{"id":4946,"date":"2018-08-03T03:02:29","date_gmt":"2018-08-03T02:02:29","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=4946"},"modified":"2018-08-03T12:56:42","modified_gmt":"2018-08-03T11:56:42","slug":"jankovic-descola-une-anthropologie-de-la-figuration","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=4946","title":{"rendered":"Jankovic \/ Descola. Une anthropologie de la figuration"},"content":{"rendered":"<div class=\"post_info\" style=\"padding-left: 30px;\"><\/div>\n<div class=\"post_content\">\n<div class=\"clear\">\n<p>In <em>Artpress<\/em>, juillet 2007. Entretien entre Nicola Jankovic et Philippe Descola \u00e0 propos de son projet d&rsquo;\u00abanthropologie de la figuration\u00bb, alternative contestable \u00e0 l&rsquo;\u00abanthropologie de l&rsquo;art\u00bb telle que d\u00e9finie par Alfred Gell et qui ouvre un champ d&rsquo;\u00e9tude permettant une \u00e9tude de l&rsquo;art occidental \u00e0 partir de l&rsquo;art dit ethnique&nbsp;: quatri\u00e8me de couverture du livre L&rsquo;art et ses agents de Gell&nbsp;: \u00abPlut\u00f4t que de penser l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art en termes de beaut\u00e9, Alfred Gell propose de la situer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un r\u00e9seau de relations entre agents et patients qui manifestent une certaine agentivit\u00e9 (<em>agency<\/em>) par l&rsquo;interm\u00e9diaire de l&rsquo;\u0153uvre. Cette th\u00e9orie a une vocation universelle&nbsp;: il s&rsquo;agit moins de relativiser le syst\u00e8me occidental de l&rsquo;esth\u00e9tique que de se rendre sensible aux m\u00e9canismes de l&rsquo;intentionnalit\u00e9, des ignames d\u00e9cor\u00e9s de Nouvelle-Guin\u00e9e aux ready-made de Duchamp.\u00bb etc. <a href=\"http:\/\/www.lespressesdureel.com\/ouvrage.php?id=1219\">http:\/\/www.lespressesdureel.com\/ouvrage.php?id=1219<\/a><\/p>\n<p>Philippe Descola intervient diff\u00e9remment \u00e0 la fondation Vuitton en mai 2018<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Conversation&nbsp;: Philippe Descola\" width=\"660\" height=\"371\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/sTtBDfTLkhg?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>Extraits pour m\u00e9moire des positions de Descola sur l&rsquo;art contemporain d\u00e9velopp\u00e9es dans l\u2019entretien avec Jankovic, datant de 2001.<\/p>\n<\/div>\n<div><span style=\"color: #339966;\">Nicola Jankovic<\/span>&nbsp;: Depuis la parution de <em>Par-del\u00e0 nature et culture<\/em> (Gallimard, 2005), vous avez justement orient\u00e9 vos recherches vers ce que vous appelez une \u00ab<span style=\"color: #339966;\">anthropologie de la figuration<\/span>\u00bb. Vous dites qu&rsquo;elle se distingue clairement d&rsquo;une <span style=\"color: #339966;\">anthropologie de l&rsquo;art<\/span>. En quoi\u00a0?<\/div>\n<p><span style=\"color: #339966;\"><br \/>\nPhilippe Descola<\/span>&nbsp;: Au fil du temps, l&rsquo;anthropologie s&rsquo;est fix\u00e9 toute une s\u00e9rie d&rsquo;objets qui \u00e9taient d\u00e9finis par homologie avec les grandes cat\u00e9gories de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine per\u00e7ues depuis le monde occidental moderne. L&rsquo;art en fait partie. \u00c9tait consid\u00e9r\u00e9e comme \u00abanthropologie de l&rsquo;art\u00bb celle des objets qui paraissaient pr\u00e9senter des qualit\u00e9s ou des propri\u00e9t\u00e9s analogues \u00e0 celles des objets consid\u00e9r\u00e9s comme artistiques chez nous. Le probl\u00e8me que l&rsquo;anthropologie a tr\u00e8s rapidement rencontr\u00e9 est que \u00abl&rsquo;Art\u00bb n&rsquo;existe pourtant pas dans la plupart des soci\u00e9t\u00e9s. L&rsquo;anthropologie de l&rsquo;art revient donc \u00e0 n&rsquo;\u00eatre que l&rsquo;\u00e9quivalent de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art pour les soci\u00e9t\u00e9s non occidentales \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9tude des conditions de production des objets que nous appelons d&rsquo;\u00abart\u00bb, la mise au jour des esth\u00e9tiques locales. J&rsquo;appellerais cela plut\u00f4t de l&rsquo;ethnologie de l&rsquo;art\u00a0; car, pour qu&rsquo;il y ait anthropologie de l&rsquo;art, il faut une th\u00e9orie anthropologique g\u00e9n\u00e9rale de cette classe d&rsquo;objets qui, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, n&rsquo;existe pas. [!]