{"id":5169,"date":"2018-11-20T18:17:14","date_gmt":"2018-11-20T17:17:14","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5169"},"modified":"2018-11-21T11:13:41","modified_gmt":"2018-11-21T10:13:41","slug":"marie-anne-lescouret-warburg-ou-la-tentation-du-regard","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5169","title":{"rendered":"Marie-Anne Lescourret. Aby Warburg ou la tentation du regard"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.editions-hazan.fr\/livre\/aby-warburg-ou-la-tentation-du-regard-biographie-9782754105941\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-5203\" src=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/warburg.jpg\" alt=\"\" width=\"328\" height=\"480\" srcset=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/warburg.jpg 600w, http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/warburg-205x300.jpg 205w, http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/warburg-437x640.jpg 437w, http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/warburg-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 328px) 100vw, 328px\" \/><\/a><\/p>\n<p>page 8<\/p>\n<p>Quelle reconnaissance ce fils de famille qui n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas universitaire, fondateur certes d&rsquo;une biblioth\u00e8que priv\u00e9e\u2014 mais comme il y en avait tant en Allemagne \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque\u2014pouvait-il bien attendre, et de qui, et pourquoi?<\/p>\n<p>[&#8230;] En France, Aby Warburg semble effectivement un personnage m\u00e9connu, secret, davantage une l\u00e9gende pour initi\u00e9s qu&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence dans le prestigieux domaine de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art. D&rsquo;autant que sa \u00abr\u00e9ception\u00bb par ses coll\u00e8gues en ce champ rel\u00e8ve de l&rsquo;ignorance au sens \u00abpositif\u00bb du terme&nbsp;: \u00ables disciples de Focillon ont manifest\u00e9 une allergie certaine \u00e0 l&rsquo;aspect fondamentalement probl\u00e9matique et, pour tout dire, philosophique de la pens\u00e9e warburgienne. Focillon lui-m\u00eame aura pu \u00e9crire un livre entier dont le titre portait le mot &lsquo;survivance&rsquo; sans jamais reconna\u00eetre \u2014sans savoir?\u2014 qu&rsquo;un tel concept avait \u00e9t\u00e9 d&rsquo;abord, pour l&rsquo;histoire de l&rsquo;art, \u00e9labor\u00e9, travaill\u00e9, cisel\u00e9 par Warburg dans une oeuvre tout enti\u00e8re d\u00e9volue \u00e0 la survivance, au <em>Nachleben<\/em> de l&rsquo;Antiquit\u00e9. \u00c1 la suite de Focillon, Andr\u00e9 Chastel aura pu d\u00e9crire les mouvements bachiques de l&rsquo;art florentin et les nymphes de Botticelli sans jamais \u00e9voquer une autre notion, si fondamentale chez Warburg, qu&rsquo;est le <em>Pathosformel<\/em>, la formule du path\u00e9tique par laquelle l&rsquo;\u00e9rudit allemand [&#8230;] avait enti\u00e8rement repens\u00e9, \u00e0 partir de Botticelli, des nymphes et du dyonisiaque, la question du geste et du mouvement dans l&rsquo;art de la Renaissance\u00bb, souligne Georges Didi-Huberman, lequel aura su o\u00f9 puiser son inspiration profonde. Rares sont ceux, qui, franchissant la barri\u00e8re linguistique et sp\u00e9culative, ont reconnu, expos\u00e9, appliqu\u00e9 la \u00abm\u00e9thode\u00bb de Warburg.<\/p>\n<p>\u00c1 ce jour dans le monde, le commentaire warburgien compte plus de trois mille cinq cents titres. L&rsquo;oeuvre commence d&rsquo;appara\u00eetre dans son immensit\u00e9, rassembl\u00e9e dans un b\u00e2timent de l&rsquo;universit\u00e9 de Londres, l&rsquo;institut Warburg [&#8230;] des carnets de moleskine noire par centaines, aux pages couvertes d&rsquo;une \u00e9criture fluidifi\u00e9e par le gothique allemand avec ses multiples jambages [&#8230;]<\/p>\n<p>Mais relevons qu&rsquo;hormis \u00c9mile M\u00e2le, son contemporain exact (1862-1954), tous les historiens d&rsquo;art \u00e9voqu\u00e9s par leurs titres sont des oblig\u00e9s de Warburg, des chercheurs qui lui doivent l&rsquo;impulsion et le mat\u00e9riau, voire la r\u00e9putation&nbsp;: qu&rsquo;ils aient \u00e9tudi\u00e9 dans sa biblioth\u00e8que, tel Saxl, Bing, Panofsky et Tolnay qu&rsquo;ils y aient prononc\u00e9 des conf\u00e9rences, comme Schlosser, Panofsky et bien d&rsquo;autres encore et non des moindres au regard de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art fran\u00e7aise, tels Robert Klein et Jean Seznec. Cependant la reconnaissance mondiale de Warburg d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, le caract\u00e8re quasi mythique de