{"id":1956,"date":"2016-09-05T12:28:56","date_gmt":"2016-09-05T11:28:56","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=1956"},"modified":"2016-09-14T22:07:16","modified_gmt":"2016-09-14T21:07:16","slug":"karl-jaspers-strindberg-et-van-gogh-extraits","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=1956","title":{"rendered":"Karl Jaspers. Strindberg et Van Gogh. Extraits"},"content":{"rendered":"<p>Collection Arguments, \u00e9ditions de minuit. L&rsquo;\u00e9tude para\u00eet en 1922. R\u00e9\u00e9dition en 1949, introduite par Karl Jaspers&nbsp;:\u00abLa philosophie n&rsquo;a pas un champ d&rsquo;\u00e9tude qui lui soit propre, mais les recherches scientifiques concr\u00e8tes deviennent philosophiques si elles remontent consciemment jusqu&rsquo;aux limites et aux sources de notre \u00eatre. [&#8230;] cette analyse \u00e9tait simplement le moyen de trouver les points de vue o\u00f9 l&rsquo;on doit se placer pour apercevoir les \u00e9nigmes v\u00e9ritables et en prendre conscience.\u00bb C&rsquo;est \u00abl\u2019originalit\u00e9, le c\u00f4t\u00e9 exceptionnel\u00bb du cerveau et de l&rsquo;art de Van Gogh qui nous int\u00e9resse. [Les mots en <span style=\"color: #ff00ff;\">rose<\/span> signalent les d\u00e9buts de paragraphe. Les mots en <span style=\"color: #00ccff;\">bleu<\/span>, les mots et expressions que nous soulignons.]<\/p>\n<p>Chapitre<b>\u00a0<\/b>5<b>.<\/b> pp. 220-229. D&rsquo;UNE RELATION ENTRE LA SCHIZOPHR\u00c9NIE ET L&rsquo;\u0152UVRE. <span style=\"color: #ff00ff;\">Avant de rechercher<\/span> quelle peut \u00eatre la relation entre la schizophr\u00e9nie et l&rsquo;\u0153uvre, il y a lieu de pr\u00e9ciser quel sens nous donnons \u00e0 cette id\u00e9e tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale de <span style=\"color: #33cccc;\"><span style=\"color: #00ccff;\">relation<\/span>.<\/span> <span style=\"color: #ff00ff;\">On peut se demander<\/span> tout simplement si, <span style=\"color: #00ccff;\">chez des \u00eatres d&rsquo;exception<\/span>, la schizophr\u00e9nie peut \u00eatre la cause ou l&rsquo;une des causes de la cr\u00e9ation artistique. Le processus pathologique est-il un facteur, dans les profondeurs obscures et \u00e9nigmatiques des corr\u00e9lations physiologico-psychologiques, sans que l&rsquo;\u0153uvre acqui\u00e8re pour autant un caract\u00e8re d&rsquo;ali\u00e9nation? Pourrait-on donc comparer en ce cas ses effets \u00e0 <span style=\"color: #00ccff;\">cette ivresse l\u00e9g\u00e8re<\/span> que Bismarck pratiquait les jours o\u00f9 il devait parler en s\u00e9ance au Reichtag? Il avait remarqu\u00e9 qu&rsquo;une certaine dose d&rsquo;alcool facilitait son \u00e9locution, sans aller jusqu&rsquo;\u00e0 lui donner aucune nuance qui p\u00fbt \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9. Ainsi, la folie (avec une action plus durable et beaucoup plus importante sur la personnalit\u00e9) serait pour l&rsquo;\u0153uvre une condition excitante sans \u00eatre sp\u00e9cifique. <span style=\"color: #ff00ff;\">En second lieu<\/span>, on pourrait poser la question suivante: si l&rsquo;on voit appara\u00eetre un changement dans le style d&rsquo;un artiste avec la schizophr\u00e9nie, n&rsquo;y a-t-il pas quelque raison de voir en elle un agent sp\u00e9cifique de la production artistique? Dans ce cas, et puisque des effets semblables se produisent chez d&rsquo;autres individus dans des conditions diff\u00e9rentes, la schizophr\u00e9nie serait-elle seule en jeu, et ne pourrait-on pas all\u00e9guer parfois la paralysie