<\/p>\n<p>\u00c0 travers <span style=\"color: #339966;\">l&rsquo;anthropologie de la figuration<\/span>, je m&rsquo;int\u00e9resse de ce fait aux modes de production des images qui ont un caract\u00e8re iconique \u2014c&rsquo;est-\u00e0-dire dans lesquelles au moins une des qualit\u00e9s du prototype peut \u00eatre reconnue. Ce qui m&rsquo;int\u00e9resse aussi, c&rsquo;est la dimension ontologique que ces images rendent manifeste, le type de combinaisons des qualit\u00e9s de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 et de la physicalit\u00e9 qu&rsquo;elles rendent visible. En ce sens, je ne m&rsquo;int\u00e9resse pas \u00e0 toutes les images iconiques \u2014par exemple la pictographie (comme art de la m\u00e9moire pour accompagner des r\u00e9cits) ou l&rsquo;h\u00e9raldique (qui combine structurellement des images de mani\u00e8re \u00e0 d\u00e9noter un statut social, une g\u00e9n\u00e9alogie, etc.).<\/p>\n<p>Dans son important livre, <em>Art and Agency<\/em> (1998)\u2008(1), Alfred Gell montre que la meilleure fa\u00e7on d&rsquo;analyser des \u0153uvres d&rsquo;art n&rsquo;est pas tant de trouver leurs significations, que de les consid\u00e9rer comme des agents ayant une action dans le monde. Les images ont donc une \u00abagence\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elles sont anim\u00e9es d&rsquo;une cau\u00adsalit\u00e9 intentionnelle \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;une personne humaine. Gell analyse alors les diff\u00e9rents modes de relations qui peuvent exister entre quatre termes du r\u00e9seau de l&rsquo;art (art nexus)\u2008: le prototype, l&rsquo;ic\u00f4ne (ou l&rsquo;indice), le destinataire et l&rsquo;artiste. Ce faisant, il reste dans le domaine de l&rsquo;art, figuratif ou non. Moi, je m&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ration de figuration, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ration qui consiste \u00e0 rendre visibles de fa\u00e7on reconnaissable les propri\u00e9t\u00e9s d&rsquo;une ontologie. Mon objectif est essayer de comprendre s&rsquo;il existe pour chacun des modes d&rsquo;identification \u00e9voqu\u00e9s plus haut des modes de figuration.<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Nicola Jankovic<\/span>&nbsp;: L&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re a vu s&rsquo;ouvrir le mus\u00e9e du Quai Branly. Que pensez-vous de cette entreprise\u00a0? Les objets expos\u00e9s ont-ils pour vous un statut \u00abartistique\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Philippe Descola<\/span>&nbsp;: Justement non. Je suis assez convaincu par Jean-Marie Schaeffer quand il montre dans <em>Les C\u00e9libataires de l&rsquo;art<\/em> (1996) qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas vraiment de moyens de qualifier d&rsquo;\u00abartistique\u00bb ou d&rsquo;\u00abesth\u00e9tique\u00bb un objet \u2014m\u00eame avec des propri\u00e9t\u00e9s relationnelles. C&rsquo;est l\u00e0, je crois, que Gell achoppe. Il ne montre pas de fa\u00e7on convaincante ce qu&rsquo;est un objet d&rsquo;art, il le pr\u00e9suppose\u2008(2). Marcel Duchamp est, \u00e0 cet \u00e9gard, celui qui a montr\u00e9 la capacit\u00e9 de (d\u00e9)contextualisation du ready-made dans le cadre mus\u00e9ographique qui l&rsquo;inscrit. Les objets ethnographiques sont eux aussi