son institut, haut lieu de la recherche internationale sur la Renaissance et l&rsquo;histoire de l&rsquo;art, d\u00e9positaires \u00e9galement des archives d&rsquo;Ernst Gombrich et de Frances Yates, sont des \u00e9v\u00e9nements posthumes. Destin\u00e9s \u00e0 devenir des figures tut\u00e9laires des humanit\u00e9s occidentales, les \u00e9tudiants de Warburg, les utilisateurs tel Cassirer de sa biblioth\u00e8que, dont lui-m\u00eame se disait simplement le cic\u00e9rone, n&rsquo;\u00e9taient de son vivant qu&rsquo;au d\u00e9but de leur propre carri\u00e8re, laquelle pour nombre d&rsquo;entre eux allait conna\u00eetre l&rsquo;interruption du nazisme. Warburg ne peut donc se parer de leur gloire, et il a d&rsquo;excellentes raisons de douter de ses r\u00e9alisations, surtout au regard de ses <span style=\"color: #ff00ff;\">ambitions \u2014de ses visions\u2014 intellectuelles, cette refondation de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art en histoire culturelle de la schizophr\u00e9nie europ\u00e9enne<\/span>. Mais comment y parvenir \u00e0 partir de quelques articles difficilement publi\u00e9s? Cette abondance de note et remarques en tout genre ne trahit-elle pas justement l&rsquo;inaptitude \u00e0 la synth\u00e8se, l&rsquo;enlisement dans le style gluant de \u00abla soupe \u00e0 l&rsquo;anguille\u00bb\u2014 ainsi que Warburg d\u00e9signait sa mani\u00e8re de r\u00e9diger?<\/p>\n<p>[L&rsquo;inqui\u00e9tude de Warburg] est aussi profond\u00e9ment celle de l&rsquo;homme pour qui rien dans l&rsquo;univers ne va de soi, pour qui toute chose demande \u00e0 \u00eatre comprise et expliqu\u00e9e&nbsp;: un peu \u00e0 la fa\u00e7on du L\u00e9onard des Carnets, de Goethe \u2014grande r\u00e9f\u00e9rence warburgienne, de m\u00eame que Rilke \u2014avec lequel il partage la fascination faustienne pour l&rsquo;univers et le d\u00e9sir d&rsquo;en percer les myst\u00e8res, et surtout la difficile conqu\u00eate de la raison sur la passion (\u00e0 la diff\u00e9rence du rationnalisme cart\u00e9sien inn\u00e9-. C&rsquo;est elle encore, cette inqui\u00e9tude, qui fait de lui plus qu&rsquo;un regard, un \u00absismographe\u00bb \u2014tel qu&rsquo;il se d\u00e9peint dans un courrier \u00e0 son fr\u00e8re Paul, et le redit plus tard \u00e0 son fils Max-Adolph\u2014, soit un instrumen hypersensible qui per\u00e7oit, comme dira Cassirer dans son \u00e9loge fun\u00e8bre [\u00abSon regard ne reposai pas en particulier sur les oeuvres d&rsquo;art, mais il sentait et voyait derri\u00e8re les oeuvres les grandes \u00e9nergies configurantes. Et pour lui, ces \u00e9nergies n&rsquo;\u00e9taient rien d&rsquo;autre que les formes \u00e9ternelles de l&rsquo;expression de l&rsquo;\u00eatre de l&rsquo;homme, de la passion et de la destin\u00e9e humaine\u00bb], \u00ables grandes \u00e9nergies existentielles, derri\u00e8re la forme, sous la composition, du macro et du microcosme, au travers de la civilisation et de l&rsquo;oeuvre d&rsquo;art. Non que Warburg succombe \u00e0 l&rsquo;\u00e9tonnement m\u00e9taphysique devant l&rsquo;\u00eatre, selon la fameuse question leibnizienne \u00abpourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien?\u00bb. Inquiet, angoiss\u00e9 \u00abparoxystique\u00bb depuis l&rsquo;enfance, dou\u00e9, dira encore son fr\u00e8re pour la prescience des catastrophes, Warburg ne s&rsquo;arr\u00eate pas aux s\u00e9ductions de l&rsquo;apparence&nbsp;: non pas au nom d&rsquo;une \u00e9thique de la connaissance qui chercherait l&rsquo;immuable v\u00e9rit\u00e9 derri\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 corruptible, mais parce qu&rsquo;il sait, d&rsquo;exp\u00e9rience intime, les douloureuses pr\u00e9mices de la forme. Du d\u00e9but \u00e0 la fin de sa r\u00e9flexion, il se reconna\u00eet et se retrouve dans Lessing et dans Burckhardt&nbsp;: dans celui qui soul\u00e8ve la question de l&rsquo;expression de la passion dans l&rsquo;art, et dans celui qui cr\u00e8ve le mythe d&rsquo;une Renaissance italienne exclusivement ficinienne, pour en faire l&rsquo;\u00e9poque des condottieri sanguinaires et des festivit\u00e9s pa\u00efennes. Le <em>Laocoon<\/em> et la<em> Civilisation de la Renaissance<\/em> sont pour Warburg des lectures de jeunesse, mais un an avant sa mort, il consacre encore un s\u00e9minaire \u00e0 l&rsquo;historien b\u00e2lois et projette de placer le futur congr\u00e8s d&rsquo;esth\u00e9tique (annonc\u00e9 pour 1930 \u00e0 Hambourg) sous l&rsquo;\u00e9gide de l&rsquo;auteur de la <em>Dramaturgie hambourgeoise<\/em>, ce qui t\u00e9moigne de son attachement \u00e0 sa ville natale. Il laissera ainsi de c\u00f4t\u00e9 toute approche \u00abparnassienne\u00bb, id\u00e9aliste, de l&rsquo;art pour au contraire l&rsquo;associer \u00e0 la vie, \u00e9tudier sa place dans la soci\u00e9t\u00e9, souligner sa fonction de <span style=\"color: #ff00ff;\">document anthropologique<\/span>, t\u00e9moin de l&rsquo;histoire des hommes et de leur culture.