{"id":4908,"date":"2018-06-21T11:11:20","date_gmt":"2018-06-21T10:11:20","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=4908"},"modified":"2018-06-24T11:19:15","modified_gmt":"2018-06-24T10:19:15","slug":"robert-maggiori-stanley-cavell-the-end","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=4908","title":{"rendered":"Robert Maggiori. Stanley Cavell. The end"},"content":{"rendered":"<p>In <em>Lib\u00e9<\/em> du 22 juin<\/p>\n<p>Adepte du perfectionnisme moral, le philosophe am\u00e9ricain, mort mardi, a fait dialoguer pens\u00e9e et cin\u00e9ma, trouvant dans les films une source in\u00e9puisable d\u2019histoires et de dilemmes moraux qu\u2019il \u00e9choit traditionnellement \u00e0 la philosophie de traiter.<\/p>\n<p>De Stanley Cavell, n\u00e9 \u00e0 Atlanta en 1926, professeur d\u2019esth\u00e9tique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Harvard, on peut dire qu\u2019il aura \u00e9t\u00e9 l\u2019officier d\u2019\u00e9tat civil qui, \u00e0 la Mairie de la Pens\u00e9e, a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 les noces de la philosophie et du cin\u00e9ma. Rite improbable, tant les deux \u00abfianc\u00e9s\u00bb semblaient au d\u00e9but se regarder en chiens de fa\u00efence. Adoss\u00e9e \u00e0 son histoire multis\u00e9culaire, \u00e0 ses traditions, \u00e0 ses monuments &#8211; dont certains, comme Platon, avaient jet\u00e9 sur l\u2019image le plus m\u00e9prisant des discr\u00e9dits -, elle mit longtemps \u00e0 avoir de la consid\u00e9ration pour le \u00absepti\u00e8me art\u00bb, et celui-ci, avant d\u2019acqu\u00e9rir lui-m\u00eame une \u00abhistoire\u00bb (Griffith, Chaplin, Gance, Dreyer, Lang, Hitchcock, Eisenstein, Rossellini, Welles, Godard\u2026), de devenir langage, puis fabrique d\u2019imaginaire et de visions de monde, n\u2019avait gu\u00e8re os\u00e9 filmer des\u2026 concepts.<\/p>\n<p>Stanley Cavell les maria n\u00e9anmoins, et parvint \u00e0 faire de l\u2019\u00abinterlocution\u00bb de la philosophie et du cin\u00e9ma un mod\u00e8le id\u00e9al d\u2019exploration de la r\u00e9alit\u00e9 et de l\u2019existence, trouvant dans les films une source in\u00e9puisable d\u2019histoires et de dilemmes moraux qu\u2019il \u00e9choit \u00e0 la philosophie, en g\u00e9n\u00e9ral, de traiter.<\/p>\n<p>Kant et Capra, Freud et Hawks<\/p>\n<p>Dans le livre qui le rendit c\u00e9l\u00e8bre, <i>A la recherche du bonheur. <\/i><i>Hollywood et la com\u00e9die du remariage\u00a0<\/i>(\u00e9d. Cahiers du cin\u00e9ma),\u00a0il faisait dialoguer Kant et Capra, Nietzsche et Leo McCarey, Freud et Hawks, et arrivait \u00e0 \u00e9clairer des th\u00e8ses philosophiques sur le statut des la femme (l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00abnouvelle femme\u00bb, incarn\u00e9e par Katharine Hepburn ou Claudette Colbert), le r\u00f4le des institutions, la dialectique myst\u00e9rieuse des sentiments, la n\u00e9cessit\u00e9, en amour, de \u00abse prendre\u00bb pour se retrouver de fa\u00e7on plus heureuse, ou la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une \u00abmort\u00bb qui perm\u00eet une renaissance int\u00e9rieure et un progr\u00e8s moral.