{"id":5268,"date":"2018-12-30T16:17:52","date_gmt":"2018-12-30T15:17:52","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5268"},"modified":"2018-12-30T16:21:57","modified_gmt":"2018-12-30T15:21:57","slug":"vladimir-jankelevitch-lidee-meme-de-temps","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5268","title":{"rendered":"Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch. L\u2019id\u00e9e m\u00eame de temps. 1959"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">Retranscription d\u2019un document audio. France Culture<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019id\u00e9e m\u00eame de temps, la temporalit\u00e9 qui est une id\u00e9e bergsonnienne, l\u2019id\u00e9e d\u2019une perception pure, isol\u00e9e de toute association de tout souvenir qui est une id\u00e9e bergsonnienne d\u00e9velopp\u00e9e dans Mati\u00e8re et M\u00e9moire, dans Le livre du rire, n\u2019est admise que lorsqu\u2019elle est assortie de concepts s\u00e9riens tel que l\u2019epoche, la suspension du jugement, la mise entre parenth\u00e8ses, donc il s\u2019agissait d\u2019innovation de vocabulaire, mais la plupart du temps ces id\u00e9es venaient de bergson, sans que nous puissions nous en rendre compte, et c\u2019est le sort de toutes les grandes philosophies novatrices et r\u00e9volutionnaires, qu\u2019elles finissent par s\u2019int\u00e9grer \u00e0 la pens\u00e9e courante, elles en sont devenues ins\u00e9parables en quelque mesure. Parmi ces id\u00e9es que nous avons red\u00e9couvertes dans Bergson et qui sont devenues des id\u00e9es absolument courantes, sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre, de telle sorte que maintenant on ne peut plus faire de philosophie comme si Bergson n\u2019avait pas exist\u00e9, et que de toutes mani\u00e8res on est oblig\u00e9 d\u2019en tenir compte. parmi ces id\u00e9es, il y a surtout et avant tout celle de temps, sur laquelle je voudrai insister aujourd\u2019hui, l\u2019id\u00e9e de temporalit\u00e9 pour reprendre le mot un peu germanique qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re aujourd\u2019hui et qui est en effet une id\u00e9e modernisssime, la plus moderne de toutes. et bien cette id\u00e9e est une id\u00e9e bergsonnienne. Certes, on r\u00e9pondra que l\u2019id\u00e9e que Bergson se fait du temps est une id\u00e9e encore tr\u00e8s psychologique, que l\u2019exp\u00e9rience de la dur\u00e9e v\u00e9cue&#8230;<br \/>\nou du temps v\u00e9cu est une id\u00e9e fortement teint\u00e9e d\u2019exp\u00e9riences affectives, et en fait il ne s\u2019agit pas en premi\u00e8re apparence du temps abstrait, du temps nu des m\u00e9taphysiciens, mais il s\u2019agit du temps v\u00e9cu r\u00e9ellement, d\u2019exp\u00e9rience qualifi\u00e9e, d\u2019exp\u00e9riences path\u00e9tiques qui ont une temp\u00e9rature pathique path\u00e9tique prononc\u00e9e, comme le temps que Proust avait perdu et qu\u2019il a retrouv\u00e9, c\u2019est donc un temps avec des ardeurs et des ferveurs, un temps qui a des oscillations et d\u2019autre part dans l\u2019exp\u00e9rience de cette dur\u00e9e bergsonnienne, le corps a une grande part c\u2019est une dur\u00e9e qui charrie des contenus m\u00e9l\u00e9s des contenus m\u00eame impurs, tel est l\u2019aspect sur lequel on avait d\u00e9mesur\u00e9ment insist\u00e9, sur le cot\u00e9 de m\u00e9lodie int\u00e9rieure. Bergson est un philosophe du temps dans la mesure pense-t-on o\u00f9 il ausculte la m\u00e9lodie int\u00e9rieure et la vie int\u00e9rieure. et voila donc