<\/p>\n<p>L&rsquo;oeuvre d&rsquo;art ne se satisfait pas d&rsquo;une appr\u00e9ciation fond\u00e9e sur la perfection visuelle de sa confection. Elle requiert un regard qui outrepasse les seules cat\u00e9gories formelles (ch\u00e8res \u00e0 W\u00f6lfflin par exemple) et traque notamment les d\u00e9tails\u2014 lesquels seront toujours, pour Warburg, plus accusateurs qu&rsquo;infimes. Elle est l&rsquo;objet d&rsquo;une contemplation et d&rsquo;une \u00e9coute soucieuses des \u00e9motions qu&rsquo;elle exprime et de celles qu&rsquo;elle suscite, d&rsquo;une consid\u00e9ration \u00abint\u00e9ress\u00e9e\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire r\u00e9ceptive aux \u00e9nergies qui l&rsquo;animent, en r\u00e9sonance avec celles du spectateur. La forme pour Warburg n&rsquo;est pas un id\u00e9al immuable, mais l&rsquo;indice d&rsquo;une mutation, de cette \u00ab\u00e9nergie migratoire des motifs, du commerce et des \u00e9changes artistiques\u00bb qu&rsquo;il \u00e9voque dans sa conf\u00e9rence sur Mantegna. Elle est le support d&rsquo;une exp\u00e9rience, d&rsquo;un p\u00e2tir. D\u00e9j\u00e0, lorsqu&rsquo;il revendiquait le caract\u00e8re sp\u00e9culatif de la peinture, Delacroix parlait de la relation au spectateur comme d&rsquo;un \u00e9change d&rsquo;\u00e2me \u00e0 \u00e2me, s&rsquo;opposant ainsi \u00e0 ceux qui n&rsquo;admettent la peinture qu&rsquo;\u00e0 la condition d&rsquo;y \u00abvoir quelque chose\u00bb. Toutefois, lorsqu&rsquo;il d\u00e9fend l&rsquo;approche int\u00e9rioris\u00e9e de l&rsquo;art, Warburg n&#8217;embrasse nullement l&rsquo;attitude romantique de la sentimentalit\u00e9 exalt\u00e9e, du coeur \u00e0 coeur. Certes, il a revendiqu\u00e9 devant Gertrud Bing <span style=\"color: #ff00ff;\">le caract\u00e8re autobiographique de son parcours intellectuel, mais pour autant que ce dernier poss\u00e8de une pertinence anthropologique.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>pages 290-297<\/p>\n<p><strong>Bilo<\/strong><\/p>\n<p>En d\u00e9cembre 1905, Aby avait \u00e9crit \u00e0 Lamprecht&nbsp;: \u00abtout \u00e0 fait entre nous, si je pouvais r\u00e9aliser mes v\u0153ux, nous pourrions commencer par fonder une petite corporation philosophique de science de la nature, qui s&rsquo;attacherait d&rsquo;abord \u00e0 chercher et \u00e0 observer. Mais il s&rsquo;agit d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;un vaste domaine\u00bb. Vingt ans apr\u00e8s, il est en mesure d&rsquo;accomplir ce souhait dans sa double dimension architecturale et spirituelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;instrument<br \/>\nAby rentre \u00e0 Hambourg au moment o\u00f9 les affaires familiales sont florissantes. La reconnaissance de Max est \u00e0 son z\u00e9nith. La banque Warburg est la premi\u00e8re banque allemande. Depuis 1923, Stresemann est chancelier, \u00e0 la t\u00eate des sociaux-d\u00e9mocrates dont Max s&rsquo;est rapproch\u00e9. En 1925, avec son associ\u00e9 Melchior, Max prend la t\u00eate de la d\u00e9l\u00e9gation allemande pour la n\u00e9gociation des r\u00e9parations impos\u00e9es \u00e0 son pays en tant que fauteur de la guerre de 1914-1918. En raison de la rigidit\u00e9 de l&rsquo;attitude fran\u00e7aise \u2014Poincar\u00e9 et Cl\u00e9menceau s&rsquo;en tiennent \u00e0 la devise \u00abL&rsquo;Allemagne paiera\u00bb, tandis que les \u00c9tats-Unis se montrent plus conciliants\u2014 il revient de Versailles ext\u00e9nu\u00e9 par quatre mois de discussions dont les conclusions lui semblent inacceptables pour son pays, sans cependant qu&rsquo;il en envisage le ferment d\u00e9vastateur. Les dispositions admises sont effectivement tr\u00e8s d\u00e9favorables \u00e0 l&rsquo;Allemagne, de sorte que Max est attaqu\u00e9 dans la presse par un publiciste nomm\u00e9 Theodor Fritsch. Ce dernier l&rsquo;accuse d&rsquo;avoir favoris\u00e9 les Juifs, dont il serait \u00able roi cach\u00e9\u00bb, et cela en \u00e9duquant chaque ann\u00e9e cinq cents Juifs de l&rsquo;Est, dont il ferait d&rsquo;abord ses employ\u00e9s avant de les introduire dans la diplomatie o\u00f9 ils serviraient donc des vis\u00e9es antiallemandes. Le proc\u00e8s qu&rsquo;intente Max contre l&rsquo;auteur de ces calomnies s&rsquo;ach\u00e8ve fin octobre 1926&nbsp;: Fritsch \u00e9cope