g\u00e9n\u00e9rale, une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale ou l&rsquo;alcoolisme? <span style=\"color: #ff00ff;\">Enfin, en troisi\u00e8me lieu<\/span>, nous demanderons si l&rsquo;on voit dans l&rsquo;\u0153uvre elle-m\u00eame les traces de cette cause sp\u00e9cifique, autrement dit&nbsp;: l&rsquo;\u0153uvre peut-elle avoir des caract\u00e8res sp\u00e9cifiquement schizophr\u00e9niques? <span style=\"color: #ff00ff;\">Traiter la seconde question<\/span>, c&rsquo;est sous-entendre que l&rsquo;on a r\u00e9pondu affirmativement \u00e0 la premi\u00e8re et, de m\u00eame, r\u00e9pondre \u00e0 la troisi\u00e8me suppose la solution positive de la seconde. Ces r\u00e9ponses ne peuvent \u00eatre qu&#8217;empiriques et, actuellement, \u00e9tant donn\u00e9 le petit nombre de cas examin\u00e9s, nous ne pourrons nous prononcer que provisoirement. La pr\u00e9sente \u00e9tude ne vise qu&rsquo;\u00e0 \u00eatre une contribution et ne fait qu&rsquo;entamer la discussion. Traitons nos trois questions \u00e0 la lumi\u00e8re des faits.<!--more--> <span style=\"color: #ff00ff;\">La co\u00efncidence d&rsquo;\u00e9poque<\/span> entre le d\u00e9veloppement de la psychose et les changements survenus chez un artiste dans sa mani\u00e8re de vivre et de cr\u00e9er, en m\u00eame temps que dans son style, rend tr\u00e8s vraisemblable l&rsquo;influence de la schizophr\u00e9nie sur l&rsquo;\u0153uvre de maints grands artistes. Et, surtout si l&rsquo;on d\u00e9couvre plusieurs cas semblables, le \u00ab\u00a0hasard\u00a0\u00bb d&rsquo;une telle rencontre serait le plus grand des miracles. <span style=\"color: #ff00ff;\">On pourrait \u00e9lever ici une objection<\/span>: tous les grands g\u00e9nies, dira-t-on, pr\u00e9sentent des \u00e9volutions du m\u00eame type, comme si l&rsquo;artiste, \u00e0 peine aurait-il eu quelque r\u00e9v\u00e9lation, s&rsquo;\u00e9tait empress\u00e9 d&rsquo;inaugurer un style nouveau. Ce serait l\u00e0 le proc\u00e9d\u00e9 \u00a0normal, non seulement possible, mais r\u00e9gulier du g\u00e9nie. On ne pourrait faire de r\u00e9ponse pertinente \u00e0 cet argument qu&rsquo;en comparant minutieusement l&rsquo;\u00e9volution biographique et la transformation du style d&rsquo;un g\u00e9nie non schizophr\u00e8ne, et je ne suis pas s\u00fbr que l&rsquo;on trouverait un seul cas o\u00f9 le travail conscient et prolong\u00e9 de l&rsquo;artiste se traduise par un changement aussi subit de sa mani\u00e8re et am\u00e8ne du m\u00eame coup autant de modifications que <span style=\"color: #00ccff;\">chez Van Gogh<\/span>, par exemple. Il se peut qu&rsquo;on voie survenir quelque chose de pareil au temps de la pubert\u00e9 ou dans les ann\u00e9es qui suivent imm\u00e9diatement (plus tard, cela pourrait \u00eatre par une d\u00e9cision arbitraire et qui ne serait pas dict\u00e9e par une authentique sinc\u00e9rit\u00e9). Si une transformation brusque intervient vers la trentaine, tout psychologue r\u00e9aliste en cherchera la cause ailleurs que dans l&rsquo;esprit. Mais ce qui para\u00eet d\u00e9cisif, c&rsquo;est ceci: la chose frappante n&rsquo;est pas seulement l&rsquo;apparition de ce d\u00e9veloppement subit qui va se poursuivre durant des mois selon une courbe rapidement ascendante, c&rsquo;est que cette courbe corresponde dans le temps au processus pathologique; et de m\u00eame que celui-ci n&rsquo;est nullement d&rsquo;ordre spirituel, cette \u00e9volution elle non plus, ne saurait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e que tr\u00e8s partiellement sur le plan spirituel. Le g\u00e9nie, avec