la temporalit\u00e9 bergsonnienne devenue quelque chose de subjectif, de concret, de purement qualitatif, de vital m\u00eame de biologique. en r\u00e9alit\u00e9 il y a toute autre chose dans la temporalit\u00e9 bergsonnienne que cet aspect purement v\u00e9cu et pruement psychologique. pour s\u2019en rendre compte, il faudrait relire notamment la deuxi\u00e8me conf\u00e9rence d\u2019Oxford sur la perception du changement. quand on lit avec attention cette conf\u00e9rence, recueillie dans La Pens\u00e9e et le mouvant, on s\u2019aper\u00e7oit que pour Bergson, le temps n\u2019est nullement une dimension de mes exp\u00e9riences, une dimension dans laquelle ces exp\u00e9riences se d\u00e9rouleraient, que le temps n\u2019est pas davantage un contenant dans lequel seraient contenues des exp\u00e9riences, ce n\u2019est pas un r\u00e9cipient, le temps n\u2019est jamais un r\u00e9cipient, le temps n\u2019est pas non plus une sorte de conservatoire dans lequel se conserveraient des souvenirs et la critique si d\u00e9cisive que Bergson a dirig\u00e9 contre l\u2019id\u00e9e d\u2019un cerveau qui serait un r\u00e9cipient \u00e0 souvenirs, est valable \u00e9galement pour la dur\u00e9e. Pas plus que le cerveau n\u2019est un r\u00e9cipient dans lequel les souvenirs se conservent, la dur\u00e9e elle-m\u00eame n\u2019est un milieu, une dimension dans laquelle le pass\u00e9 pourrait se conserver car la m\u00e9moire elle-m\u00eame est une esp\u00e8ce cd recr\u00e9ation, comme l\u2019avait montr\u00e9 si bien Mr foret fr\u00e9mier.et de m\u00eame que le temps n\u2019est pas une dimension, qu\u2019il n\u2019est pas un lieu o\u00f9 les souvenirs se conservent, le temps n\u2019est pas davantage un changement pelliculaire, si on peut ainsi parler, un changement superficiel, le changement d\u2019un \u00eatre qui par ailleurs ne changerait pas, d\u2019un \u00eatre qui par ailleurs serait substantiel, et non seulement le\u00a0temps n\u2019est pas ce changement superficiel comme par exemple un oiseau qui change de plumage, un \u00eatre qui change d\u2019habit, qui se travestit, mais qui reste toujours le m\u00eame \u00eatre, il faudrait m\u00eame pour v- bien comprendre la nature du temps bergsonnien, employer un langage \u00e0 part car \u00e0 proprement dire le temps est ineffable, inexprimable, intranscriptible, et m\u00eame tous les mots fran\u00e7ais par lesquels on d\u00e9signe le fait de changer, sont des termes empiriques, superficiels, et substantialistes, par exemple m\u00eame le verbe changer&nbsp;: on dit qu\u2019un homme change, parce qu\u2019il pourrait ne pas changer. le mot modification, un \u00eatre se modifie, I.E.change de modalit\u00e9, le changement est donc simplement modal, mais en r\u00e9alit\u00e9 substantiellement l\u2019\u00eatre reste le m\u00eame, comme un monsieur qui a vieilli, il est toujours le m^\u00eame, mais il a des rides, il s\u2019est transform\u00e9, ou une dame qui s\u2019est teint les cheveux. Elle a chang\u00e9 de couleurs, mais c\u2019est toujrous la m\u00eame dame, et l\u2019id\u00e9e m\u00eame de transformation, qui est le passage d\u2019une forme \u00e0 une autre, de la transfiguration qui est une promenade de figure en figure, la m\u00e9tamorphose qui est le mot grec, qui d\u00e9signe la modification, le m\u00e9tabolisme, tout cela d\u00e9signe des changements partitifs, partiels qui n\u2019affectent que l\u2019\u00e9corce des choses, et non point leur substance, leur essence qui donc n\u2019affectent que les mani\u00e8res