de quatre mois de prison, sentence suivie d&rsquo;un appel. En 1927, les d\u00e9bats ne sont pas encore clos. Cela n&rsquo;alt\u00e8re nullement le patriotisme de Max et Aby, la confiance qu&rsquo;ils accordent \u00e0 l&rsquo;Allemagne et \u00e0 ses dirigeants. D&rsquo;autant que, selon le souvenir de Stefan Sweig, entre 1923 et 1929 (ann\u00e9e de la crise \u00e9conomique ainsi que de la mort d&rsquo;Aby),\u00a0 \u00able monde semblait vouloir se reconstruire. Paris, Vienne, Berlin, New York, les villes des vainqueurs comme des vaincus se faisaient plus belles que jamais, l&rsquo;avion rendait les communications plus rapides. [&#8230;] On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l&rsquo;esprit. On pouvait m\u00eame de nouveau r\u00eaver et esp\u00e9rer une Europe unie. Pendant ces dix ann\u00e9es \u2014un instant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;histoire universelle\u2014 il sembla qu&rsquo;une vie normale allait enfin \u00eatre accord\u00e9e \u00e0 notre g\u00e9n\u00e9ration \u00e9prouv\u00e9e\u00bb. Les fr\u00e8res Warburg jouent un r\u00f4le important dans ce retour \u00e0 la tranquillit\u00e9. Max, notamment, en tant qu&rsquo;instigateur de la cr\u00e9ation du \u00abRentenmark\u00bb, gag\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9conomie allemande, ce \u00abmiracle\u00bb gr\u00e2ce auquel \u00abun coup de cloche, un milliard de marks frauduleusement enfl\u00e9s fut \u00e9chang\u00e9 contre un seul mark nouveau\u00bb, la norme \u00e9tant \u00e9tablie. La signature en 1924 du plan Dawes, soutenu par les Am\u00e9ricains (inspir\u00e9s par Paul et F\u00e9lix) et les Anglais contre l&rsquo;intransigeance fran\u00e7aise, all\u00e8ge le paiement des r\u00e9parations et permet \u00e0 l&rsquo;Allemagne un redressement \u00e9conomique qui la sauve d&rsquo;une inflation ressentie, davantage encore que la guerre et la d\u00e9faite, comme humiliante. On en est bien, comme le rapporte Zweig, \u00e0 une p\u00e9riode d&rsquo;espoir, scand\u00e9e par ces fameuses conf\u00e9rences suisses, au bord du lac Majeur (\u00e0 Locarno), lesquelles le 10 d\u00e9cembre 1926 valent \u00e0 Briand et Stresemann le prix Nobel de la paix. Paradoxalement, ceux qui souffriront le plus financi\u00e8rement \u2014toutes proportions gard\u00e9es\u2014, durant cette p\u00e9riode, sont les fr\u00e8res am\u00e9ricains, dont les dollars perdent au change. Max n&rsquo;en entra\u00eene pas moins ses pu\u00een\u00e9s dans un grand projet&nbsp;: la construction d&rsquo;un b\u00e2timent qui, au regard des rayonnages envahissants de la maison d&rsquo;Aby, m\u00e9ritera v\u00e9ritablement l&rsquo;appellation de biblioth\u00e8que, de biblioth\u00e8que Warburg. Max fait valoir \u00e0 Paul et F\u00e9lix que si Aby \u00e9tait demeur\u00e9 \u00e0 la t\u00eate des affaires familiales, ils auraient d\u00e9j\u00e0 d\u00fb le renflouer par trois fois&nbsp;: il leur suffira de mettre une seule fois la main \u00e0 la poche pour cette entreprise, co\u00fbteuse certes, mais prestigieuse (et qui finalement correspond tout \u00e0 fait aux m\u00e9c\u00e9nats d&rsquo;envergure dont les deux \u00abAm\u00e9ricains\u00bb sont coutumiers). Ils se mettent d&rsquo;accord pour un investissement de 188 000 marks, quitte, en bout de cours, \u00e0 multiplier ce montant par quatre. Max r\u00e9cup\u00e8re un ascenseur venu de l&rsquo;ancien \u00e9tablissement familial. Le jour de l&rsquo;inauguration, il salue <span style=\"color: #ff00ff;\">une banque d\u00e9di\u00e9e aux buts non plus terrestres mais cosmiques<\/span>. C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;intention des donateurs qu&rsquo;est cr\u00e9\u00e9 en janvier 1926 le <em>Tagebuch<\/em>, le journal de la KBW, afin qu&rsquo;ils en suivent les activit\u00e9s au jour le jour&nbsp;: visites, acquisitions, administration, conf\u00e9rences&#8230; Il sert aussi de \u00abforum\u00bb aux biblioth\u00e9caires qui exposent leurs id\u00e9es et discutent celles des autres. Quant \u00e0 Aby, il en fait la confidence en 1925 \u00e0 Ludwig Binswanger, il se r\u00e9jouit d&rsquo;avoir recouvr\u00e9 totalement la direction de la biblioth\u00e8que.