per\u00e7us \u00e0 travers le prisme de la mus\u00e9ographie, puisque c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on les a d&rsquo;abord appr\u00e9hend\u00e9s. Une des fa\u00e7ons de pr\u00e9senter des objets est de leur donner un sens dans un mus\u00e9e, de singulariser certains d&rsquo;entre eux plus que d&rsquo;autres \u2014et donc d&rsquo;utiliser le pouvoir de fascination ou d&rsquo;\u00e9motion que l&rsquo;on ressent \u00e0 les regarder. Cela se fait en particulier dans ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 la \u00abmus\u00e9ographie polyphonique\u00bb (3), qui se d\u00e9veloppe par rapport \u00e0 la mus\u00e9ographie de contextualisation, comme celle du diorama. Mettre un accent polyphonique sur un objet revient \u00e0 le mettre au centre d&rsquo;une constellation. Pas seulement d&rsquo;objets mais aussi de discours, de pratiques, d&rsquo;attitudes qui l&rsquo;\u00e9clairent. Le plus \u00e9conomique, c&rsquo;est \u00e9videmment de prendre ceux des objets qui fascinent. La plupart des objets des mus\u00e9es d&rsquo;ethnographie ou du Quai Branly sont pour l&rsquo;essentiel rituels, utilis\u00e9s dans des op\u00e9rations de m\u00e9diation entre les humains, les non-humains ou le surnaturel. Leur perfection et l&rsquo;effet saisissant qu&rsquo;ils exercent (y compris par leurs bruits, leurs odeurs) jouent un r\u00f4le important \u2014comme par exemple les masques-parasols Sulka de Nouvelle-Bretagne. Il n&rsquo;y a donc pas de raison de se priver dans une exposition de ces qualit\u00e9s-l\u00e0. Comme l&rsquo;a soulign\u00e9 Schaeffer, ce type de dispositif souligne les conventions d&rsquo;exposition de l&rsquo;art qu&rsquo;on adresse aux mus\u00e9es ethnographiques sans le faire pour les mus\u00e9es d&rsquo;art. L&rsquo;artiste Pinoncelli qui, l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, dans l&rsquo;exposition Dada, cassa l&rsquo;urinoir de Marcel Duchamp, met \u00e0 nu le dispositif non pas tant d&rsquo;un objet comme ready made que sa sacralisation comme \u0153uvre d&rsquo;art. Je pense qu&rsquo;il y a une immense confusion dans la pens\u00e9e de la plupart des gens \u00e0 ce propos-l\u00e0. La r\u00e9cente affaire \u00e0 propos de la publicit\u00e9 s&rsquo;inspirant de la C\u00e8ne de Vinci le montre elle aussi. L&rsquo;id\u00e9e que ce ne soit pas du tout la mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un dieu vivant partageant sa nourriture avec ses disciples mais que ce soit un tableau \u2014ou m\u00eame la reproduction de quelque chose \u00e0 laquelle Vinci lui-m\u00eame n&rsquo;avait pas assist\u00e9\u2014 n&rsquo;a travers\u00e9 l&rsquo;esprit ni de l&rsquo;association de chr\u00e9tiens ayant d\u00e9pos\u00e9 la plainte ni du juge de premi\u00e8re instance\u00a0! Or si les conservateurs de mus\u00e9es se posent ces questions, ils ne le font pas de mani\u00e8re \u00e0 ce que le public en ait conscience.<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Nicola Jankovic<\/span>&nbsp;: Compte tenu de vos quatre ontologies, pouvez-vous d\u00e9crire quelles en sont alors les pr\u00e9f\u00e9rences morphologiques\u00a0?<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Philippe Descola<\/span>&nbsp;: Il y a quatre op\u00e9rations de base qui correspondent aux quatre modes d&rsquo;identification dont les ontologies que j&rsquo;ai d\u00e9crites sont le produit. Notre monde \u00e0 nous, qui est celui du naturalisme, a certaines propri\u00e9t\u00e9s mais n&rsquo;en est pas moins un cas particulier. Utiliser la structure de ce monde \u2014et notamment la distinction entre des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et des conventions sociales ou culturelles de l&rsquo;autre\u2014 pose un probl\u00e8me\u00a0: celui inh\u00e9rent \u00e0 projeter la structure d&rsquo;une cosmologie sur d&rsquo;autres. Distinguer ces quatre op\u00e9rations en en expliquant l&rsquo;agence permet d&rsquo;\u00e9viter ce probl\u00e8me. Dans le premier cas \u2014l&rsquo;animisme\u2014, c&rsquo;est ce que j&rsquo;appelle <span style=\"color: #339966;\">la commutation<\/span>.