d\u2019\u00eatre et non point l\u2019\u00eatre de ses mani\u00e8res. Le temps bergsonnien, je vais le montrer concerne affecte l\u2019\u00eatre et non point les mani\u00e8res de cet \u00eatre. Il n\u2019est pas un passage de figure en figure, comme la transformation, comme la transfiguration qui suppose un \u00eatre fondamentalement immuable. M\u00eame le terme d\u2019alt\u00e9ration selon lequel le m\u00eame devient un autre, implique fondamentalement l\u2019\u00eatre reste le m\u00eame, mais ce m\u00eame devient progressivement un autre. Au fond c\u2019est \u00e0 cela que se ram\u00e8ne la critique bergsonnienne de l\u2019\u00e9volutionnisme. bergson a reproch\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9volutionnisme de se donner un changement superficiel, une \u00e9volution superficielle qui reconstruit l\u2019\u00e9volution avec comme il dit des fragments de l\u2019\u00e9volu\u00e9. Comme il dit le changement est apparent, le changement de l\u2019\u00e9volutionnisme n\u2019est qu\u2019une p\u00e9riphrase de l\u2019immutabilit\u00e9 et si l\u2019on peut dire une circonlocution de l\u2019immutabilit\u00e9 et pour reprendre des expressions tr\u00e8s bergsonniennes, cette \u00e9volution n\u2019est qu\u2019un autre arrangement d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u00e9j\u00e0 connus, un r\u00e9arrangement d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u00e9j\u00e0 connus. On prend les m\u00eames et on recommence, on fait du neuf avec du vieux, on ne fait jamais comme cela que du vieux neuf.<br \/>\nHe bien, l\u2019\u00e9volutionnisme, le soi-disant mutationnisme ce ne sont que des m\u00e9thodes pour faire du vieux-neuf. bergson proteste contre cette id\u00e9e intellectualiste d\u2019un r\u00e9arrangement superficiel, d\u2019une combinatoire, d\u2019un ars combinatoria, d\u2019un jeu de puzzle qui reconstitue ainsi l\u2019\u00e9volution. De l\u00e0 l\u2019id\u00e9e m\u00e9taphysique, l\u2019id\u00e9e proprement bergsonnienne d\u2019un changement\u00a0substanciel qu\u2019on ne peut m\u00eame pas concevoir car c\u2019est l\u2019homme tout entier qui est temporel, c\u2019est l\u2019homme tout entier qui est changement. Ce n\u2019est pas un \u00eatre toujours le m\u00eame qui se changerait du dehors, mais l\u2019homme est tout entier temporel et rien que temporel. Je dirai volontiers que c\u2019est un temps \u00e0 deux pattes, un temps bip\u00e8de, un temps qui va, qui vient, se prom\u00e8ne, un temps qui a une t\u00eate, a deux mains, et qui est dou\u00e9 de raison.Tel est l\u2019homme. L\u2019homme est donc le temps lui-m\u00eame, si on peut dire l\u2019homme n\u2019est pas temporel, dans la mesure o\u00f9 temporel serait l\u2019adjectif qualificatif d\u2019un \u00eatre qui pourrait n\u2019\u00eatre pas temporel, qui pourrait \u00eatre toute autre chose, mais l\u2019homme est le temps dans sa substance, donc le devenir est vraiment nucl\u00e9aire et central. De l\u00e0 l\u2019id\u00e9e paradoxale que Bergson nous a rendu famili\u00e8re, mais qui est toute r\u00e9volutionnaire, d\u2019une inversion paradoxale des rapports entre le temps et l\u2019\u00e9ternel. Ce n\u2019est pas le temps qui est une d\u00e9ch\u00e9ance de l\u2019\u00e9ternel, l\u2019\u00e9ternel \u00e9tant donn\u00e9 d\u2019abord, c\u2019est plut\u00f4t le contraire, c\u2019est l\u2019\u00e9ternel qui est un d\u00e9riv\u00e9, une d\u00e9cadence, un produit de la d\u00e9g\u00e9rescence du temps en quelque sorte. De m\u00eame que pour certains m\u00e9taphysiciens, ce n\u2019est point l\u2019\u00eatre quii serait d\u2019abord et qui agirait ensuite, mais l\u2019\u00eatre tout entier d\u2019abord en acte.