<\/p>\n<p>Le nouveau b\u00e2timent est \u00e9difi\u00e9, en brique rouge, selon les plans d&rsquo;un architecte local traditionnel, et sur un terrain dont Aby a fait l&rsquo;acquisition en mai 1911 et qui jouxte sa maison d&rsquo;habitation, au 116 de la Heiwigstrasse. <span style=\"color: #ff00ff;\">Foin de Le Corbusier et de Gropius<\/span> donc, mais un jeune homme, Gerhardt Langmaack, capable d&rsquo;admettre que ses projets (plus de dix) soient rejet\u00e9s l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, critiqu\u00e9s et retouch\u00e9s, jusqu&rsquo;au treizi\u00e8me, accept\u00e9 \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9 le 24 mars 1925. Les travaux sont termin\u00e9s le 1er mai 1926. Le transfert des collections s&rsquo;effectue \u00e0 l&rsquo;automne de la m\u00eame ann\u00e9e. Rien d&rsquo;extravagant, donc, ni m\u00eame d&rsquo;innovateur dans l&rsquo;aspect de cette b\u00e2tisse de cinq \u00e9tages, dont les (larges) fen\u00eatres du rez-de-chauss\u00e9e sont surmont\u00e9es de l&rsquo;inscription \u00ab<span style=\"color: #ff00ff;\">K<\/span>ulturwissenschaftliche <span style=\"color: #ff00ff;\">B<\/span>ibliothek <span style=\"color: #ff00ff;\">W<\/span>arburg\u00bb. Il s&rsquo;agit surtout de sortir livres et rayonnages de ce que Warburg appelle une \u00abroulotte de tziganes\u00bb; de plus, comme Warburg s&rsquo;en ouvre \u00e0 son vieil ami Jimmy Loeb, cela va faciliter sa vie familiale. Au-dessus de la porte d&rsquo;entr\u00e9e se lit l&rsquo;inscription \u00abMn\u00e9mosyne\u00bb. En frontispice, \u00e0 la devise engag\u00e9e de Jaur\u00e8s, [\u00abQuiconque, quel que soit l&rsquo;ordre dans lequel il se meut, ignore ou m\u00e9prise les d\u00e9tails, est un d\u00e9bile ou un idiot; car toute chose pr\u00e9suppose toujours la connaissance des d\u00e9tails; on n&rsquo;agit pas dans l&rsquo;abstrait, on ne repose pas sur l&rsquo;abstrait.\u00bb] pris\u00e9e par Saxl, Warburg a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une phrase de Goethe, extraite des <em>Maximes et r\u00e9flexions<\/em>&nbsp;: \u00abtoute id\u00e9e nous appara\u00eet d&rsquo;abord comme un h\u00f4te \u00e9tranger\u00bb; comme un \u00e9cho \u00e0 cette affirmation de sa conf\u00e9rence de \u00abretour\u00bb o\u00f9 il envisage tout savoir comme \u00able but re\u00e7u d&rsquo;une hypoth\u00e8se intime [qui] tire son \u00e9nergie de sources qui outrepassent la personne\u00bb. Gr\u00e2ce \u00e0 Saxl et Bing, que Warburg remercie, la biblioth\u00e8que est d\u00e9j\u00e0 \u00abun organe vivant qui ne se contente pas seulement de parler, mais affine \u00e9galement l&rsquo;ou\u00efe\u00bb. La reprenant en main, il peut enfin lui apporter la configuration qu&rsquo;il souhaite selon une finalit\u00e9 nettement d\u00e9termin\u00e9e. Le lieu correspond \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e&nbsp;: \u00ab le centre est le miroir concave de cette biblioth\u00e8que, justement, le probl\u00e8me de l&rsquo;influence de l&rsquo;Antiquit\u00e9 sur les \u00e9poques culturelles successives\u00bb. La KBW est v\u00e9ritablement un <span style=\"color: #ff00ff;\">\u00abespace de pens\u00e9e\u00bb, un <em>Denkraum<\/em><\/span>.<\/p>\n<p>Les salles et sections sont distribu\u00e9es autour de la fameuse salle en ellipse, ce cercle \u00abimparfait\u00bb qui \u00e9voque la pr\u00e9sence du d\u00e9monique dans l&rsquo;harmonie, l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9, la f\u00e9condit\u00e9 dans l&rsquo;id\u00e9e, ainsi que Kepler d\u00e9finit la perfection. Physiquement, l&rsquo;ellipse oppose deux p\u00f4les&nbsp;: elle rejoint deux zones, qui peuvent valoir respectivement pour le temps et l&rsquo;espace. Elle est la figure de cette polarit\u00e9 diversement d\u00e9clin\u00e9e depuis que Warburg a d\u00e9couvert Burckhardt, et constitutive de sa pens\u00e9e. \u00c1 ceci pr\u00e8s\u00a0 que cette opposition ne bloque rien, comme Cassirer l&rsquo;a rappel\u00e9 \u00e0 Warburg&nbsp;: \u00abce dernier m&rsquo;a fait remarquer qu&rsquo;en effet, Kepler, dans sa correspondance avec Fabricius, a soutenu vigoureusement la th\u00e8se que l&rsquo;ellipse est en soi et pour soi une id\u00e9e math\u00e9matique dont la perfection n&rsquo;est pas subordonn\u00e9e \u00e0 celle du cercle. Mais avec l&rsquo;entr\u00e9e en sc\u00e8ne de l&rsquo;ellipse, il est d\u00e9sormais possible de d\u00e9voiler l&rsquo;infinit\u00e9 de l&rsquo;univers sur un mode conforme aux lois physiques, on peut monter du \u00abmonstre \u00e0 la sph\u00e8re\u00bb. Tout autour de la salle, des panneaux de bois sont pr\u00eats \u00e0 accueillir les \u00abexpositions\u00bb d&rsquo;images supports des conf\u00e9rences, que Warburg utilise depuis 1905, et pour lesquelles la KBW utilise son fonds propre, tout en recourant si n\u00e9cessaire \u00e0 des emprunts ext\u00e9rieurs. Selon Warburg, le meilleur biblioth\u00e9caire est celui qui ach\u00e8te ses livres selon ses id\u00e9es, son besoin, son projet sp\u00e9culatif. Le plan de la biblioth\u00e8que suivra dont le parcours, \u00abl&rsquo;ordre mental\u00bb d&rsquo;Aby, soit<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">1. l&rsquo;image<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff00ff;\">2. l&rsquo;orientation<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff00ff;\">3. la parole<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff00ff;\">4. l&rsquo;action.