son d\u00e9veloppement continu, son souffle long, se cr\u00e9e des mondes nouveaux o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9panouit. Le g\u00e9nie malade, lui aussi, se forge un univers neuf, mais il s&rsquo;y d\u00e9truit. Pourtant, si l&rsquo;on admet que le processus morbide est un des \u00e9l\u00e9ments conditionnels de l&rsquo;\u0153uvre n\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9tat de maladie, on n&rsquo;aura rien dit encore de bien original. Il y a longtemps que l&rsquo;on sait que toute esp\u00e8ce d&rsquo;excitation du syst\u00e8me nerveux contribue \u00e0 provoquer la cr\u00e9ation artistique chez des sujets dou\u00e9s. L\u00e0-dessus sus, pour ma part, j&rsquo;avoue que ces g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s me laissent froid; ce qui m&rsquo;int\u00e9resse, je dirais m&rsquo;\u00e9meut, c&rsquo;est de constater cette relation dans un cas pr\u00e9cis et concret. Mais ce qui m&rsquo;int\u00e9resse ou non ne pr\u00e9sente pas d&rsquo;int\u00e9r\u00eat scientifique. <span style=\"color: #ff00ff;\">Nous en venons \u00e0 la seconde interrogation<\/span>: ayant constat\u00e9 un changement de style \u2014auquel nous reconnaissons une valeur artistique, sans pourtant le saisir dans sa particularit\u00e9\u2014, pourrions-nous le croire conditionn\u00e9 par d&rsquo;autres affections que la schizophr\u00e9nie&nbsp;?\u00a0Comme il s\u2019agit l\u00e0 de changements durables et non pas de cr\u00e9ations uniques ou de recherches de proc\u00e9d\u00e9s, on ne peut pas \u00e9tablir la comparaison\u00a0 avec une courte ivresse ou une maladie de br\u00e8ve dur\u00e9e. Comparons plut\u00f4t la schizophr\u00e9nie avec d\u2019autres maladies psychotiques ou c\u00e9r\u00e9brales. Pour ce qui est de l\u2019alcoolisme, qui transforme toute la personnalit\u00e9, je n\u2019ai jamais vu qu\u2019il y ait des effets du genre dont nous parlons et cela me para\u00eetrait fort invraisemblable. Des maladies comme celle qu\u2019avait Fechner peuvent bien faire intervenir de nouveaux mobiles, aiguiser l\u2019int\u00e9r\u00eat, mais elles n\u2019engendrent pas cette radicale transformation du style.\u00a0 La vie garde sa vaste unit\u00e9 et, s\u2019il y a coupure, ce n\u2019est pas dans la profondeur, mais plut\u00f4t en surface. Ce serait davantage avec les effets de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale que l\u2019on pourrait comparer ceux de la schizophr\u00e9nie. Chez Nietzsche, par exemple (si nous tenons pour certain le diagnostic de paralysie g\u00e9n\u00e9rale, car on a dit aussi, avec moins de vraisemblance, qu\u2019il pouvait s\u2019agir d\u2019une combinaison de schizophr\u00e9nie et de paralysie), chez Nietzsche donc, un \u00abchangement de style\u00bb, que l\u2019on peut d\u00e9montrer, appara\u00eet aussi avec les premi\u00e8res alt\u00e9rations psychiques. Son \u0153uvre a deux aspects diff\u00e9rents et un connaisseur peut le plus souvent d\u00e9terminer sans h\u00e9sitation s\u2019il a devant lui un fragment de la premi\u00e8re ou de la seconde mani\u00e8re de Nietzsche.\u2028\u2028 <span style=\"color: #ff00ff;\">Nous pouvons \u00e0 pr\u00e9sent nous poser la troisi\u00e8me question:<\/span> le changement de style d\u00fb \u00e0 la schizophr\u00e9nie donne-t-il \u00e0 l\u2019\u0153uvre quelque caract\u00e8re visiblement sp\u00e9cifique? Il faut comparer, pour voir si des diff\u00e9rences appr\u00e9ciables existent entre les changements dus \u00e0 la paralysie g\u00e9n\u00e9rale et ceux que l\u2019on attribue \u00e0 la schizophr\u00e9nie; puis comparer encore, non pas dans la vie seulement mais dans l\u2019\u0153uvre, les productions des artistes atteints de schizophr\u00e9nie \u00e0 l\u2019\u00e9volution accomplie par des g\u00e9nies \u00abnormaux\u00bb. C\u2019est l\u00e0 un programme gigantesque vers la r\u00e9alisation duquel on n\u2019a fait que quelques pas.