<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Les suites du naturalisme<\/span><\/p>\n<p>Les fa\u00e7ons les plus exemplaires de figurer cela consistent principalement en des masques \u2014dont ceux, par exemple, des Yup&rsquo;it d&rsquo;Alaska\u2014 dans lesquels sont figur\u00e9s simultan\u00e9ment un ou plusieurs visages humains et les attributs d&rsquo;esp\u00e8ce de l&rsquo;animal (ou de l&rsquo;esprit animal). Une autre fa\u00e7on de montrer cette commutation se manifeste dans les masques \u00e0 volets de la c\u00f4te Nord-Ouest am\u00e9ricaine. Par ce proc\u00e9d\u00e9 tr\u00e8s simple, ils rendent \u00e9vidente la m\u00e9tamorphose\u2008\u2014ce qui est une autre caract\u00e9ristique de l&rsquo;animisme\u2008: on voit un animal quand le masque est ferm\u00e9, et la figure humaine d\u00e9voil\u00e9e lorsqu&rsquo;il est ouvert.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me type de relation \u2014<span style=\"color: #339966;\">la ressemblance<\/span>\u2014 correspond au naturalisme. M\u00eame s&rsquo;il en existe des prodromes dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, il s&rsquo;est pass\u00e9 quelque chose en Occident \u00e0 partir de l&rsquo;Ars nova du 15e si\u00e8cle\u2008: on va figurer la singularit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 humaine en in\u00addividualisant de mani\u00e8re reconnaissable les personnages, l&rsquo;art du portrait \u2014comme par exemple dans la <em>Vierge au Chancelier Rolin<\/em> de Van Eyck. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, on va pousser tr\u00e8s loin l&rsquo;imitation de la nature \u2014\u00abmorte\u00bb ou en paysage\u2014, c&rsquo;est-\u00e0-dire pr\u00e9cis\u00e9ment la continuit\u00e9 dans la physicalit\u00e9, une r\u00e9partition des objets du monde d\u00e9peint avec une tr\u00e8s grande minutie dans un espace homog\u00e8ne \u2014par exemple <em>Le Li\u00e8vre<\/em> de D\u00fcrer. Prose du monde provenant d&rsquo;un fonds analogique (ainsi que l&rsquo;a montr\u00e9 Michel Foucault), c&rsquo;est quelque chose de tr\u00e8s nouveau et tr\u00e8s rapide, se jouant sur cent ou cent cinquante ans.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me forme \u2014<span style=\"color: #339966;\">l&rsquo;ordonnancement<\/span>\u2014 se retrouve dans l&rsquo;art aborig\u00e8ne, sur les figurations de la terre d&rsquo;Arnhem, c&rsquo;est-\u00e0-dire en particulier ces figurations en \u00abrayons X\u00bb qui repr\u00e9sentent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la figure du totem \u00e0 la fois sa structure interne (son squelette, ses organes) et \u00e0 la fois celle du groupe humain et non humain que cette figure repr\u00e9sente.<\/p>\n<p>La quatri\u00e8me relation est ce qu&rsquo;on pourrait appeler l<span style=\"color: #339966;\">a connectivit\u00e9<\/span>, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il faut donner \u00e0 voir que les choses sont connect\u00e9es. Deux exemples tr\u00e8s diff\u00e9rents peuvent en \u00eatre la peinture de paysage de l&rsquo;Antiquit\u00e9 chinoise (<em>shanshui<\/em>) \u2014avec cette id\u00e9e que le vide est ce qui connecte les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments \u00e9parpill\u00e9s du tableau.<br \/>\nL&rsquo;autre correspond \u00e0 cette cat\u00e9gorie d&rsquo;objets qu&rsquo;on appelle les <em>nierika<\/em> dans l&rsquo;esth\u00e9tique huihol (nord-ouest du Mexique). Il s&rsquo;agit d&rsquo;objets qui permettent la communication et l&rsquo;observation mutuelle entre les \u00e9tages cosmiques, les humains et les divinit\u00e9s ancestrales.