre est renforc\u00e9e par la tendance qui consiste \u00e0 placer ce dernier dans un contexte \u2013 ce qui revient une fois encore \u00e0 le placer dans un cadre, \u00e0 le situer, et ce faisant, \u00e0 neutraliser la force de sa pr\u00e9sence. Une fois que l\u2019autre a \u00e9t\u00e9 de la sorte compris, d\u00e9crit, d\u00e9sarm\u00e9 et laiss\u00e9 pour mort, nous n\u2019avons plus \u00e0 nous pr\u00e9occuper de lui ou de ce qu\u2019il a \u00e0 dire. La contextualisation de l\u2019autre ne le met pas en avant pour lui permettre d\u2019\u00eatre lui-m\u00eame\u00a0: au contraire, elle le place dans une position de retrait, le renvoyant \u00e0 ce que l\u2019anthropologue Alfred Gell appelait les \u00ab\u00a0intentionnalit\u00e9s complexes\u00a0\u00bb qui sont sens\u00e9es lui servir de motivations. C\u2019est ainsi que l\u2019ethnographe se retrouve dans un r\u00f4le similaire \u00e0 celui du critique d\u2019art ou de l\u2019historien de l\u2019art\u00a0: il fournit un contexte d\u2019interpr\u00e9tation et d\u00e9cerne aux peuples et \u00e0 leurs productions l\u2019imprimatur de son expertise ou de sa cr\u00e9dibilit\u00e9. Il s\u2019arroge la t\u00e2che d\u2019expliquer leur signification \u00e0 un public dont le sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle face au savant-critique se trouve ainsi perp\u00e9tu\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce ph\u00e9nom\u00e8ne que le projet KFI cherche \u00e0 \u00e9viter.<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Pour toutes les raisons \u00e9voqu\u00e9es plus haut, je ne crois pas que l\u2019art qui aspire \u00e0 \u00eatre anthropologique fasse bon m\u00e9nage<span style=\"color: #00ccff;\"> avec l\u2019ethnographie.<\/span><\/span> Cependant, qu\u2019en est-il de la science&nbsp;? Si l\u2019anthropologie est assimilable \u00e0 l\u2019art, cela veut-il dire qu\u2019elle \u00e9choue en tant que science&nbsp;?\u00a0 La r\u00e9ponse \u00e0 cette question d\u00e9pend pour une large part du sens que l\u2019on attache au mot \u00ab donn\u00e9es \u00bb. Une donn\u00e9e est litt\u00e9ralement une chose donn\u00e9e (du latin dare, donner). Or l\u2019une des composantes essentielles du don est, comme l\u2019a montr\u00e9 l\u2019ethnologue Marcel Mauss dans son \u00e9tude fondatrice, l\u2019id\u00e9e que l\u2019autre accepte ce qui est donn\u00e9 et rend la pareille par un contre-don. On retrouve ici le principe de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, tout aussi fondamental pour la pratique de l\u2019art et de l\u2019anthropologie qu\u2019il l\u2019est dans la vie quotidienne. Cependant, ce que les scientifiques consid\u00e8rent aujourd\u2019hui comme des donn\u00e9es n\u2019a en aucun cas \u00e9t\u00e9 c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un don ou d\u2019une offrande. Collecter des donn\u00e9es, pour un.e scientifique, ce n\u2019est pas recevoir ce qui est donn\u00e9 mais extraire ce qui ne l\u2019est pas. Qu\u2019elles soient trait\u00e9es, nettoy\u00e9es, d\u00e9pos\u00e9es ou pr\u00e9cipit\u00e9es, les donn\u00e9es qui sont extraites nous parviennent par morceaux (ou \u00ab bits \u00bb en anglais, NDLT) d\u00e9j\u00e0 arrach\u00e9s aux courants de la vie, au flux et au reflux, et \u00e0 leurs implications r\u00e9ciproques. Pour un\u00b7e scientifique, le simple fait de reconna\u00eetre la r\u00e9ciprocit\u00e9 du rapport de don qu\u2019il entretient avec les choses appartenant au monde qu\u2019il \u00e9tudie reviendrait \u00e0 disqualifier sa d\u00e9marche de recherche ainsi que toutes ses conclusions.