{"id":3574,"date":"2017-06-30T14:45:32","date_gmt":"2017-06-30T13:45:32","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=3574"},"modified":"2017-07-10T14:49:26","modified_gmt":"2017-07-10T13:49:26","slug":"mathieu-lindon-peter-weiss-lesthetique-de-la-resistance","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=3574","title":{"rendered":"Mathieu Lindon : Peter Weiss, L\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.klincksieck.com\/livre\/?GCOI=22520100662520\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-3576\" src=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2017\/06\/22520100662520L.jpg\" alt=\"\" width=\"320\" height=\"480\" srcset=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2017\/06\/22520100662520L.jpg 666w, http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2017\/06\/22520100662520L-200x300.jpg 200w, http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2017\/06\/22520100662520L-426x640.jpg 426w, http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2017\/06\/22520100662520L-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 320px) 100vw, 320px\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00ab<em>L\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance<\/em>, paru de 1975\u00a0\u00e0 1981 avec un grand retentissement en Allemagne de l\u2019Ouest, en trois volumes traduits de 1989\u00a0\u00e0 1993 et repris aujourd\u2019hui en un seul \u00e9norme tome, est l\u2019\u0153uvre majeure de Peter Weiss \u2014n\u00e9 en 1916 pr\u00e8s de Potsdam et mort \u00e0 Stockholm en 1982, il est surtout connu en France comme dramaturge et en particulier comme l\u2019auteur du fameux <a href=\"http:\/\/next.liberation.fr\/livres\/2017\/06\/30\/le-dramaturge-en-arbitre_1580721\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Marat-Sade<\/em><\/a>. Mais encore&nbsp;? C\u2019est un roman, m\u00eame si la collection d\u2019esth\u00e9tique des \u00e9ditions Klincksieck n\u2019est pas faite pour en accueillir. <span style=\"color: #ff00ff;\">Dans son avertissement<\/span> de l\u2019\u00e9diteur, Marc Jimenez estime que <em>\u00abl\u2019ouvrage transgresse constamment les limites, pourtant extr\u00eamement larges, du genre. Une histoire du mouvement ouvrier depuis la R\u00e9publique de Weimar jusqu\u2019\u00e0 la chute du\u00a0III<sup>e<\/sup>\u00a0Reich\u2026 une \u00e9pop\u00e9e de la gauche r\u00e9volutionnaire sous le nazisme, le stalinisme et le franquisme\u2026 les \u00ab\u00a0ann\u00e9es d\u2019apprentissage\u00a0\u00bb d\u2019un jeune militant, son initiation aux enjeux et aux combats politiques\u2026\u00bb.<\/em> Le philosophe et historien d\u2019art <span style=\"color: #00ccff;\">Jean-Michel Palmier<\/span>, rendant compte dans <em>le\u00a0Monde diplomatique<\/em> du premier volume traduit, disait ceci du roman en 1989&nbsp;: <em>\u00abCe qui frappe d\u2019embl\u00e9e, c\u2019est qu\u2019il brise tous les genres. [\u2026] Aussi est-ce moins un t\u00e9moignage concret sur le v\u00e9cu de l\u2019exil qu\u2019une r\u00e9flexion philosophique sur l\u2019\u00e9poque et sur la place qu\u2019y occupe l\u2019art comme expression de la r\u00e9volte et de la souffrance.\u00bb<\/em> Jean-Michel Palmier citait \u00e0 deux reprises Walter Benjamin, d\u2019une part avec la volont\u00e9 de Peter Weiss d\u2019<em>\u00ab\u00e9crire l\u2019histoire du point de vue des vaincus\u00bb, <\/em>d\u2019autre part lorsque l\u2019auteur d\u00e9crit la souffrance dont tout art est nourri et met en exergue comme tout document de culture est <em>\u00abdocument de barbarie\u00bb. <\/em> <em>Histoire de la litt\u00e9rature allemande, <\/em>sous la direction de Fernand Moss\u00e9 (Aubier, 1995)&nbsp;: <em>\u00abLe chef-d\u2019\u0153uvre incontestable de Peter Weiss est le grand roman trotskiste d\u2019apr\u00e8s-guerre, son roman-essai, roman-chronique, autobiographie imaginaire&nbsp;:<\/em> l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance<em>.\u00bb <\/em><span style=\"color: #ff00ff;\">W. G.