<\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Nicola Jankovic<\/span>&nbsp;: D&rsquo;un naturalisme moderne bas\u00e9 sur la ressemblance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;art contemporain, les choses ont-elles pour autant chang\u00e9\u00a0? Votre cursus vous ayant destin\u00e9 \u00e0 une anthropologie de la nature, <span style=\"color: #339966;\">que pensez-vous du land art, de l&rsquo;arte povera ou du body art\u00a0? Ayant plus ou moins critiqu\u00e9, \u00e0 une \u00e9poque particuli\u00e8re, la civilisation occidentale ali\u00e9n\u00e9e, ces pratiques contre-culturelles peuvent-elles conduire, nanties d&rsquo;une nouvelle conscience \u00e9cologique, vers une forme d&rsquo;altermondialisme\u00a0?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #339966;\">Philippe Descola<\/span>&nbsp;: En termes de coh\u00e9rence et de probl\u00e9matique, j&rsquo;ai les id\u00e9es \u00e0 peu pr\u00e8s claires pour le naturalisme jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de l&rsquo;art figuratif au sens o\u00f9 je le d\u00e9finis. Toutefois, ce qui me frappe dans les trois formes d&rsquo;art que vous citez, c&rsquo;est qu&rsquo;elles sont en continuit\u00e9 avec le principe naturaliste de la Culture \u2014ou de l&rsquo;Art, ou de l&rsquo;Histoire. M\u00eame si leurs produits sont en apparence diff\u00e9rents, m\u00eame s&rsquo;ils sont difficiles \u00e0 exposer dans des mus\u00e9es ou \u00e0 commercialiser (et \u00e9chappent en cela aux cat\u00e9gories habituelles de l&rsquo;art), elles ne sont pas en rupture. Leurs principes naturalistes sont identiques\u00a0: il s&rsquo;agit d&rsquo;apposer une cr\u00e9ativit\u00e9 humaine sur le fond d&rsquo;une \u00abNature\u00bb dont on va soit transformer les propri\u00e9t\u00e9s, soit faire ressortir la beaut\u00e9 en la soulignant. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs aussi le cas de l&rsquo;imagerie scientifique\u2008\u2014dont je trouve extraordinaire qu&rsquo;elle puisse aujourd&rsquo;hui figurer l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 au tr\u00e9fonds de la physicalit\u00e9, la rendre tangible. L\u00e0 r\u00e9side le v\u00e9ritable triomphe visuel du naturalisme. Dans les trois cas que vous \u00e9voquez, si leur d\u00e9nonciation critique de la contre-nature est contre-culturelle, leurs empreintes naturalistes ne le sont pas. En fait, il faut y distinguer deux acceptions distinctes de la Culture\u00a0: la culture savante bourgeoise; mais aussi la culture au sens classique du naturalisme, comme ce qu&rsquo;il y a de sp\u00e9cifique et de conventionnel dans l&rsquo;activit\u00e9 humaine se d\u00e9ployant sur le fond des r\u00e9gularit\u00e9s naturelles. Dans ce dernier cas, la contre-culture dont il est question appartient encore au naturalisme.<\/p>\n<p>Plus largement, l&rsquo;art contemporain ayant perdu une part de sa figuration, j&rsquo;ai le sentiment que \u00e7a doit \u00eatre excessivement difficile d&rsquo;\u00eatre un artiste aujourd&rsquo;hui. Peut-\u00eatre tout particuli\u00e8rement du fait de la critique d&rsquo;art. De Vasari \u00e0 aujourd&rsquo;hui, on a consid\u00e9rablement mis l&rsquo;accent sur la signification des \u0153uvres. C&rsquo;est cet aspect-l\u00e0 qui, de plus en plus, a \u00e9t\u00e9 mis en avant dans l&rsquo;histoire du d\u00e9veloppement de la figuration naturaliste. <span style=\"color: #339966;\">Cela a en quelque sorte d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9 la notion d&rsquo;\u00abagence\u00bb des \u0153uvres<\/span> \u2014, d&rsquo;art en particulier. Pour le peu que j&rsquo;en sache, j&rsquo;ai le sentiment que beaucoup d&rsquo;artistes contemporains ont profond\u00e9ment int\u00e9rioris\u00e9 cette contrainte s\u00e9mantique qui les met mal \u00e0 l&rsquo;aise. C&rsquo;est tr\u00e8s net dans l&rsquo;art conceptuel. De mani\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie ou non, dans le land art, l&rsquo;arte povera ou le body art, la question de l&rsquo;\u00abagentivit\u00e9\u00bb de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art est toutefois tr\u00e8s pr\u00e9sente. Mais le point de la signification y est aussi tr\u00e8s paralysant. C&rsquo;est la raison pour laquelle moi-m\u00eame comme de nombreux autres restons tr\u00e8s pessimistes quant au peu de prise que l&rsquo;art contemporain est susceptible d&rsquo;avoir face aux probl\u00e8mes de l&rsquo;\u00e9cologie mondiale.