\u2028\u2028 <span style=\"color: #ff00ff;\">Par intuition, plus que par ses connaissances scientifiques<\/span>, un psychiatre pressent dans beaucoup d\u2019<span style=\"color: #00ccff;\">\u0153uvres de Van Gogh<\/span>, dat\u00e9es de 1888 \u00e0 1890, et dans celle de H\u00f6lderlin, apr\u00e8s 1802 (s\u2019il se reporte au moment de leur cr\u00e9ation), une \u00abatmosph\u00e8re de schizophr\u00e9nie\u00bb. <span style=\"color: #00ccff;\">Vu la monotonie de l\u2019art contemporain<\/span>, il serait beaucoup plus difficile \u00e0 l\u2019observateur de se guider sur des signes de ce genre \u00e0 l\u2019heure actuelle qu\u2019au d\u00e9but du si\u00e8cle. D\u2019ailleurs, des impressions, des sentiments ne donnent aucune certitude, mais ne font qu\u2019indiquer qu\u2019il y a l\u00e0 un sujet d\u2019\u00e9tude, quelque chose qu\u2019il faut t\u00e2cher de concevoir et de formuler clairement. Et d\u2019abord, il faut \u00e9liminer certains malentendus toujours faciles. La \u00abschizophr\u00e9nie\u00bb n\u2019est pas une notion bien d\u00e9termin\u00e9e et, \u00e0 cause de cela m\u00eame, elle est infiniment riche de nuances et l\u2019on en donnera des interpr\u00e9tations qui varieront selon le contexte. Tant\u00f4t l\u2019on d\u00e9signe par ce terme tout processus irr\u00e9versible, \u00e0 l\u2019exception des maladies dues \u00e0 des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales connues ou de l\u2019\u00e9pilepsie; tant\u00f4t on parlera d\u2019un caract\u00e8re particulier de la vie psychique qu\u2019il faut comprendre par une m\u00e9thode psychologico-physiologique, de tout un monde d\u2019\u00e9tranges exp\u00e9riences. Pour cette \u00e9tude, on a \u00e9labor\u00e9 dans le d\u00e9tail de nombreux concepts assez pr\u00e9cis, mais sans r\u00e9ussir \u00e0 caract\u00e9riser l\u2019ensemble de fa\u00e7on satisfaisante. Il y a l\u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 monstrueuse, que l\u2019on ne reconna\u00eet pas \u00e0 des indices simples, tangibles, objectifs, mais que l\u2019on aper\u00e7oit chaque fois comme une totalit\u00e9 psychique (sur l\u2019existence de laquelle, cependant, le psychiatre tire une conclusion, d\u2019apr\u00e8s tous les \u00absympt\u00f4mes\u00bb qui lui sont connus; mais cette conclusion reste incertaine tant que tout ne lui est pas apparu). Et tout cela ne nous rend pas <span style=\"color: #00ccff;\">les tableaux de Van Gogh<\/span> beaucoup plus compr\u00e9hensibles que la mani\u00e8re simpliste de leur coller l\u2019\u00e9tiquette p\u00e9jorative d\u2019\u00ab\u0153uvres de fou\u00bb. Pourtant <span style=\"color: #00ccff;\">ces tableaux peuvent ouvrir des perspectives \u00e0 celui pour qui le monde int\u00e9rieur du schizophr\u00e8ne est un fait essentiel de la vie, et l\u2019un des plus inqui\u00e9tants<\/span>; ce chercheur peut esp\u00e9rer comprendre d\u2019apr\u00e8s ces \u0153uvres ce que les malades d\u2019une clinique ne parviennent pas \u00e0 lui faire voir clairement. Il faut \u00e9videmment qu\u2019il reconnaisse <span style=\"color: #00ccff;\">l\u2019originalit\u00e9, le c\u00f4t\u00e9 exceptionnel<\/span> de ce qu\u2019il voit l\u00e0. Pour qui pr\u00e9tend faire entrer cet art dans les cadres habituels \u00abet parfaitement compr\u00e9hensibles\u00bb de la vie de tous les temps, ou qui n\u2019y trouve d\u2019original que l\u2019empreinte de tout grand artiste, le \u00abchoc\u00bb dont j\u2019ai parl\u00e9, et que j\u2019ai ressenti ainsi que beaucoup d\u2019autres gens, ne peut se produire; ce spectateur ne se posera aucune question, et quel besoin aurait-il d\u2019une explication, du moment que le point \u00e0 \u00e9lucider passe pour lui inaper\u00e7u?