<\/span><\/p>\n<p>La premi\u00e8re section rassemble tous les livres sur l&rsquo;art. La deuxi\u00e8me est consacr\u00e9e aux textes sur l&rsquo;astrologie, sur les religions et les sciences naturelles. La troisi\u00e8me concerne la litt\u00e9rature, la po\u00e9sie et la linguistique. La derni\u00e8re traite d&rsquo;histoire, de sociologie et de politique, avec une section sp\u00e9cialis\u00e9e dans la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Les p\u00e9riodiques se trouvent dans l&rsquo;espace mansard\u00e9 qui surplombe la salle centrale, d\u00e9volue \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude et \u00e0 la rencontre; comme dans une synagogue. Parce qu&rsquo;elle induit <span style=\"color: #ff00ff;\">un parcours p\u00e9destre et intellectuel<\/span>, la KBW donne aux visiteurs l&rsquo;impression qu&rsquo;elle a pouss\u00e9 \u00abde l&rsquo;int\u00e9rieur\u00bb. En raison de l&rsquo;\u00e2me, de l&rsquo;animation sp\u00e9culative qui parcourent les lieux et les arrachent quotidiennement \u00e0 l&rsquo;immobilit\u00e9, voire \u00e0 la poussi\u00e8re des rayonnages ordinaires, il est difficile d&rsquo;\u00e9tablir un catalogue. N\u00e9anmoins, Saxl et la nouvelle venue, Gertrud Bing, parviennent \u00e0 \u00e9tiqueter les 43 889 livres selon un syst\u00e8me de couleurs dont l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 pr\u00e9cise les th\u00e9matiques retenues&nbsp;:<br \/>\n<span style=\"color: #339966;\">vert <\/span>: philosophie<br \/>\n<span style=\"color: #99cc00;\">vert clair <\/span>: religions compar\u00e9es<br \/>\n<span style=\"color: #993300;\">marron<\/span>&nbsp;: histoire de l&rsquo;art<br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\">rouge<\/span>&nbsp;: histoire<br \/>\n<span style=\"color: #cc99ff;\">violet<\/span>&nbsp;: culture orientale<br \/>\n<span style=\"color: #99ccff;\">bleu clair<\/span>&nbsp;: linguistique<br \/>\n<span style=\"color: #333399;\">bleu fonc\u00e9<\/span>&nbsp;: anthropologie<br \/>\nnoir&nbsp;: arch\u00e9ologie<br \/>\n<span style=\"color: #ffff00;\">jaune<\/span>&nbsp;: sciences naturelles<br \/>\n<span style=\"color: #ff9900;\">orange<\/span>&nbsp;: p\u00e9riodiques<\/p>\n<p>Il arrive que l&rsquo;on retrouve plusieurs couleurs sur le m\u00eame livre&nbsp;: rien de born\u00e9, rien de d\u00e9finitif donc dans la \u00abm\u00e9thode\u00bb Warburg, comme cela ressort de ce traitement de l&rsquo;image en continuit\u00e9 et en profondeur, qui le distingue \u00e0 tout jamais des \u00abhistoriens de l&rsquo;art\u00bb de son temps et d&rsquo;apr\u00e8s. Il ne s&rsquo;agit jamais d&rsquo;avoir le dernier mot, de prof\u00e9rer un \u00e9nonc\u00e9 d\u00e9finitif qui couperait court \u00e0 l&rsquo;interrogation et \u00e0 la recherche. Comme les talmudistes, Warburg est un adepte de \u00abl&rsquo;entretien infini\u00bb. Biblioth\u00e8que de lecture (et non de pr\u00eat), la KBW est une \u00abProblembibliothek\u00bb&nbsp;: elle pose des questions et ne pr\u00e9tend pas seulement les r\u00e9soudre. Ainsi, le choix de l&#8217;emplacement ob\u00e9it toujours au principe du \u00abmeilleur voisin\u00bb&nbsp;: les livres s&rsquo;interpellent comme dans une intrigue, celle de l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e dont le KBW serait le th\u00e9\u00e2tre. Aby l&rsquo;a \u00e9crit \u00e0 Max d\u00e8s le mois d&rsquo;avril 1918&nbsp;: la biblioth\u00e8que \u00abrepr\u00e9sente une approche m\u00e9thodologique totalement nouvelle de l&rsquo;histoire intellectuelle\u00bb. Le drame consiste avant tout \u00e0 s&rsquo;orienter non plus seulement dans la r\u00e9flexion, comme le souhaitait Kant, mais dans le monde et dans l&rsquo;existence, comme tentaient d&rsquo;y parvenir les astrologues et autres lecteurs (et facteurs) des figures c\u00e9lestes. Le jeu associatif continue entre les livres comme il a commenc\u00e9 entre les images dans la simultan\u00e9it\u00e9 du panneau d&rsquo;exposition. La parole intervient en troisi\u00e8me lieu dans le dispositif warburgien. En revanche, l&rsquo;objet du commentaire, ou de la grammaire, le vocabulaire visuel, ne cesse de s&rsquo;enrichir. Phototh\u00e8que et cartoth\u00e8que sont aliment\u00e9es par des commandes ext\u00e9rieures, ainsi que par des techniques d&rsquo;imprimerie et de reproduction propres \u00e0 l&rsquo;endroit, ce qui permet la comparaison et la composition des formes. T\u00e9moin de la conception particuli\u00e8re de l&rsquo;image selon Warburg, la place croissante accord\u00e9e au timbre-poste, qui \u00abconf\u00e8re magiquement des ailes \u00e0 la parole, la d\u00e9tache du porteur et la transmet \u00e0 un tiers\u00bb. En ao\u00fbt 1927, Warburg en fait l&rsquo;objet d&rsquo;une conf\u00e9rence devant cent soixante personnes, en partenariat avec le mus\u00e9e hambourgeois des Arts et M\u00e9tiers.