\u00a0Sebald<\/span>, dans son texte \u00able C\u0153ur mortifi\u00e9\u00bb, sous-titr\u00e9 \u00abSouvenir et cruaut\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de Peter Weiss\u00bb, inclus dans le recueil <em>Campo Santo<\/em> (en Babel)&nbsp;: <em>\u00abDans<\/em> l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance, <em>cette \u0153uvre romanesque de mille pages dans laquelle se lance un homme qui a d\u00e9j\u00e0 largement d\u00e9pass\u00e9 la cinquantaine, ce p\u00e8lerinage qu\u2019il entreprend, accompagn\u00e9 de<\/em> pavor nocturnus [terreurs nocturnes et aussi somnambulisme, comme une r\u00e9f\u00e9rence aux <em>Somnambules, <\/em>le roman d\u2019Hermann Broch, ndlr] <em>et charg\u00e9 d\u2019un \u00e9norme lest id\u00e9ologique, \u00e0 travers les \u00e9boulis amoncel\u00e9s par notre culture et notre histoire, ce<\/em> magnum opus <em>ne se comprend pas seulement comme l\u2019expression &#8211; presque programmatique &#8211; d\u2019un d\u00e9sir \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de r\u00e9demption, mais aussi comme celle de la <\/em>volont\u00e9 <em>de se retrouver \u00e0 la fin des temps du c\u00f4t\u00e9 des victimes.\u00bb <\/em><em>\u00ab<span style=\"color: #ff00ff;\">Tout autour de nous<\/span> les corps surgissaient de la pierre, press\u00e9s en groupe, entrelac\u00e9s ou \u00e9clat\u00e9s en fragments\u00bb <\/em>: c\u2019est ainsi que commence <em>l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance. <\/em>Les trois jeunes prol\u00e9taires qui forment le <em>\u00abnous\u00bb<\/em> de d\u00e9part (il y en aura bien d\u2019autres constitu\u00e9s autour du narrateur) sont ainsi frapp\u00e9s par l\u2019autel de Pergame expos\u00e9 au mus\u00e9e de Berlin. Mais il n\u2019y a pas que l\u2019art dans sa vision habituelle qui se d\u00e9ploie ici. La visite est racont\u00e9e \u00e0 la m\u00e8re d\u2019un des trois gar\u00e7ons&nbsp;: <em>\u00abDans toutes nos descriptions elle ne voyait que le triomphe des tortionnaires dominant le p\u00eale-m\u00eale de ceux qu\u2019on avait priv\u00e9s de tout pouvoir.\u00bb<\/em> Sept cents (grosses) pages plus loin, \u00e0 propos de la fondation d\u2019Angkor&nbsp;: <em>\u00abPersonne n\u2019\u00e9tait en mesure d\u2019imaginer une r\u00e9volte, ce qui naissait ici, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re ville totalitaire, la premi\u00e8re soumission absolue de tous les individus au r\u00e9gime d\u2019une caste ayant un tel sentiment de sa propre valeur qu\u2019elle se disait divine.\u00bb <\/em><strong><span style=\"color: #ff00ff;\">\u00abLe Grand Homme de\u00a0maintenant\u00bb<\/span><\/strong>. <span style=\"color: #ff00ff;\">La t\u00e2che des personnages<\/span> du roman, c\u2019est d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 l\u2019art de telle sorte que ce soit vraiment le leur, qu\u2019il y ait <em>\u00abappropriation de la culture des experts dans la perspective du monde v\u00e9cu\u00bb, <\/em>selon les mots de <span style=\"color: #00ccff;\">J\u00fcrgen Habermas<\/span> cit\u00e9s dans l\u2019avertissement et faisant r\u00e9f\u00e9rence aux phrases suivantes du d\u00e9but du roman&nbsp;: <em>\u00abDepuis lors, nos tentatives pour surmonter l\u2019indigence de notre langage devinrent une des fonctions de notre existence, ce que nous trouv\u00e2mes alors, ce furent les premi\u00e8res articulations, des structures fondamentales \u00e0 partir desquelles notre mutisme pouvait \u00eatre surmont\u00e9 et nous p\u00fbmes \u00e9valuer nos progr\u00e8s dans un secteur culturel. Notre conception d\u2019une culture ne co\u00efncidait que rarement avec ce qui se pr\u00e9sentait comme un \u00e9norme r\u00e9servoir de biens, d\u2019inventions et de sciences accumul\u00e9es. Ne poss\u00e9dant rien, nous nous approchions d\u2019abord avec crainte de tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 amass\u00e9, pleins de respect, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il nous apparaisse clairement qu\u2019il nous fallait remplir tout \u00e7a de nos propres \u00e9chelles de valeurs, que nous ne pourrions utiliser l\u2019ensemble de ces notions que si elles exprimaient quelque chose concernant nos conditions de vie ainsi que les difficult\u00e9s et les particularit\u00e9s de notre mani\u00e8re de penser <\/em>[On s\u2019est permis de corriger quelques citations, cette \u00e9dition souffrant de nombreuses coquilles et autres fautes, ndlr]<em>.