<\/p>\n<p>C\u2019est justement du fait de leur nature morcel\u00e9e que les donn\u00e9es scientifiques sont g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9es comme quantitatives. En effet, ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que les choses ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9es aux courants de leur gen\u00e8se et qu\u2019elles se sont solidifi\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 former ces objets distincts que l\u2019on nomme des \u00ab\u00a0faits\u00a0\u00bb qu\u2019elles peuvent r\u00e9ellement \u00eatre compt\u00e9es. Pour tenter de re-pr\u00e9senter ce qu\u2019ils avaient re\u00e7u en don sous la forme d\u2019une r\u00e9colte de faits, les anthropologues ont pu soutenir que leurs donn\u00e9es \u00e9taient qualitatives plut\u00f4t que quantitatives. Cependant, je me m\u00e9fie beaucoup de l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0donn\u00e9es qualitatives\u00a0\u00bb. En effet, la qualit\u00e9 d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne ne peut r\u00e9sider que dans sa pr\u00e9sence\u00a0: dans la mani\u00e8re dont ce ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019ouvre et s\u2019offre \u00e0 son entourage, dont nous faisons partie d\u00e8s lors que nous le percevons. Pourtant, dans le moment m\u00eame o\u00f9 l\u2019on transforme une qualit\u00e9 en donn\u00e9e, le ph\u00e9nom\u00e8ne se trouve cl\u00f4tur\u00e9 et d\u00e9tach\u00e9 de la matrice de sa formation. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 devient une fa\u00e7ade dissimulant l\u2019expropriation. Et c\u2019est cette posture qui est, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9, au centre de l\u2019attitude schizochronique de l\u2019ethnographie traditionnelle.<\/p>\n<p>Essayons de comparer un objet dur \u2013 par exemple, une balle \u2013 avec un objet \u00e9lastique. Une balle dure peut, lorsqu\u2019elle entre en contact avec d\u2019autres objets dans le monde, avoir un impact. Elle peut les frapper ou m\u00eame les briser. Dans les sciences dures, chaque impact est une donn\u00e9e\u00a0; en accumulant suffisamment de donn\u00e9es, on peut \u00e9ventuellement parvenir \u00e0 effectuer une perc\u00e9e. La surface du monde c\u00e8de sous l\u2019impact de ces coups incessants et ce faisant, abandonne certains de ses secrets. La balle \u00e9lastique, au contraire, fl\u00e9chit et se d\u00e9forme au contact d\u2019autres objets, \u00e9pousant certaines de leurs caract\u00e9ristiques tandis que ces objets, eux, ploient sous sa pression selon leurs inclinations et leurs dispositions propres. Cette balle r\u00e9agit aux choses dans le m\u00eame temps que les choses r\u00e9agissent \u00e0 la elle. En un mot, elle entre avec les choses dans un rapport de correspondance.<\/p>\n<p>Dans ses pratiques qui consistent \u00e0 faire lien avec les personnes parmi lesquelles il travaille et \u00e0 apprendre de ces personnes \u2013 on parle d\u2019observation participante\u00a0\u2013, l\u2019anthropologue devient un\u00b7e correspondant\u00b7e. Il ou elle retient un peu de la mani\u00e8re de bouger, de sentir et de penser de ses h\u00f4tes, un peu de leurs comp\u00e9tences pratiques et de leurs modes d\u2019attention. La correspondance, que ce soit avec des personnes ou avec des choses, est un travail dans lequel on met tout son c\u0153ur, et qui revient \u00e0 rendre aux \u00eatres humains et non-humains avec lesquels nous partageons notre monde ce que nous leur devons de notre existence et de notre formation.<\/p>\n<p>L\u2019anthropologie, tout comme l\u2019art, peut donc \u00eatre une science, au sens d\u2019une science de la correspondance, dans laquelle la connaissance se d\u00e9veloppe depuis l\u2019int\u00e9rieur de la matrice de nos rapports en perp\u00e9tuelle \u00e9volution avec les personnes et les choses, dans un processus d\u2019attention et de r\u00e9ponse r\u00e9ciproques. C\u2019est exactement la nature de notre travail dans le sein du projet KFI.