<\/p>\n<p>Cela souligne une sp\u00e9cificit\u00e9 de la KBW. Une biblioth\u00e8que priv\u00e9e est chose courante en Allemagne, on l&rsquo;a vu. Ce qui en revanche est insolite, dans la biblioth\u00e8que Warburg, et qui tient non point tant aux moyens financiers qu&rsquo;\u00e0 la ferveur civique de la famille, c&rsquo;est son intrication avec les autres instances culturelle de Hambourg, les mus\u00e9es et surtout l&rsquo;universit\u00e9. Depuis qu&rsquo;ils ont lanc\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e de sa cr\u00e9ation dans la deuxi\u00e8me ville d&rsquo;Allemagne, ni Aby ni Max n&rsquo;ont baiss\u00e9 les bras. Ce dernier la d\u00e9fend encore en 1913 devant le s\u00e9nat de Hambourg, au nom de la \u00abnation allemande\u00bb, ou soulignant sa double vocation \u00abde possibilit\u00e9 d&rsquo;orientation universelle\u00bb, outre son \u00abactivit\u00e9 scientifique\u00bb. Cela ressort de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un Lessing au XVIIIe si\u00e8cle, de la mission de Bode pour l&rsquo;Empire&nbsp;: la \u00abculture\u00bb, \u00abl&rsquo;art\u00bb remplissent pour une nation la fonction d&rsquo;identifiant et de vitrine. La partie est gagn\u00e9e en 1919. En 1921, Aby encore souffrant, est \u00e9lu professeur honoraire. En toute logique, la KBW abritera le d\u00e9partement d&rsquo;histoire de l&rsquo;art; Aby aura son mot \u00e0 dire sur le recrutement des professeurs&nbsp;: son institution exceptionnelle lui permettra d&rsquo;attirer les meilleurs enseignants allemands, le jeune Erwin Panofsky en histoire de l&rsquo;art, l&rsquo;immense Ernst Cassirer pour la philosophie.<\/p>\n<p>Les invitations que Max a lanc\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intention de ses \u00e9minentes relations politiques, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ancien chancelier devenu ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Stresemann, le 20 d\u00e9cembre 1926, contribuent certes \u00e0 la r\u00e9putation de la biblioth\u00e8que. Mais outre ces visites prestigieuses, outre ses collections in\u00e9gal\u00e9es, c&rsquo;est aussi en raison de son fonctionnement que la KBW devient une sorte de cons\u00e9cration pour les chercheurs de l&rsquo;\u00e9poque. Saxl en a eu l&rsquo;id\u00e9e. Et bien qu&rsquo;il veuille d\u00e9sormais faire les choses \u00e0 sa fa\u00e7on, Warburg souscrit, appuie et d\u00e9veloppe. La KBW accueille des \u00e9tudiants en cours de doctorat ou d\u00e9j\u00e0 titulaires, Charles de Tolnay, Fr\u00e9d\u00e9ric Antal, Raymond Klibanski, futurs grands noms de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art; elle distribue des bourses de recherche. Il en sortira l&rsquo;\u00e9cole dite de Hambourg, dont les repr\u00e9sentants sont Otto Kurtz, Ernst Kris, Edgar Wind. Celui-ci est accompagn\u00e9 de sa femme, Ruth Benedict, \u00e9l\u00e8ve de Boas. La biblioth\u00e8que est aussi un centre de rencontres et de conf\u00e9rences, \u00e0 commencer par celles du ma\u00eetre des lieux, souvent en introduction de conf\u00e9renciers invit\u00e9s, quand sa sant\u00e9, ses cures, ses vacances et ses voyages le permettent. Mais compte tenu de l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 de la charge de travail et des comp\u00e9tences requises, et en tant que biblioth\u00e9caire et en raison de la diversit\u00e9 des domaines concern\u00e9s, Warburg a parfois du mal \u00e0 trouver des collaborateurs. De plus, leurs qualit\u00e9s respectives les placent dans des rapports de rivalit\u00e9 que Warburg tente d&rsquo;apaiser, en rappelant \u00e0 tous qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas ici d&rsquo;accumuler mais de transmettre.