\u2028\u2028 <span style=\"color: #ff00ff;\">Autre source de malentendu<\/span>: si nous cherchons \u00e0 d\u00e9finir ce que nous appelons dans ces \u0153uvres \u00abl\u2019atmosph\u00e8re schizophr\u00e8ne\u00bb, cela ne veut pas dire qu\u2019en elles-m\u00eames elles soient \u00abanormales\u00bb. L\u2019esprit, d\u2019o\u00f9 elles proc\u00e8dent, est au-del\u00e0 du probl\u00e8me du normal et de l\u2019anormal. Mais jaillies d\u2019un terrain min\u00e9 par la maladie, elles pourraient avoir un caract\u00e8re sp\u00e9cifique, \u00e9l\u00e9ment essentiel dans le monde de l\u2019esprit, mais qui ne pourrait rev\u00eatir une existence r\u00e9elle qu\u2019au moment o\u00f9 la psychose cr\u00e9erait les conditions favorables \u00e0 son \u00e9closion. <span style=\"color: #00ccff;\">Il y a une mani\u00e8re born\u00e9e et vulgaire d\u2019employer parfois l\u2019\u00e9pith\u00e8te de \u00abmalade\u00bb comme terme de m\u00e9pris, ou de se servir de la maladie comme d\u2019une explication grossi\u00e8re nous emp\u00eachant de voir une r\u00e9alit\u00e9 que nous ne connaissons encore que par des cas isol\u00e9s. Nous ne parvenons pas \u00e0 l\u2019expliquer, nous avons m\u00eame de la peine \u00e0 l\u2019\u00e9noncer, probablement parce que nous sommes pris dans un r\u00e9seau de pr\u00e9jug\u00e9s et de concepts \u00e9troits qui nous ligotent; nous devinons cependant qu\u2019ils peuvent c\u00e9der la place \u00e0 ces notions plus vastes, plus lib\u00e9rales et plus souples<\/span>. <span style=\"color: #ff00ff;\">Rassemblons donc les quelques \u00e9l\u00e9ments<\/span> qui nous sont apparus au cours de notre enqu\u00eate sur ce qu\u2019il peut y avoir de sp\u00e9cifique dans le monde de la schizophr\u00e9nie. <span style=\"color: #ff00ff;\">Tout d\u2019abord, la comparaison entre H\u00f6lderlin et Van Gogh<\/span> s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e riche d\u2019enseignements. Ces deux hommes, si essentiellement diff\u00e9rents l\u2019un de l\u2019autre, ne le sont pas seulement par des conditions disparates de leurs sph\u00e8res d\u2019activit\u00e9. Le c\u00f4t\u00e9 \u00e9th\u00e9r\u00e9, id\u00e9al de H\u00f6lderlin s\u2019oppose exactement au <span style=\"color: #00ccff;\">r\u00e9alisme de Van Gogh<\/span>. Tous deux ont de la peine \u00e0 s\u2019adapter, mais H\u00f6lderlin est d\u00e9licat, susceptible \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, alors que Van Gogh, plus vigoureux, r\u00e9agit violemment \u00e0 l\u2019occasion, s\u2019il est irrit\u00e9 ou accul\u00e9. Cette dissemblance de leurs deux natures n\u2019exclut pas certaines analogies au moment o\u00f9 la schizophr\u00e9nie entre en jeu, et celles-ci n\u2019en deviennent que plus remarquables. Analogie dans le d\u00e9veloppement: un stade pr\u00e9liminaire, marqu\u00e9 par une certaine excitation int\u00e9rieure, par des pr\u00e9occupations philosophiques; le sujet se sent plus s\u00fbr de lui, moins soucieux de l\u2019effet qu\u2019il produit; on est frapp\u00e9 par un changement dans sa production