\u00bb <\/em><span style=\"color: #ff00ff;\">Hannes Goebel<\/span> et la traductrice Eliane Kaufholz-Messmer notent dans leur introduction&nbsp;:<em> \u00abDans<\/em> l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance <em>le sujet qui agit et s\u2019exprime est un sujet historique au sens marxiste du terme et son pendant narratif est un<\/em> je <em>sans nom, sans visage. [\u2026] Un critique a qualifi\u00e9 le <\/em>je<em> de la narration de \u00ab\u00a0sonde quasi autobiographique\u00a0\u00bb plong\u00e9e dans le \u00ab\u00a0pass\u00e9 disparate et englouti\u00a0\u00bb.\u00bb <\/em>Le caract\u00e8re factuellement autobiographique du texte est peu av\u00e9r\u00e9 mais <em>Histoire de la litt\u00e9rature allemande<\/em> pr\u00e9cise que Peter Weiss se revendique comme <em>\u00abce moi\u00bb<\/em> dans ses <em>Carnets. <\/em><span style=\"color: #00ccff;\">Coppi et Heilmann<\/span>, les personnages qui, au\u00a0d\u00e9but, forment un trio avec le narrateur, sont eux, quoique peu connus des lecteurs fran\u00e7ais, des personnes r\u00e9elles. Ce sont des <span style=\"color: #00ccff;\">membres de l\u2019Orchestre rouge<\/span>, ces espions antinazis travaillant pour l\u2019URSS et, en l\u2019occurrence, ex\u00e9cut\u00e9s en d\u00e9cembre 1942. Les autres personnalit\u00e9s qui traversent le roman ne sont pas non plus aussi connues que <span style=\"color: #00ccff;\">Brecht<\/span>, central dans toute la deuxi\u00e8me partie. Il y a par exemple M\u00fcnzenberg, militant communiste allemand, Engelbrekt, qui dirigea la Su\u00e8de au quinzi\u00e8me si\u00e8cle, Nordahl Grieg, reporter sur la guerre d\u2019Espagne et par ailleurs \u00e9crivain norv\u00e9gien auteur de <em>Le navire poursuit sa route<\/em> <em>(<\/em> <em>lire Lib\u00e9ration <\/em> <em>du\u00a027\u00a0novembre\u00a02008), <\/em>Karen Boye, qui accompagne un temps la m\u00e8re du narrateur avant de se suicider en\u00a01941, \u00e9crivaine su\u00e9doise auteur de <em>la Kalloca\u00efne<\/em> <em>(<\/em> <em>lire Lib\u00e9ration <\/em> <em>du\u00a013\u00a0mai\u00a02015). <\/em><span style=\"color: #ff00ff;\">Hitler, Mussolini,<\/span> Staline et les autres ne sont jamais nomm\u00e9s mais on rencontre <em>\u00able grand masturbateur, l\u2019\u00e9cume \u00e0 la bouche\u00bb, \u00able caquetage hach\u00e9 de l\u2019homme chauve\u00bb, \u00able Grand Homme de maintenant\u00bb <\/em>qui aurait cr\u00e9\u00e9 l\u2019Arm\u00e9e rouge avec L\u00e9nine (et tant pis pour Trotski). Quant \u00e0 la r\u00e9union aboutissant aux\u00a0accords de Munich, elle est appel\u00e9e <em>\u00abla soir\u00e9e intime entre hommes\u00bb. <\/em>Mais il y a surtout des \u0153uvres d\u2019art\u00a0et leurs auteurs pour d\u00e9crire l\u2019articulation entre les r\u00e9volutions politique et culturelle et comprendre en quoi et comment <em>\u00able Parti\u00bb <\/em>va museler celle-ci. G\u00e9ricault, son destin et sa <em>M\u00e9duse, <\/em>Delacroix et sa <em>Libert\u00e9 guidant le peuple, <\/em> <em>le\u00a0Ch\u00e2teau<\/em> de Kafka, <em>Guernica <\/em>de\u00a0Picasso, la <em>Sagrada Familia <\/em>et Antonio Gaud\u00ed\u2026 <span style=\"color: #ff00ff;\">Pour dire le ton<\/span> et l\u2019ampleur du rayon d\u2019action politique et artistique de <em>l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance, <\/em>le mieux est sans doute de citer le roman de Peter Weiss. <em>\u00abL\u2019anesth\u00e9sie fait elle aussi partie de l\u2019art pleinement engag\u00e9, qui prend position, car sans son concours nous serions accabl\u00e9s soit par la compassion que nous inspirent les tourments des autres, soit par le malheur dont nous souffrons nous-m\u00eames, et nous serions incapables de transformer notre stupeur, la frayeur qui nous paralyse, en l\u2019agressivit\u00e9 n\u00e9cessaire pour faire dispara\u00eetre les causes du cauchemar.