<\/p>\n<p>En Allemagne, il y a deux cent ans, Johan Wolfgang von Goethe proposait une conception de la science tr\u00e8s semblable \u00e0 celle-ci. Cette science exigeait de ceux qui la pratiquent qu\u2019ils passent du temps avec l\u2019objet de leur attention, qu\u2019ils observent attentivement et avec tous leurs sens, qu\u2019ils dessinent ce qu\u2019ils observent et qu\u2019ils s\u2019efforcent d\u2019atteindre un tel niveau d\u2019implication r\u00e9ciproque ou d\u2019appariage, dans la perception comme dans l\u2019action, que l\u2019observateur et la chose observ\u00e9e deviennent \u00e0 terme indiscernables. C\u2019est de ce creuset d\u2019implication r\u00e9ciproque que na\u00eet toute connaissance, affirme Goethe. Cependant, les attitudes contemporaines vis-\u00e0-vis de ce que le courant dominant techno-scientifique appelle la \u00ab\u00a0science goeth\u00e9enne\u00a0\u00bb sont r\u00e9v\u00e9latrices. Celle-ci suscite g\u00e9n\u00e9ralement un niveau d\u2019indiff\u00e9rence voisin du m\u00e9pris. Les personnes qui la pratiquent sont ridiculis\u00e9es, tandis que les propositions d\u2019articles qui s\u2019y r\u00e9f\u00e8rent sont syst\u00e9matiquement rejet\u00e9es par les revues scientifiques.<\/p>\n<p>Cette attitude n\u2019a pourtant pas toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente. En effet, tout me porte \u00e0 croire que ce n\u2019est pas un hasard si ce rejet virulent de ce que nous pourrions appeler la science de la correspondance\u00a0a co\u00efncid\u00e9 avec la colossale expansion, dans les quarante derni\u00e8res ann\u00e9es, de la mondialisation et de l\u2019\u00e9conomie politique n\u00e9olib\u00e9rale. De toute \u00e9vidence, nous avons assist\u00e9 pendant les derni\u00e8res d\u00e9cennies \u00e0 un \u00ab\u00a0durcissement\u00a0\u00bb tr\u00e8s marqu\u00e9 de la science, qui peut ais\u00e9ment \u00eatre corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 sa marchandisation en tant que moteur d\u2019une \u00e9conomie mondiale de la connaissance. Or cette commoditisation de la connaissance exige que les fruits de la d\u00e9marche scientifique soient arrach\u00e9s aux courants de la vie. Cette rupture est assur\u00e9e par la m\u00e9thodologie\u00a0: plus la science est dure, plus sa m\u00e9thodologie est robuste. La comp\u00e9tition sans r\u00e9pit pour l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0innovation\u00a0\u00bb et l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0excellence\u00a0\u00bb\u00a0 a eu pour effet de nourrir une sorte de course aux armements m\u00e9thodologique qui \u00e9loigne toujours davantage les scientifiques des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019ils font profession d\u2019\u00e9tudier, et les entra\u00eene toujours davantage dans des mondes virtuels qu\u2019ils ont invent\u00e9s eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Pourtant, il ne saurait y avoir de science sans observation, et il ne saurait y avoir d\u2019observation sans que l\u2019attention de l\u2019observateur n\u2019\u00e9pouse \u00e9troitement les aspects du monde auxquels elle s\u2019applique. C\u2019est en insistant sur cet engagement de l\u2019observateur \u2013 et en s\u2019int\u00e9ressant aux pratiques scientifiques plut\u00f4t qu\u2019aux protocoles \u2013 que l\u2019on peut renouer avec ces m\u00eames engagements exp\u00e9rientiels et performatifs que la m\u00e9thodologie se donne tant de peine \u00e0 couvrir. En effet, dans la pratique, les scientifiques sont eux aussi immerg\u00e9s dans le monde de la vie, attentifs, r\u00e9actifs aux froissements et aux murmures de leur environnement.<\/p>\n<p>Dans une conf\u00e9rence o\u00f9 il retrace sa d\u00e9couverte de la structure de la mol\u00e9cule de benz\u00e8ne, le chimiste Friedrich August Kekul\u00e9 offre aux jeunes chercheurs le conseil suivant\u00a0: \u00ab\u00a0Prenez note de chaque empreinte, de la courbure de chaque brindille, de chaque feuille sur le sol\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi seulement que vous verrez o\u00f9 poser le pied. Pour Kekul\u00e9, la science \u00e9tait une forme d\u2019excursion ou, pour reprendre ses mots, un travail \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9claireur\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9claireur entre en correspondance avec les choses dans leur devenir, plut\u00f4t que de s\u2019informer de ce qui est d\u00e9j\u00e0 solidifi\u00e9. Il ne se contente pas de r\u00e9colter, mais il acceptece que le monde lui offre. C\u2019est selon moi par cette profession plus humble, plut\u00f4t qu\u2019en s\u2019arrogeant une autorit\u00e9 exclusive pour repr\u00e9senter une r\u00e9alit\u00e9 donn\u00e9e, que la recherche scientifique peut converger avec la sensibilit\u00e9 artistique, dans la mesure o\u00f9 elles sont toutes deux des mani\u00e8res de conna\u00eetre-en-\u00e9tant.