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de tatouages ou de paysages, notre destin naturaliste est d&rsquo;universaliser les productions des autres en les projetant sur nos propres cat\u00e9gories. Or la palette des mani\u00e8res de transformer le monde de fa\u00e7on figurative est limit\u00e9e. On ne peut pas en inventer constamment de nouvelles. Si les r\u00e9sultats peuvent para\u00eetre tr\u00e8s proches, les intentions et les types d&rsquo;agence en sont pourtant tr\u00e8s diff\u00e9rents. Il faut faire attention \u00e0 ne pas les confondre. Serge Gruzinski travaille toutefois depuis longtemps sur les nombreux m\u00e9tissages qui se sont produits depuis la mondialisation ib\u00e9rique \u00e0 partir du 14e si\u00e8cle (4). Il sera prochainement invit\u00e9 au Quai Branly pour en faire une exposition. La mienne lui succ\u00e9dera. Elle devrait mettre en image les propositions que je d\u00e9veloppe \u00e0 propos des modes de figuration. Car tant que \u00e7a n&rsquo;a pas une forme visuelle, \u00e7a n&rsquo;imprime pas\u00a0!<\/p>\n<p>(1) Art and Agency: an Anthropological Theory, Oxford University Press, 1998. Non traduit \u00e0 ce jour.<br \/>\n(2) \u00ab\u00c0 propos d&rsquo;Art and Agency d&rsquo;Alfred Gell\u00bb in Terrain n\u00b0 32, 1999, pp.119-128. Tant sur Alfred Gell que sur l&rsquo;art non occidental et sa r\u00e9ception, M. Coquet, B. Derlon et M. Jeudy-Ballini (dir.), les Cultures \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. Rencontres en art, Adam Biro \/ \u00c9ditions de la Maison des sciences de l&rsquo;homme, Paris, 2005.<br \/>\n(3) Cf. Philippe Descola, \u00abPassages de t\u00e9moins\u00bb, article \u00e0 para\u00eetre in le D\u00e9bat, septembre 2007.<br \/>\n(4) Cf. Les Quatre Parties du monde. Histoire d&rsquo;une mondialisation, La Martini\u00e8re, 2004.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>In Artpress, juillet 2007. Entretien entre Nicola Jankovic et Philippe Descola \u00e0 propos de son projet d&rsquo;\u00abanthropologie de la figuration\u00bb, alternative contestable \u00e0 l&rsquo;\u00abanthropologie de l&rsquo;art\u00bb telle que d\u00e9finie par Alfred Gell et qui ouvre un champ d&rsquo;\u00e9tude permettant une \u00e9tude de l&rsquo;art occidental \u00e0 partir de l&rsquo;art dit ethnique&nbsp;: quatri\u00e8me de couverture du livre &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=4946\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Jankovic \/ Descola. Une anthropologie de la figuration<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[19,44,5],"tags":[],"class_list":["post-4946","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-art-contemporain","category-everyday-life","category-reader"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4946","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4946"}],"version-history":[{"count":14,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4946\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4948,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4946\/revisions\/4948"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4946"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4946"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4946"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}