artistique qui para\u00eet grandir et atteindre \u00e0 un sommet, aux yeux de l\u2019auteur comme \u00e0 ceux du public. Ce stade est suivi d\u2019une premi\u00e8re crise aigu\u00eb de la psychose, qui se renouvellera \u00e0 intervalles rapproch\u00e9s. Mais ces crises ne causent encore qu\u2019un faible pr\u00e9judice \u00e0 l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9atrice qui se poursuit, apportant pour une part des \u00e9l\u00e9ments neufs. Pendant toute cette p\u00e9riode, il y a une forte tensions entre la vivacit\u00e9 des impressions subies dans la psychose et l\u2019effort de stylisation qui les discipline. Une r\u00e9sistance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e s\u2019oppose aux forces d\u00e9l\u00e9t\u00e8res qui progressent lentement. <span style=\"color: #00ccff;\">Les deux artistes ont, alors, une vue mythique du monde<\/span>; ils \u00e9prouvent comme \u00e9vidente cette r\u00e9alit\u00e9 mythique, qu\u2019elle s\u2019incarne, pour chacun d\u2019eux, en des apparences plut\u00f4t id\u00e9ales ou plut\u00f4t r\u00e9alistes. L\u2019art et la vie s\u2019impr\u00e8gnent pour eux, plus qu\u2019auparavant, d\u2019un sens qu\u2019on peut appeler m\u00e9taphysique ou religieux. Les \u0153uvres perdent de leur poli. L\u2019\u00abassemblage grossier\u00bb, chez H\u00f6lderlin, a son penchant chez Van Gogh dans la crudit\u00e9 agressive de certaines toiles. Ce que l\u2019on nomme sens de la vie, de la nature, de l\u2019universel, est devenu chez tous les deux plus r\u00e9el, plus actuel et plus gonfl\u00e9 de signification m\u00e9taphysique.\u2028\u2028 <span style=\"color: #ff00ff;\">Mais dans le monde de la schizophr\u00e9nie<\/span>, tout est possible. Bien d\u2019autres fant\u00f4mes l\u2019habitent. Nous ne voyons pas seulement surgir au d\u00e9but de la maladie un d\u00e9mon lib\u00e9rateur; nous voyons aussi les effets les plus terribles d\u2019appauvrissement et toutes sortes de ravages; \u00e0 la parano\u00efa dans sa puret\u00e9 originelle succ\u00e8dent les automatismes. Si nous nous en tenons aux quelques cas envisag\u00e9s ici, H\u00f6lderlin et Van Gogh repr\u00e9sentent un type diam\u00e9tralement oppos\u00e9 \u00e0 celui que nous avons vu personnifi\u00e9 par Strindberg et Swedenborg. La schizophr\u00e9nie ne fournit qu\u2019une interpr\u00e9tation toute mat\u00e9rielle \u00e0 l\u2019\u0153uvre de ces derniers, tandis qu\u2019elle est <span style=\"color: #00ccff;\">le principe m\u00eame de la cr\u00e9ation et la forme intime<\/span> de celle des premiers. Strindberg et Swedenborg ne vont pas au-devant d\u2019une destruction v\u00e9ritable, leurs facult\u00e9s litt\u00e9raires survivent jusque dans l\u2019\u00e9tat final. H\u00f6lderlin et Van Gogh produisent de plus en plus, dans une temp\u00eate int\u00e9rieure qui les m\u00e8ne jusqu\u2019au moment o\u00f9 les facteurs de dissolution sont les plus forts et o\u00f9, avec l\u2019\u00e9tat final, prend fin toute possibilit\u00e9 cr\u00e9atrice. Chez eux, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pendant la phase initiale et les premi\u00e8res ann\u00e9es de crise que s\u2019\u00e9panouissent les dons artistiques; chez Strindberg, la p\u00e9riode aigu\u00eb des ann\u00e9es 90 est improductive et ses \u0153uvres les plus caract\u00e9ristiques, il les \u00e9crit presque toutes au cours de l\u2019\u00e9tat final. <span style=\"color: #ff00ff;\">Cette antith\u00e8se<\/span> <span style=\"color: #ff00ff;\">entre deux types de schizophr\u00e8nes<\/span> est naturellement