<\/p>\n<p>Dans la pratique en effet, les mains et les esprits des chercheurs, tout comme ceux des artistes et des artisans, absorbent dans leur mani\u00e8re de travailler une acuit\u00e9 perceptive en phase avec les mati\u00e8res qui ont capt\u00e9 leur attention. De plus, \u00e0 mesure que ces mati\u00e8res \u00e9voluent, l\u2019exp\u00e9rience qui s\u2019acquiert en travaillant avec ces mati\u00e8res \u00e9volue elle aussi. Bien s\u00fbr, dans la pratique, les chercheurs sont tous diff\u00e9rents \u2013 tout comme peuvent l\u2019\u00eatre les artistes, les anthropologues, et les humains en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: ils se distinguent entre eux par les sp\u00e9cificit\u00e9s de leur exp\u00e9rience et par les comp\u00e9tences qu\u2019ils ont acquis \u00e0 travers elle, et non par la d\u00e9marcation territoriale d\u2019un champ d\u2019\u00e9tude. Lorsqu\u2019elle devient art, la science est \u00e0 la fois personnelle et charg\u00e9e de sentiment\u00a0; sa sagesse na\u00eet de l\u2019imagination et de l\u2019exp\u00e9rience\u00a0; ses voix multiples appartiennent \u00e0 tous et \u00e0 chacun, et non \u00e0 une autorit\u00e9 transcendante \u00e0 laquelle ces voix serviraient indiff\u00e9remment de porte-parole. Dans cet espace o\u00f9 le travail d\u2019\u00e9claireur du scientifique rejoint l\u2019art de l\u2019investigation, comme par exemple dans la pratique de l\u2019anthropologie, grandir dans la connaissance du monde revient aussi \u00e0 grandir dans la connaissance de soi.<\/p>\n<p>L\u2019espace o\u00f9 convergent l\u2019art et la science est la recherche de la v\u00e9rit\u00e9. Je n\u2019utilise pas le mot de v\u00e9rit\u00e9 pour d\u00e9signer le fait par opposition au fantasme, mais plut\u00f4t pour \u00e9voquer l\u2019union de l\u2019exp\u00e9rience et de l\u2019imagination, au sein d\u2019un monde pour lequel nous sommes vivants et qui est vivant pour nous. Confondre la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 avec la recherche de l\u2019objectivit\u00e9 est une grave erreur. En effet, si cette derni\u00e8re n\u00e9cessite de couper tout lien avec le monde, la premi\u00e8re exige au contraire notre participation enti\u00e8re et inconditionnelle. Elle exige que nous reconnaissions ce que nous devons au monde pour notre existence et notre formation, en tant qu\u2019\u00eatres vivant au sein de ce monde, mais aussi que ce que ce monde nous doit.<\/p>\n<p>Je suis convaincu que ce que nous appelons recherche est une mani\u00e8re d\u2019entretenir ce rapport de reconnaissance mutuelle. Ainsi d\u00e9finie, la recherche implique \u00e0 la fois curiosit\u00e9 et responsabilit\u00e9. Nous sommes curieux de ce monde pr\u00e9cis\u00e9ment parce que nous en sentons responsables. Nous nous sentons responsables de la terre et de ses habitants humains et non-humains. Nous nous sentons responsables du pass\u00e9, parce qu\u2019il nous permet de mieux nous conna\u00eetre nous m\u00eames et nos origines. Et nous nous sentons responsables de l\u2019avenir, parce que lorsque nous ne serons plus l\u00e0, nous voulons laisser derri\u00e8re nous un monde habitable pour les g\u00e9n\u00e9rations futures. Bref, la curiosit\u00e9 et la responsabilit\u00e9 sont deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille, et cette m\u00e9daille est la v\u00e9rit\u00e9. La recherche est donc la poursuite de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 travers la pratique de la curiosit\u00e9 et de la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour beaucoup de gens aujourd\u2019hui, la v\u00e9rit\u00e9 est un mot qui effraie