\u00bb <\/em>Sur la position politique n\u00e9cessaire et jamais suffisante&nbsp;: <em>\u00abNous \u00e9tions prisonniers du d\u00e9sir d\u2019\u00eatre un exemple pour d\u2019autres. Puis nous avons \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s d\u2019admettre que tout \u00e7a \u00e9tait faux. Non pas faux quant \u00e0 la cause m\u00eame, mais faux quant au choix du moment.\u00bb <\/em>Ou&nbsp;: <em>\u00abOpposer \u00e0 l\u2019appareil politique d\u00e9moniaque notre r\u00e9alit\u00e9 insignifiante n\u2019est pas seulement la seule chose que nous soyons encore capables de faire, c\u2019est aussi notre devoir de le faire.\u00bb<\/em> A l\u2019\u00e9cole&nbsp;: <em>\u00abNous \u00e9tions, en tant qu\u2019enfants d\u2019un quartier de\u00a0prol\u00e9taires, destin\u00e9s \u00e0 n\u2019\u00eatre rien,\u00a0un mot t\u00e9moignant de quelque r\u00e9flexion \u00e9tait aussit\u00f4t r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant \u00e0 coups de poings ou de b\u00e2tons.\u00bb<\/em> Bischoff, la r\u00e9fugi\u00e9e allemande prisonni\u00e8re en Su\u00e8de, est de son c\u00f4t\u00e9 forc\u00e9e d\u2019<em>\u00abaccepter cette r\u00e9partition des r\u00f4les, o\u00f9 celui qui avait choisi de r\u00e9sister devait porter les cha\u00eenes jusqu\u2019\u00e0 la fin des\u00a0temps alors que l\u2019autre, se contentant de toujours capituler, vivait \u00e0 l\u2019abri, content de soi\u00bb<\/em>. <strong><span style=\"color: #ff00ff;\">Une \u00e9vocation des compagnons assassin\u00e9s<\/span><\/strong>. <span style=\"color: #ff00ff;\">A propos de la m\u00e8re<\/span> devenue mutique du narrateur, <em>\u00abc\u2019\u00e9tait comme s\u2019il me fallait \u00e9tendre \u00e0 toutes les relations humaines la discr\u00e9tion que m\u2019imposait ma mission ill\u00e9gale\u00bb.<\/em> A propos du d\u00e9sir de libert\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019URSS&nbsp;: <em>\u00abDe jour en jour notre projet \u00e9tait soumis \u00e0 des pressions de plus en plus fortes, c\u2019\u00e9tait comme si chaque pens\u00e9e, chaque image, chaque mot devait conqu\u00e9rir par la force son droit d\u2019existence.\u00bb<\/em> Des espoirs politiques d\u00e9\u00e7us&nbsp;: <em>\u00abUne fois que le droit de vote serait acquis, ainsi le croyaient-ils tous, la justice sociale pourrait devenir une r\u00e9alit\u00e9.\u00bb<\/em> Le narrateur dans son travail artistique&nbsp;: <em>\u00abD\u00e9sormais, j\u2019\u00e9tais totalement livr\u00e9 au processus de l\u2019\u00e9criture, je devais enregistrer des impulsions, des d\u00e9clarations, des images rem\u00e9mor\u00e9es, des instantan\u00e9s d\u2019actions, tout ce qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un exercice pr\u00e9paratoire, tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 incertain, ambigu, tous les monologues fi\u00e9vreux servirent de table d\u2019harmonie \u00e0 mes pens\u00e9es et r\u00e9flexions.\u00bb <\/em><span style=\"color: #ff00ff;\">A la fin<\/span>, dans une \u00e9vocation des compagnons assassin\u00e9s du narrateur, et alors que Peter Weiss a manifestement ressenti de la culpabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre hors d\u2019Allemagne, exil\u00e9, immigr\u00e9, durant toute la guerre&nbsp;: <em>\u00abEn \u00e9crivant, je leur donnerais la parole. Je leur poserais des questions que je ne leur avais jamais pos\u00e9es. Je leur rendrais, \u00e0 eux, les messagers secrets, leurs v\u00e9ritables noms. Je m\u2019approcherais d\u2019eux, riche de mes exp\u00e9riences ult\u00e9rieures, de ce que je sais de leur activit\u00e9 ult\u00e9rieure, et si je devais encore me tromper, ce serait en accord avec leur \u00eatre qui se devait de se tromper. [\u2026]\u00a0Et pourtant, si je devais les rencontrer \u00e0 nouveau, ils me seraient plus \u00e9trangers qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la peur nous liait et, s\u2019ils pouvaient se permettre d\u2019\u00eatre francs, ils ne pourraient pas me dire plus que ce que leur silence m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 appris.