sch\u00e9matique, bien qu\u2019elle soit repr\u00e9sent\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s suggestive par ces personnalit\u00e9s de premier plan. On ne saurait l\u2019appliquer \u00e0 tous les cas. Si Kierkegaard, par exemple, devait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme atteint de cette psychose \u2014ce qui n\u2019est pas prouv\u00e9 pour le moment, parce qu\u2019on n\u2019a pas recueilli sur son compte les sympt\u00f4mes classiques, \u00e9vidents\u2014, il n\u2019entrerait dans aucun des deux groupes. Comme <span style=\"color: #00ccff;\">les malades v\u00e9ritablement dou\u00e9s sont rares<\/span>, on pourrait observer la foule de ceux qui, dans les asiles, \u00e9crivent, dessinent, peignent ou sculptent, afin de d\u00e9couvrir sous ces aspects multiples ce qui peut \u00eatre vraiment conditionn\u00e9 par la schizophr\u00e9nie. Chez ceux-l\u00e0 ne se trouve pas le don g\u00e9nial, mais le terrain sur lequel seulement la schizophr\u00e9nie put faire cro\u00eetre une telle floraison. Pourtant il existe dans les cliniques des collections o\u00f9 l\u2019on voit des choses \u00e9tonnantes; on a commenc\u00e9 \u00e0 en \u00e9baucher l\u2019analyse comparative et syst\u00e9matique. On ne peut songer \u00e0 ramener toutes ces manifestations \u00e0 un d\u00e9nominateur commun; il faut au contraire les discriminer et d\u00e9finir ce qu\u2019elles peuvent pr\u00e9senter de particulier. Il n\u2019est pas possible de dire aujourd\u2019hui jusqu\u2019\u00e0 quel point il serait fructueux de les interpr\u00e9ter en regard des chefs-d\u2019\u0153uvre dont nous avons parl\u00e9, ou inversement. Pour ma part je n\u2019ai encore vu rien qui puisse se comparer \u00e0 un H\u00f6lderlin ou \u00e0 un Van Gogh; mais j\u2019ai rencontr\u00e9 parfois des talents approchant celui d\u2019un Strindberg ou d\u2019un Swedenborg quoique de loin, Josephson par exemple. Il y en a aussi d\u2019int\u00e9ressants, sans rapport avec aucun de nos deux types, comme Meryon. Nous y reviendrons plus loin. Surtout, il est certain que la schizophr\u00e9nie comporte d\u2019autres possibilit\u00e9s qui n\u2019ont pas encore eu l\u2019occasion de se r\u00e9v\u00e9ler dans un sujet de g\u00e9nie. La schizophr\u00e9nie est tout un monde. Si l\u2019on fait des recherches de ce genre, il faudrait envisager entre autres les points de vue suivants: toute notion claire doit reposer sur la chronologie, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9terminer exactement l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les \u0153uvres ont pris naissance et celle de chacun des stades du processus; la corr\u00e9lation \u00e9tablie entre les deux tableaux r\u00e9v\u00e8lera la port\u00e9e de la phase initiale \u2014stade pr\u00e9liminaire, premi\u00e8re pouss\u00e9e, phase aigu\u00eb\u2014 par opposition aux moments de calme. Il faudrait observer, si, dans ces phases de dur\u00e9e plus ou moins br\u00e8ve, les malades ont des intuitions qu\u2019ils ne font ensuite qu\u2019exploiter en se r\u00e9p\u00e9tant; si la tension que nous avons d\u00e9crite peut \u00eatre sentie et d\u00e9sign\u00e9e comme une polarit\u00e9 entre les instincts psychiques et l\u2019\u00e9laboration qui les ordonne, ou si, au contraire, les dessins ou autres travaux prennent naissance, tout tranquillement, \u00e0 la suite d\u2019un labeur assidu et pers\u00e9v\u00e9rant. Beaucoup de sujets n\u2019ayant commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, dessiner ou peindre qu\u2019apr\u00e8s le moment o\u00f9 ils sont