et qu\u2019il convient, lorsqu\u2019on l\u2019utilise, d\u2019utiliser entre guillemets. Ce mot \u00e9voque des images terrifiantes des syst\u00e8mes oppressifs d\u00e9ploy\u00e9s au nom de la v\u00e9rit\u00e9 par ceux qui se sont auto-d\u00e9sign\u00e9s comme ses repr\u00e9sentants ou ambassadeurs ici-bas. Nous ne devons cependant pas rendre la v\u00e9rit\u00e9 coupable de toutes les fautes commises en son nom. Le tort r\u00e9side dans la totalisation de la v\u00e9rit\u00e9, dans sa conversion en un monolithe \u00e9ternel \u00e9rig\u00e9 en monument, atemporel et fig\u00e9 \u00e0 jamais. Ce tort repose sur une illusion de la part des soi-disant gardiens de la v\u00e9rit\u00e9, qui consiste \u00e0 croire qu\u2019ils sont eux-m\u00eames au-dessusde la v\u00e9rit\u00e9, qu\u2019ils en sont les ma\u00eetres et que la v\u00e9rit\u00e9 est \u00e0 leurs ordres. L\u2019histoire humaine est parsem\u00e9e de projets d\u00e9lirants de ce genre, qui ont tous \u00e9t\u00e9 catastrophiques pour ceux qui y \u00e9taient assujettis, et qui ont tous fini par \u00eatre balay\u00e9s par l\u2019histoire.<\/p>\n<p>La recherche, au contraire, repose sur le constat que nous ne pouvons jamais conqu\u00e9rir la v\u00e9rit\u00e9, pas plus que nous ne pouvons conqu\u00e9rir la vie. De telles conqu\u00eates sont r\u00e9serv\u00e9es aux immortels. Mais pour nous mortels, la v\u00e9rit\u00e9 est toujours plus grande que nous, toujours au-del\u00e0 de ce qui peut \u00eatre d\u00e9termin\u00e9 physiquement ou saisi par les cat\u00e9gories de la pens\u00e9e. La v\u00e9rit\u00e9 est in\u00e9puisable. Quels que soient le lieu et le point dans le temps o\u00f9 nous nous trouvons, il est toujours possible d\u2019aller plus loin. La recherche ne nous promet aucune illumination finale. Nous faisons route dans l\u2019ombre en t\u00e2tonnant, sans aucune issue en perspective, en suivant chaque indice susceptible de nous ouvrir un passage. Cette perspective ne porte gu\u00e8re \u00e0 l\u2019optimisme, ni \u00e0 la croyance \u2013 r\u00e9pandue parmi les th\u00e9oriciens du progr\u00e8s \u2013 que le meilleur des mondes est \u00e0 port\u00e9e de main. Pourtant, m\u00eame si elle n\u2019est pas optimiste, la recherche garde toujours espoir. En effet, en faisant de chaque conclusion une ouverture et de chaque solution apparente un nouveau probl\u00e8me, elle garantit que la vie peut continuer. Et c\u2019est pour cette raison que la recherche est une des responsabilit\u00e9s premi\u00e8res des \u00eatres vivants.<\/p>\n<p>Si comme nous l\u2019avons vu la recherche est la poursuite de la v\u00e9rit\u00e9 et que la v\u00e9rit\u00e9 reste toujours hors de notre port\u00e9e, alors la recherche ne saurait se circonscrire \u00e0 la collecte et \u00e0 l\u2019analyse de donn\u00e9es. Elle doit aller au-del\u00e0 du fait. Le fait nous arr\u00eate dans notre \u00e9lan et nous bloque la route. \u00ab\u00a0C\u2019est comme \u00e7a\u00a0\u00bb, nous dit-il. \u00ab\u00a0On n\u2019avance pas plus loin\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0 Cela ne veut pas dire que la v\u00e9rit\u00e9 se trouve derri\u00e8re\u00a0les faits, et qu\u2019elle requiert une intelligence sup\u00e9rieure arm\u00e9e d\u2019un outillage th\u00e9orique capable de transpercer la surface des apparence ou des miroirs id\u00e9ologiques qui trompent le commun des mortels en leur faisant croire qu\u2019ils savent distinguer la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019illusion. La v\u00e9rit\u00e9 ne se cache pas non plus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur\u00a0des faits, comme une essence insondable qui demeurerait \u00e0 jamais cach\u00e9e \u00e0 nos yeux, enfouie en elle-m\u00eame. Je dirais plut\u00f4t que ce qui nous semble dans un premier temps fait de blocages s\u2019av\u00e8re ensuite, lorsque nous cherchons \u00e0 nouveau \u2013 c\u2019est \u00e0 dire lorsque nous re-cherchons \u2013\u00a0 fait d\u2019ouvertures qui nous permettent d\u2019entrer.