<\/p>\n<p>D\u2019abord il est un acte et secondairement il est un \u00eatre. et ainsi pour bien comprendre le temps il faut le consid\u00e9rer non point comme un caract\u00e8re secondaire, modal, mais comme quelque chose de central qui doit \u00eatre repens\u00e9 \u00e0 part et d\u2019une mani\u00e8re primaire. Donc d\u2019une mani\u00e8re originale, le temps a une sp\u00e9cificit\u00e9 originale et on ne peut le comprendre qu\u2019en le pensant \u00e0 part. Ceci nous am\u00e8ne \u00e0 une deuxi\u00e8me id\u00e9e qui est toute bergsonnienne et tr\u00e8s importante qui compl\u00e8te la premi\u00e8re, c\u2019est que chaque exp\u00e9rience et pas seulement le temps doit \u00eatre pens\u00e9e \u00e0 part comme si elle \u00e9tait seule et doit \u00eatre pens\u00e9e pour elle-m\u00eame. de m\u00eame que d\u2019ailleurs, bergson nous en a donn\u00e9 l\u2019exemple, chaque probl\u00e8me doit \u00eatre trait\u00e9 et pens\u00e9 \u00e0 part comme s\u2019il \u00e9tait seul au monde, comme s\u2019il n\u2019y en avait pas d\u2019autre. Le temps n\u2019est pas le sym\u00e9trique de l\u2019espace, le pass\u00e9 n\u2019est pas le sym\u00e9trique du futur, pass\u00e9 et futur ne se font pas pendant des deux c\u00f4t\u00e9s du pr\u00e9sent. Et de la m\u00eame mani\u00e8re le temps et l\u2019espace ne sont pas comme des fr\u00e8res jumeaux ou des demoiselles jumelles qui se prom\u00e8neraient en se tenant par la main ainsi que l\u2019a accr\u00e9dit\u00e9 la philosophie critisciste qui en fait deux formes a priori de la sensibilit\u00e9. Et en g\u00e9n\u00e9ral on ne peut pas comprendre un sentiment une exp\u00e9rience si on la r\u00e9duit \u00e0 d\u2019autres ou si on la d\u00e9duit d\u2019une autre. Toute entreprise r\u00e9ductionniste est antiphilosophique. La philosophie commence lorsqu\u2019on saisit une qualit\u00e9 v\u00e9cue pour elle-m\u00eame et qu\u2019on ne la consid\u00e8re pas comme un degr\u00e9 d\u2019une autre, comme le degr\u00e9 d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui augmenterait ou qui diminuerait comme les temp\u00e9ratures augmentent ou diminuent au-dessus ou au-dessous du z\u00e9ro. Donc les qualit\u00e9s ne sont point des grandeurs scalaires. Bergson \u00e9limine de la philosophie toute id\u00e9e de crescendo et de decrescendo. Donc une qualit\u00e9 est \u00e0 part et ne d\u00e9rive jamais d\u2019une autre. Et c\u2019est ainsi que bergson est plus voisin qu\u2019on ne le penserait de Kierkegaard, de l\u2019homme du saut qualitatif, l\u2019homme de la discontinuit\u00e9. Il y a chez Bergson place, non pas seulement pour la continuit\u00e9 du flux temporel, mais aussi pour la discontinuit\u00e9 d\u2019exp\u00e9riences dissemblables les unes des autres et si dissemblables qu\u2019on passe de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre en quelque sorte miraculeusement d\u2019une mani\u00e8re irrationnelle. Certes le livre de l\u2019Essai sur les donn\u00e9es imm\u00e9diates insistait surtout sur le c\u00f4t\u00e9 de continuit\u00e9, la continuit\u00e9 du devenir, la perception du changement dont je viens de parler insiste surtout sur les blocs de dur\u00e9e, sur la continuit\u00e9 de l\u2019intervalle, sur le m\u00fbrissement, mais dans L\u2019\u00c9volution cr\u00e9atrice appara\u00eet d\u00e9ja l\u2019instant, la mutation et surtout dans Les deux sources