tomb\u00e9s malades (\u00e9videmment, ces \u00abartistes\u00bb, dont le nombre est en lui-m\u00eame assez consid\u00e9rable, ne forment malgr\u00e9 tout qu\u2019une faible minorit\u00e9), il y a lieu d\u2019examiner si un enseignement est venu jouer ici un r\u00f4le, qu\u2019il soit technique ou culturel; il serait probablement plus int\u00e9ressant de consid\u00e9rer des sujets poss\u00e9dant d\u00e9j\u00e0 une formation sp\u00e9ciale avant la psychose. Certains travaux peuvent faire sur le spectateur une impression que l\u2019auteur n\u2019avait pas du tout pr\u00e9vue, ils agissent alors par eux-m\u00eames, comme des produits naturels. On pourrait tenter de distinguer ce qui entre l\u00e0-dedans d\u2019art conscient, de style instinctif ou de hasard, chaque \u00e9l\u00e9ment pouvant avoir son charme, mais il est difficile de faire vraiment la part de chacun. Enfin, il serait important de comparer des travaux d\u2019avant 1900 avec ceux d\u2019aujourd\u2019hui. On verrait mieux ressortir ce caract\u00e8re sp\u00e9cifiquement schizophr\u00e8ne qui \u00e9chappe pour ainsi dire au temps. Les figures que Goethe d\u00e9crit pour les avoir vues \u00e0 la villa Palagonia, en Sicile, donnent, au premier\u00a0 coup d\u2019\u0153il, l\u2019impression d\u2019une parent\u00e9 tr\u00e8s proche avec des \u0153uvres de schizophr\u00e8nes actuels. <span style=\"color: #ff00ff;\">On dit souvent<\/span> que les maladies mentales induisent \u00e0 la productivit\u00e9 en lib\u00e9rant le sujet de ses inhibitions et en favorisant par l\u00e0 l\u2019expansion de forces refoul\u00e9es. L\u2019inconscient se manifesterait davantage, les entraves de la civilisation se d\u00e9noueraient. C\u2019est de l\u00e0 aussi que proviendrait la ressemblance dont nous avons parl\u00e9, entre le r\u00eave, le mythe et la vie psychique enfantine. Cette id\u00e9e que les inhibitions seraient supprim\u00e9es peut \u00eatre comprise de plusieurs mani\u00e8res, c\u2019est peut-\u00eatre dans la paralysie g\u00e9n\u00e9rale qu\u2019elle se v\u00e9rifie le mieux; on expliquera assez bien les \u0153uvres tardives de Nietzsche comme issues de son moi v\u00e9ritable, originel, gr\u00e2ce au d\u00e9nouement de ses complexes. Mais on sent juste le contraire chez Van Gogh ou H\u00f6lderlin, aupr\u00e8s de qui on a bien plut\u00f4t l\u2019impression de forces nouvelles. A propos de Nietzsche, on emploie toujours l\u2019image assez gratuite de d\u00e9sagr\u00e9gation. On assiste \u00e0 des exp\u00e9riences d\u2019ordre spirituel qui n\u2019avaient pas eu lieu jusque-l\u00e0. Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019une productivit\u00e9, simul\u00e9e peut-\u00eatre par l\u2019excitation nerveuse, et faisant d\u00e9couvrir de nouveaux proc\u00e9d\u00e9s qui iraient augmenter la somme du langage artistique universel; non, il y a l\u00e0 vraiment une surrection de forces nouvelles qui cr\u00e9ent leur forme concr\u00e8te, forces spirituelles qui ne sont ni saines, ni morbides, mais qui prosp\u00e8rent sur le terrain pathologique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Collection Arguments, \u00e9ditions de minuit. L&rsquo;\u00e9tude para\u00eet en 1922. R\u00e9\u00e9dition en 1949, introduite par Karl Jaspers&nbsp;:\u00abLa philosophie n&rsquo;a pas un champ d&rsquo;\u00e9tude qui lui soit propre, mais les recherches scientifiques concr\u00e8tes deviennent philosophiques si elles remontent consciemment jusqu&rsquo;aux limites et aux sources de notre \u00eatre. 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