<\/p>\n<p>Tout se passe comme si le fait pivotait de quatre-vingt dix degr\u00e9s, comme une porte qui s\u2019ouvre, jusqu\u2019\u00e0 ne plus \u00eatre un obstacle pos\u00e9 face \u00e0 nous mais un objet align\u00e9 longitudinalement avec nos mouvements. Nous suivons le fait l\u00e0 o\u00f9 il nous m\u00e8ne. \u00ab\u00a0Viens avec nous\u00a0\u00bb, dit-il. La raison qui nous avait auparavant forc\u00e9s \u00e0 arr\u00eater de chercher appara\u00eet plus tard, dans la re-cherche, comme un nouveau commencement\u00a0: une entr\u00e9e vers un monde qui n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 form\u00e9 mais en voie de formation. Ce n\u2019est pas comme si nous avions transperc\u00e9 la surface du monde pour d\u00e9couvrir ses secrets cach\u00e9s. Les portes de la perception s\u2019ouvrent et, alors que nous nous faisons lien avec les choses dans les rapports et les processus de leur formation, la surface elle-m\u00eame s\u2019\u00e9vapore. La v\u00e9rit\u00e9 de ce monde ne se trouve donc pas \u00ab\u00a0ailleurs\u00a0\u00bb,\u00a0 ni \u00a0n\u2019est \u00e9tablie par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des faits objectifs, mais elle est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur. Il s\u2019agit l\u00e0 de la matrice m\u00eame de notre existence d\u2019\u00eatres terriens. Nous ne pouvons avoir de connaissance de cette v\u00e9rit\u00e9 que depuis l\u2019int\u00e9rieur. Le \u00ab\u00a0conna\u00eetre-en-\u00e9tant\u00a0\u00bb est en bref l\u2019essence m\u00eame de la recherche. Et c\u2019est \u00e0 ce type de recherche que se consacrent l\u2019art et l\u2019anthropologie.<\/p>\n<p>Cette conclusion para\u00eetra bien s\u00fbr blasph\u00e9matoire \u00e0 ceux qui consid\u00e8rent qu\u2019une v\u00e9ritable connaissance du monde ne peut \u00eatre obtenue qu\u2019en s\u2019extrayant de ce dernier et en l\u2019observant de loin. Pour ceux-l\u00e0, v\u00e9rit\u00e9 et objectivit\u00e9 sont indissociables. De fait, on comprend ais\u00e9ment que dans un monde o\u00f9 les faits semblent souvent divorc\u00e9s de toute observation et peuvent \u00eatre sur un coup de t\u00eate invent\u00e9s, propag\u00e9s par les m\u00e9dias de masse et manipul\u00e9s pour servir les int\u00e9r\u00eats des puissants ind\u00e9pendamment de leur v\u00e9racit\u00e9, il est normal que nous nous soucions de ce qui advient de la v\u00e9rit\u00e9. Beaucoup ont l\u2019impression que nous d\u00e9rivons sans ancre dans cette \u00e9poque de post-v\u00e9rit\u00e9. Il est l\u00e9gitime de rappeler qu\u2019il ne peut y avoir de faits v\u00e9ritables sans observation. Mais nous avons tort, \u00e0 mon sens, de confondre observation et objectivit\u00e9. En effet, il ne suffit pas pour observer de regarder les choses. Nous devons faire lien avec elles et les suivre. C\u2019est justement parce que l\u2019observation d\u00e9passe l\u2019objectivit\u00e9 que la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9passe elle aussi les faits.<\/p>\n<p>Dans la situation o\u00f9 se trouve le monde actuel, id\u00e9aliser la recherche comme une poursuite de la v\u00e9rit\u00e9 ancr\u00e9e dans la curiosit\u00e9 et la responsabilit\u00e9 pourrait sembler le fait d\u2019un r\u00eaveur incorrigible, voire d\u2019un nostalgique. \u00ab\u00a0Il faut regarder la v\u00e9rit\u00e9 en face\u00a0\u00bb, me direz-vous. \u00ab\u00a0Vous pouvez toujours essayer de cr\u00e9er un monde meilleur pour les g\u00e9n\u00e9rations futures, mais pour y parvenir vous allez devoir trouver des financements, montrer vos r\u00e9sultats et faire en sorte que ces r\u00e9sultats soient meilleurs que ceux de vos concurrents\u00a0\u00bb. Bref, pour faire de la recherche et mener ses projets \u00e0 bien, il faut jouer le jeu en suivant les r\u00e8gles et les r\u00e9compenses fix\u00e9es par des gouvernements et des corporations qui sont d\u00e9j\u00e0 fig\u00e9s dans la logique inexorable de la globalisation. Cependant, cette logique a corrompu le sens du mot \u00ab\u00a0recherche\u00a0\u00bb jusqu\u2019\u00e0 le rendre m\u00e9connaissable. La