<\/p>\n<p>Le propos de Cavell n\u2019est pourtant pas d\u2019\u00e9clairer uniquement le cin\u00e9ma par la philosophie, ni de signifier que la philosophie aurait besoin d\u2019\u00eatre \u00abcompens\u00e9e par des r\u00e9v\u00e9lations transmises par le cin\u00e9ma\u00bb . Il fait jouer de concert philosophie et cin\u00e9ma pour montrer le bien-fond\u00e9 du \u00abperfectionnisme moral\u00bb, doctrine qu\u2019il h\u00e9rite de Ralph Waldo Emerson, sinon de Wittgenstein, dont il devient le h\u00e9raut.<\/p>\n<p>Position de l\u2019\u00abentre-deux\u00bb<\/p>\n<p>Mais au philosophe de Harvard, on ne doit pas seulement des \u00e9tudes stup\u00e9fiantes sur quelques chefs-d\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e2ge d\u2019or hollywoodien. N\u00e9 dans un milieu artistique &#8211; il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 musicien comme sa m\u00e8re, c\u00e9l\u00e8bre pianiste, si un accident ne lui avait irr\u00e9m\u00e9diablement endommag\u00e9 l\u2019oreille -, Cavell s\u2019int\u00e9resse \u00e0 tout ce qui provoque la rencontre entre le quotidien et l\u2019extraordinaire, le banal et le sublime, une image, un plan, un son, une phrase &#8211; ce qui ne signifiait pas pour lui esth\u00e9tiser l\u2019existence mais exister en accueillant ce qui la rend meilleure.<\/p>\n<p>Devenu philosophe &#8211; c\u2019est au s\u00e9minaire de John L. Austin, l\u2019auteur de Quand dire, c\u2019est faire, promoteur de la r\u00e9flexion sur les \u00abperformatifs\u00bb, qu\u2019il d\u00e9couvre sa vocation -, Cavell ne laisse hors champ aucune manifestation artistique&nbsp;: il proc\u00e8de \u00e0 la lecture originale de textes litt\u00e9raires (Shakespeare, Ibsen, George Bernard Show), en les m\u00ealant aux grandes pages de la philosophie morale, (Platon, Aristote, Locke, Kant, Nietzsche, Freud, Rawls).<\/p>\n<p>Si on a parfois trouv\u00e9 difficile de le \u00absituer\u00bb, c\u2019est qu\u2019il r\u00e9alise entre philosophie analytique et philosophie continentale le m\u00eame \u00abmariage\u00bb qu\u2019entre philosophie et cin\u00e9ma. Int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la \u00abphilosophie du langage ordinaire\u00bb, il appartient de plein droit \u00e0 la tradition analytique ou, du moins, en compagnie de Richard Rorty, voire de Hilary Putnam, \u00e0 son prolongement \u00abpostanalytique\u00bb. Mais cela ne lui fait pas n\u00e9gliger la pens\u00e9e europ\u00e9enne&nbsp;: il se montre au contraire tr\u00e8s \u00abcontinental\u00bb en s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 l\u2019existentialisme, au romantisme, \u00e0 la trag\u00e9die shakespearienne, \u00e0 Freud, \u00e0 Heidegger, Scholem, Benjamin, Nietzsche, Lacan, Derrida.<\/p>\n<p>C\u2019est cette position de l\u2019\u00abentre-deux\u00bb qui le conduit d\u2019ailleurs, comme l\u2019a \u00e9crit Sandra Laugier, la plus \u00abcavellienne\u00bb des philosophes fran\u00e7ais(e)s, \u00e0 montrer l\u2019existence d\u2019une \u00abvoix philosophique proprement am\u00e9ricaine\u00bb. Cette voix, il e\u00fbt pu l\u2019entendre dans le pragmatisme de Charles S. Peirce, de William James ou de John Dewey, mais il la trouve dans la pens\u00e9e (bien n\u00e9glig\u00e9e au moment o\u00f9 il la r\u00e9habilite) de Ralph Waldo Emerson et de Henry David Thoreau, \u00e0 savoir le \u00abtranscendantalisme\u00bb.