<\/p>\n<p>Cela se fait par l&rsquo;interm\u00e9diare des conf\u00e9rences (fort pris\u00e9es des orateurs) de la KBW, celles du ma\u00eetre des lieux et celles des invit\u00e9s. Compte tenu du mode particulier d&rsquo;expression de Warburg, lequel commence effectivement par le regard, et pour lequel la parole ne fait que traduire ce que disent les images, quand il a trouv\u00e9 son sc\u00e9nario visuel, ses \u00abconf\u00e9rences\u00bb proprement dites ne seront que des reconstitutions \u00e0 partir de ces notes manuscrites qu&rsquo;il oublie rapidement \u2014litt\u00e9ralement\u2014, \u00e0 ses yeux, les images parlent d&rsquo;elles-m\u00eames. Elles viennent de faire l&rsquo;objet d&rsquo;un important ouvrage qui met \u00aben regard\u00bb les reproductions et le texte&nbsp;: <em>Bilderreihen und Ausstellungen<\/em>. (Elles sont au nombre de 13, entre 1925 et 1929, jusqu&rsquo;au dernier projet interrompu par la mort de Warburg. Elles t\u00e9moignent de sa propension \u00e0 rem\u00e2cher les m\u00eames sujets&nbsp;: l&rsquo;astrologie, <span style=\"color: #ff00ff;\">le langage corporel<\/span>, la survivance de l&rsquo;Antiquit\u00e9&#8230; \u00c1 moins qu&rsquo;elles de manifestent la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00abcent fois sur le m\u00e9tier remettre son ouvrage\u00bb, compte tenu de l&rsquo;immense port\u00e9e m\u00e9thodologique de cette r\u00e9flexion sur l&rsquo;Antiquit\u00e9 et l&rsquo;histoire de l&rsquo;art.) T\u00e9moin des activit\u00e9s \u00e9ditoriales de la KBW, les premi\u00e8res conf\u00e9rences publiques dont depuis le d\u00e9but l&rsquo;objet de publications en volumes de <em>Vortr\u00e4ge<\/em> pris\u00e9s des orateurs qui y trouvent une r\u00e9ception \u00e9largie&nbsp;: il y en aura neuf volumes chez Teubner, de 1923 \u00e0 1932, \u00e9dit\u00e9s par le d\u00e9vou\u00e9 Fritz Saxl, qui en \u00e9tait \u00e9galement l&rsquo;instigateur.<\/p>\n<p>Semblable activit\u00e9 d&rsquo;exposition et d&rsquo;\u00e9dition requiert un \u00e9quipement adapt\u00e9. La KDW ne manque ni de projecteurs (\u00e9piscopes), ni de moyens de reproduction des images et des textes, en toute coh\u00e9rence avec l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de Warburg pour les technologies&nbsp;: celles de l&rsquo;ancien temps qu&rsquo;il rep\u00e8re dans les tapisseries m\u00e9di\u00e9vales en raison de sa curiosit\u00e9 pour les inventions (machine volante, amphibie) valoris\u00e9es par la Premi\u00e8re guerre mondiale, et celle dont un sp\u00e9cialiste de l&rsquo;image et de ses migrations ne saurait se passer, la photographie. \u00c9mile M\u00e2le en fait d\u00e8s 1894 la condition de l&rsquo;acc\u00e8s de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art \u00e0 la science. Warburg confirme dans le Tagebuch&nbsp;: \u00absans photographies dans la maison, le d\u00e9ploiement de la nouvelle m\u00e9thode serait impossible\u00bb. Sans photographie, il n&rsquo;y aurait m\u00eame pas eu au-dessus de la porte de la salle de lecture, la reproduction en grand format d&rsquo;une fresque repr\u00e9sentant un prisonnier se d\u00e9livrant lui-m\u00eame de ses liens.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;entoure de collaborateurs capables de traiter les livres, de les classer, de les ranger, de passer les commandes. \u00c9tant entendu que c&rsquo;est lui qui a la d\u00e9cision finale, notamment dans l&rsquo;op\u00e9ration de \u00absignature\u00bb qui assigne \u00e0 chaque ouvrage sa place \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. Il lui faut aussi des savants qui comprennent son approche de l&rsquo;art et des images. C&rsquo;est le cas en premier lieu de Fritz Sarl, en qui il a t\u00f4t identifi\u00e9 son successeur. Puis la rivalit\u00e9 n\u00e9e entre eux de la \u00abviolente autorit\u00e9\u00bb de Warburg \u00e9loigne le jeune historien, envoy\u00e9 faire des recherches en Espagne en 1926. Il sera remplac\u00e9 par la jeune philosophe qu&rsquo;il a lui-m\u00eame fait venir \u00e0 la BW. Ce sont eux qui ont donn\u00e9 ce surnom de \u00abBilo\u00bb \u00e0 la biblioth\u00e8que, signe de leur affection, de leur r\u00e9serve aussi envers toute monumentalit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>page 8 Quelle reconnaissance ce fils de famille qui n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas universitaire, fondateur certes d&rsquo;une biblioth\u00e8que priv\u00e9e\u2014 mais comme il y en avait tant en Allemagne \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque\u2014pouvait-il bien attendre, et de qui, et pourquoi? [&#8230;] En France, Aby Warburg semble effectivement un personnage m\u00e9connu, secret, davantage une l\u00e9gende pour initi\u00e9s qu&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence dans &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=5169\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Marie-Anne Lescourret. 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