vraie\u00a0recherche, nous dit-on, c\u2019est une production du savoir dont on mesure la valeur \u00e0 l\u2019aune de sa nouveaut\u00e9 plut\u00f4t que d\u2019une quelconque r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. La plupart des recherches subventionn\u00e9es aujourd\u2019hui se r\u00e9sument \u00e0 l\u2019extraction de grandes quantit\u00e9s de \u00ab\u00a0donn\u00e9es\u00a0\u00bb et \u00e0 leur traitement par des programmes pour obtenir des \u00ab\u00a0outputs\u00a0\u00bb qui, dans leur application potentielle, pourront avoir un \u00ab\u00a0impact\u00a0\u00bb. Dans le cadre de l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale du savoir, l\u2019ordre du jour se r\u00e9sume au changement et \u00e0 l\u2019innovation, puisque les ressources de la plan\u00e8te sont en voie d\u2019\u00e9puisement et que, dans la comp\u00e9tition toujours plus intense pour une r\u00e9mun\u00e9ration toujours plus mince, seule la nouveaut\u00e9 fait vendre. \u00ab\u00a0La recherche d\u2019excellence est un moteur d\u2019innovation\u00a0\u00bb, nous r\u00e9p\u00e8te-t-on dans le langage macabre du capitalisme entrepreneurial.<\/p>\n<p>Il est vrai que la majorit\u00e9 des recherches entreprises dans ce que l\u2019on appelle de plus en plus souvent le \u00ab\u00a0monde de la recherche acad\u00e9mique \u00bb n\u2019aboutissent pas \u00e0 une application imm\u00e9diate. Ce sont des projets que l\u2019on consid\u00e8re comme motiv\u00e9s par la curiosit\u00e9, de ceux que les Britanniques qualifient de \u00ab\u00a0blue sky research\u00a0\u00bb. Les chercheurs d\u00e9fendent farouchement leur droit \u00e0 mener de la recherche fondamentale, malgr\u00e9 son co\u00fbt consid\u00e9rable pour les deniers publics, en listant r\u00e9guli\u00e8rement des d\u00e9couvertes qui, quelques ann\u00e9es seulement apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9es, ont eu des applications pratiques tellement importantes que nous continuons \u00e0 en d\u00e9pendre dans nos vies quotidiennes. Cependant, dans le monde de la recherche, la curiosit\u00e9 et la libert\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 dissoci\u00e9es de la responsabilit\u00e9. En tant qu\u2019importateur net de services, le revenu du monde de la recherche provient de ses exportations de savoir. Cependant, la d\u00e9cision de savoir comment ces savoirs doivent \u00eatre appliqu\u00e9s est abandonn\u00e9e \u00e0 ceux qui les ach\u00e8tent\u00a0: ceux-ci sont donc libre de d\u00e9cider si ces d\u00e9couvertes serviront \u00e0 produire des bombes, \u00e0 soigner des maladies ou \u00e0 truquer des march\u00e9s. Et pourquoi les scientifiques devraient-ils s\u2019en soucier\u00a0?<\/p>\n<p>Cette attitude, tr\u00e8s r\u00e9pandue dans les domaines d\u00e9sign\u00e9s sous l\u2019acronyme STEM (sciences, technologies, ing\u00e9nierie et math\u00e9matiques), montre \u00e0 quel point le \u00ab\u00a0ciel bleu\u00a0\u00bb n\u2019est en fait qu\u2019un \u00e9cran de fum\u00e9e dissimulant la d\u00e9faite de la science devant le mod\u00e8le mercantile de la production des savoirs. Cette posture n\u2019est en fait rien d\u2019autre qu\u2019une d\u00e9fense int\u00e9ress\u00e9e au service d\u2019int\u00e9r\u00eats sp\u00e9ciaux toujours plus concentr\u00e9s dans les mains d\u2019une \u00e9lite scientifique mondiale qui, en collusion avec les corporations dont elle sert les int\u00e9r\u00eats, traite le reste du monde \u2013 et parmi elle, la grande majorit\u00e9 de sa population humaine toujours plus paup\u00e9ris\u00e9e et apparemment jetable \u2013 comme une r\u00e9serve juste bonne \u00e0 fournir des donn\u00e9es pour nourrir l\u2019app\u00e9tit insatiable de l\u2019\u00e9conomie du savoir.