<\/p>\n<p>\u00abLa libert\u00e9 au grand jour\u00bb<\/p>\n<p>Difficile ici de faire le tour de l\u2019\u0153uvre de Stanley Cavell, si riche et circonstanci\u00e9e. On peut en relever les deux marqueurs principaux. Le scepticisme et le perfectionnisme moral. Le premier &#8211; \u00e0 propos duquel le philosophe pose une question simple&nbsp;: Comment en sortir&nbsp;? &#8211; n\u2019est pas le scepticisme classique qui suspend le jugement et destitue la possibilit\u00e9 de la connaissance mais celui, plus fondamental, existentiel, qui mine la (re)connaissance des autres et de soi-m\u00eame, ronge le sens de la vie quotidienne, ankylose la relation au langage et \u00e0 la communication des \u00eatres humains.<\/p>\n<p>Quant au \u00abperfectionnisme moral\u00bb, il n\u2019exige pas que l\u2019on se repr\u00e9sente une quelconque \u00abperfection humaine supr\u00eame\u00bb qui serait atteinte \u00abun jour\u00bb. Il tiendrait plut\u00f4t \u00e0 ce \u00abd\u00e9sir ancestral\u00bb de la philosophie qui est de \u00abguider l\u2019\u00e2me\u00bb (prise dans les incertitudes, les h\u00e9sitations et les illusions) \u00abvers la libert\u00e9 au grand jour\u00bb, si du moins ce jour n\u2019est pas \u00ababsolument ferm\u00e9\u00bb \u00e0 cause \u00abde la tyrannie ou de la pauvret\u00e9\u00bb. Stanley Cavell focalise son attention sur ce moment particulier du choix moral, soit cette position \u00ab\u00e0 partir de laquelle juger de l\u2019\u00e9tat pr\u00e9sent de l\u2019existence humaine pour aller vers un \u00e9tat \u00e0 venir, ou, le cas \u00e9ch\u00e9ant, juger que le pr\u00e9sent vaut mieux que ce qu\u2019il en co\u00fbterait de le changer\u00bb. Autrement dit, il s\u2019agit d\u2019\u00e9valuer le \u00abmieux\u00bb, de (se) donner les moyens de s\u2019opposer au mieux \u00e0 ce qui ab\u00eeme l\u2019existence, priv\u00e9e et collective.<\/p>\n<p><span style=\"color: #008000;\">Ce que, par le \u00abperfectionnisme\u00bb, a voulu signifier Stanley Cavell &#8211; patronyme qu\u2019il substitua \u00e0 celui de Goldstein en 1942, pour \u00abfaire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019anonymat\u00bb, pour \u00abavoir le temps de penser un instant sans \u00eatre d\u00e9rang\u00e9\u00bb et pour voir \u00abquelle diff\u00e9rence ferait de tout simplement ne pas annoncer (sa) jud\u00e9it\u00e9 par (son) nom\u00bb &#8211; est au fond quelque chose de tr\u00e8s simple&nbsp;: comment \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 soi-m\u00eame, et donc \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, et transmettre l\u2019aspiration d\u00e9mocratique de telle sorte que chacun, dans la soci\u00e9t\u00e9, ait sa juste voix ou puisse sans entraves parcourir la voie vers le \u00abmieux\u00bb qu\u2019il trouve juste.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>In Lib\u00e9 du 22 juin Adepte du perfectionnisme moral, le philosophe am\u00e9ricain, mort mardi, a fait dialoguer pens\u00e9e et cin\u00e9ma, trouvant dans les films une source in\u00e9puisable d\u2019histoires et de dilemmes moraux qu\u2019il \u00e9choit traditionnellement \u00e0 la philosophie de traiter. 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