\u00bb <\/em><strong><span style=\"color: #ff00ff;\">\u00abO\u00a0H\u00e9racl\u00e8s\u00bb<\/span><\/strong>. <span style=\"color: #ff00ff;\">L\u2019estomaquante force<\/span> totale de <em>l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance, <\/em>dont divers passages peuvent rappeler Robert Walser ou Thomas Bernhard, tient aussi \u00e0 son caract\u00e8re romanesque, au d\u00e9fil\u00e9 des personnages qui font chacun vivre leur monde, leurs convictions et les mani\u00e8res d\u2019y \u00eatre fid\u00e8le. W. G.\u00a0Sebald, dans le texte d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9: <em>\u00abVers la fin du roman, la description en dix pages de l\u2019ex\u00e9cution des r\u00e9sistants \u00e0 Pl\u00f6tzensee par les bourreaux R\u00f6ttger et Roselieb, o\u00f9 sont r\u00e9unies angoisse et souffrance mortelles avec une puissance qui, \u00e0 ma connaissance, n\u2019a pas d\u2019\u00e9quivalent dans la litt\u00e9rature et ne pouvait qu\u2019an\u00e9antir le sujet qui \u00e9crivait \u2014cette description est le lieu d\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain Peter Weiss ne reviendra pas.\u00bb<\/em> C\u2019est l\u00e0, selon l\u2019auteur des <em>Emigrants, <\/em>que l\u2019auteur a conquis <em>\u00aben un long et tenace exercice paroxystique de la m\u00e9moire une place dans la confr\u00e9rie des martyrs de la r\u00e9sistance\u00bb.<\/em> Et Sebald d\u2019estimer que c\u2019est Peter Weiss qui parle quand H\u00e9racl\u00e8s, apparu dans les premi\u00e8res pages, revient encore dans les derni\u00e8res sous la plume de la lettre d\u2019adieux d\u2019un autre des martyrs&nbsp;: <em>\u00abO\u00a0H\u00e9racl\u00e8s. La lumi\u00e8re est blafarde. Le crayon \u00e9mouss\u00e9. J\u2019aurais voulu \u00e9crire tout autrement. Mais le temps manque. Et je n\u2019ai plus de papier.\u00bb <\/em>Peter Weiss est mort \u00e0\u00a065\u00a0ans l\u2019ann\u00e9e suivant la parution du dernier volume de <em>l\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance<\/em>.\u00bb<span class=\"authors\"><span class=\"author\"> <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/auteur\/1956-mathieu-lindon\">Mathieu Lindon <\/a> <\/span> <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abL\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance, paru de 1975\u00a0\u00e0 1981 avec un grand retentissement en Allemagne de l\u2019Ouest, en trois volumes traduits de 1989\u00a0\u00e0 1993 et repris aujourd\u2019hui en un seul \u00e9norme tome, est l\u2019\u0153uvre majeure de Peter Weiss \u2014n\u00e9 en 1916 pr\u00e8s de Potsdam et mort \u00e0 Stockholm en 1982, il est surtout connu en France &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=3574\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Mathieu Lindon : Peter Weiss, L\u2019Esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,44,5],"tags":[],"class_list":["post-3574","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-artiste","category-everyday-life","category-reader"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3574","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3574"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3574\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3577,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3574\/revisions\/3577"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3574"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3574"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3574"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}