de la morale et la religion, le dernier livre de Bergson, l\u2019instant appara\u00eet sous une forme tr\u00e8s impressionnante dans la pr\u00e9sence des grands hommes, dans l\u2019initiative g\u00e9niale, l\u2019improvisation, le commencement qui est toujours assignable et qui d\u00e9pend de quelqu\u2019un. Il semble que la philosophie des deux sources soit moins estomp\u00e9e, moins floue que celle de l\u2019Essai, peut-\u00eatre la philosophie de l\u2019Essai est-elle plus proche de la continuit\u00e9 d\u2019Eug\u00e8ne Carri\u00e8re, de ce peintre qui diluait des r\u00e9alit\u00e9s et des formes dans le brouillard. Il y a donc chez bergson, \u00e0 la fois le continu et le discontinu, l\u2019alliance paradoxale de ces deux oppos\u00e9s se retrouve dans le titre m\u00eame de l\u2019\u00e9volution cr\u00e9atrice, car apr\u00e8s tout l\u2019\u00e9volution cr\u00e9atrice, c\u2019est un peu une alliance de mots paradoxale et m\u00eame une esp\u00e8ce de contradiction, car une \u00e9volution par elle-m\u00eame est plut\u00f4t une continuation qu\u2019une cr\u00e9ation. On dit qu\u2019un \u00eatre \u00e9volue quand justement quelque chose se continue d\u2019une mani\u00e8re ininterrompue, et vice et versa la cr\u00e9ation \u00e0 son tour est plut\u00f4t une irruption soudaine, une brusque \u00e9mergence, un surgissement beaucoup plus qu\u2019une v\u00e9ritable \u00e9volution. Donc parler d\u2019une \u00e9volution cr\u00e9atrice, c\u2019\u00e9tait un peu associer ces deux id\u00e9es contradictoires l\u2019une de l\u2019autre, d\u2019une part d\u2019un m\u00fbrissement continu et ininterrompu, et d\u2019autre part de rupture, de mutation, d\u2019irruption, l\u2019id\u00e9e m\u00eame de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. En somme Bergson nous place au-del\u00e0 du continu et du discontinu selon le voeu formul\u00e9 par Jean Val dans son trait\u00e9 de m\u00e9taphysique. la philosophie bergsonnienne est au-dela ou en de\u00e7a de la\u00a0dissociation du continu et du discontinu. D\u2019une part il y a dans sa philosophie place pour le flux continu des exp\u00e9riences et d\u2019autre part pour les diff\u00e9rences de nature, pour l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fondamentale de ces exp\u00e9riences. Ce m\u00e9lange de continuit\u00e9 et de discontinuit\u00e9, c\u2019est le type m\u00eame de la modulation musicale qui nous prom\u00e8ne d\u2019un ton dans un autre, nous transporte de ce ton \u00e0 un autre. Et en somme c\u2019est l\u2019\u00e9volution et le m\u00fbrissement m\u00eame de l\u2019homme qui s\u2019accomplit \u00e0 travers des conversions, des d\u00e9cisions soudaines, des volte-faces, et souvent ponctu\u00e9es par des bouff\u00e9es de souvenirs. M\u00eame les bouff\u00e9es de souvenirs dont il est question dans l\u2019essai comme chez Proust, sont \u00e9galement des instants discontinus, des r\u00e9surgences du pass\u00e9, des ruptures avec cette continuit\u00e9. Et ainsi on trouve chez Bergson l\u2019un et l\u2019autre. Le commencement, le fiacle, comme chez William James qui fut un ami de Bergson, un disciple de Renouvier, i.e. un continuiste et un partisan de la discontinuit\u00e9 et d\u2019autre part il y a chez bergson outre le commencement, la continuation. Et ainsi s\u2019explique que cette philosophie de la temporalit\u00e9, d\u2019un temps qui n\u2019est point superficiel, mais nucl\u00e9aire et profond, qui transporte l\u2019\u00eatre tout entier d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre, par