<\/p>\n<p>La Big Science, les multinationales et la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale ont repouss\u00e9 l\u2019art comme l\u2019anthropologie \u00e0 la marge, et avec eux la question dont doit partir toute recherche, et qui est celle sur laquelle j\u2019ouvrais cet article\u00a0: comment devrions-nous vivre\u00a0? La Big Science ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 cette question, car elle consid\u00e8re qu\u2019elle en d\u00e9tient d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9ponse. Cependant, cette r\u00e9ponse n\u2019est de toute \u00e9vidence pas viable, et nous pouvons d\u00e9j\u00e0 observer et ressentir autour de nous les effets de cet \u00e9chec.<\/p>\n<p>Lorsque les dinosaures se sont \u00e9teints, ce sont les petits mammif\u00e8res qui ont h\u00e9rit\u00e9 de la terre, et parmi eux la fouine. La belette la plus c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019histoire restera peut-\u00eatre celle qui a grignot\u00e9 un c\u00e2ble \u00e9lectrique, mettant hors de fonctionnement pour une semaine la plus grosse machine de l\u2019histoire \u2013 le Large Hadron Collider. Cet acc\u00e9l\u00e9rateur de particules est peut-\u00eatre la plus gigantesque manifestation de l\u2019hubris scientifique jamais vue puisque ce projet a pour but de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 finale de l\u2019univers, une v\u00e9rit\u00e9 qui ne laissera plus aucune place pour nous, humains. Il s\u2019agit du grand projet illusoire de notre temps&nbsp;: une machine en vue de la fin du monde. Mais lorsque la Big Science s\u2019effondrera \u2013 ce qui se produira in\u00e9vitablement avec l\u2019effondrement de l\u2019\u00e9conomie mondiale qui l\u2019alimente \u2013 ce sont l\u2019art et l\u2019anthropologie qui, comme la c\u00e9l\u00e8bre belette, tiendront l\u2019avenir entre leurs mains. Et nous devons nous pr\u00e9parer pour ce moment. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Autre texte de Tim repris d&rsquo;o\u00f9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\u00abMais le point qui est remarquable en cette affaire est que <span style=\"color: #ff00ff;\">la pratique artistique diff\u00e8re de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art exactement comme l&rsquo;anthropologie diff\u00e8re de l&rsquo;ethnographie<\/span> \u2014 moyennant quoi elle r\u00e9v\u00e8le le v\u00e9ritable potentiel productif de la collaboration entre art et anthropologie. Ne se pourrait-il pas que certaines pratiques artistiques puissent sugg\u00e9rer d&rsquo;autres mani\u00e8res de <em>faire<\/em> de l&rsquo;anthropologie&nbsp;? <span style=\"color: #ff00ff;\">S&rsquo;il est vrai qu&rsquo;il existe certaines similitudes entre art et anthropologie dans leur mani\u00e8re d&rsquo;\u00e9tudier le monde, alors pourquoi ne consid\u00e9rerions-nous pas l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art comme le r\u00e9sultat d&rsquo;une recherche anthropologique plut\u00f4t que comme l&rsquo;un de ses objets d&rsquo;\u00e9tude?<\/span> L&rsquo;id\u00e9e selon laquelle la recherche anthropologique ne doit pas se limiter \u00e0 l&rsquo;examen des textes \u00e9crits, mais qu&rsquo;elle doit aussi inclure des photographies ou des films, nous est devenue \u00e0 tous famili\u00e8re. Pourquoi ne pourrions-nous pas inclure dans cette liste des dessins, des peintures ou des sculptures? Ou m\u00eame encore des productions artisanales? des compositions musicales? des \u00e9difices? R\u00e9ciproquement, les \u0153uvres d&rsquo;art ne pourraient-elles pas \u00eatre envisag\u00e9es comme des formes de l&rsquo;anthropologie, bien qu&rsquo;\u00ab\u00e9crites\u00bb dans un m\u00e9dium non verbal?\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Comment devons-nous vivre? Quelles sont les conditions et les possibilit\u00e9s de la vie dans ce monde que nous habitons ensemble&nbsp;? Les modes de vie humains \u2013\u00a0des mani\u00e8res de faire et de dire, de penser et de savoir \u2013 ne nous sont pas livr\u00e9s cl\u00e9s en main. Ils ne sont pas pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s, ni fix\u00e9s pour &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5328\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Tim Ingold. 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