une v\u00e9ritable transsubstantiation, ce vilain mot un peu trop th\u00e9ologique peut-\u00eatre et pourtant le seul qui exprimerait l\u2019essence du devenir bergsonnien, le transport entier essentiel d\u2019un \u00eatre \u00e0 un autre \u00eatre et bien ce transport d\u2019autre part se concilie avec le changement et la modulation. Il y a donc chez Bergson \u00e0 la fois la pl\u00e9nitude de l\u2019immanence, d\u2019une pl\u00e9nitude ind\u00e9chirable et d\u2019autre part l\u2019\u00e9v\u00e9nement, l\u2019occurence surgissante, le miracle continu\u00e9. Donc d\u2019une part un changement, qui n\u2019est pas une mutation partitive mais une mutation radicale et d\u2019autre part l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui surgit, la lueur dans la nuit et les ruptures et les discontinuit\u00e9s. Peut-\u00eatre est-ce la raison pour laquelle Bergson n\u2019avait pas l\u2019angoisse de la mort, car si le changement radical existe d\u00e9j\u00e0 dans la vie telle que nous la vivons, dans l\u2019en-de\u00e7a, dans la vie terrestre, la mort n\u2019a pas de quoi nous faire peur. Peut-\u00eatre que la mort \u00e0 son tour comporte la pl\u00e9nitude, peut-\u00eatre qu\u2019en fait il n\u2019y a pas de mort (46:28) et que la pl\u00e9nitude et la mutation li\u00e9\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre nous explique que Bergson se place au-del\u00e0 m\u00eame de la mort et que le changement est plus fort que la mort. Ce n\u2019est pas seulement l\u2019amour qui est aussi fort que la mort, comme dans le Cantique des Cantiques, c\u2019est le changement qui est aussi fort que la mort et m\u00eame plus fort qu\u2019elle.<\/p>\n<p>2e conf\u00e9rence d\u2019Oxford sur le changement<br \/>\nsubstantialit\u00e9 du changement (la pens\u00e9e et le mouvant), la perception du changement, avec l\u2019article sur le possible et le r\u00e9el est un des \u00e9crits les plus importants pour la l\u2019intelligence du bergsonnisme, et notamment pour la compr\u00e9hension du caract\u00e8re substantiel du changement<br \/>\nFaisons effort pour apercevoir le changement tel qu\u2019il est dans son indivisibilit\u00e9 naturelle. Nous voyons qu\u2019il est la substance m\u00eame des choses, et ni le mouvement ne nous appara\u00eet plus sous la forme \u00e9vanouissante qui le rendait insaisissable \u00e0 la pens\u00e9e ni la substance avec l\u2019immutabilit\u00e9 qui la rendait inacessible \u00e0 notre exp\u00e9rience. L\u2019instabilit\u00e9 radicale et l\u2019immutabilit\u00e9 absolue ne sont alors que des vues abstraites, prises du dehors sur la continuit\u00e9 du changement r\u00e9el, abstraction que l\u2019esprit hypostasie ensuite en \u00e9tats multiples d\u2019un c\u00f4t\u00e9, en choses ou substances de l\u2019autre. \u00bb<\/p>\n<p>10 juin 1959.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retranscription d\u2019un document audio. France Culture \u00ab L\u2019id\u00e9e m\u00eame de temps, la temporalit\u00e9 qui est une id\u00e9e bergsonnienne, l\u2019id\u00e9e d\u2019une perception pure, isol\u00e9e de toute association de tout souvenir qui est une id\u00e9e bergsonnienne d\u00e9velopp\u00e9e dans Mati\u00e8re et M\u00e9moire, dans Le livre du rire, n\u2019est admise que lorsqu\u2019elle est assortie de concepts s\u00e9riens tel que &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5268\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch. 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