{"id":133,"date":"2014-09-15T21:49:11","date_gmt":"2014-09-15T20:49:11","guid":{"rendered":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=133"},"modified":"2016-10-26T22:27:54","modified_gmt":"2016-10-26T21:27:54","slug":"jean-jacques-rousseau-le-jardin-de-julie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=133","title":{"rendered":"Jean-Jacques Rousseau. Le jardin de Julie"},"content":{"rendered":"<p>Jean-Jacques Rousseau. <em>Julie ou La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse. Lettres de deux amants habitants d&rsquo;une petite ville des Alpes<\/em>. 1761<\/p>\n<p>Quatri\u00e8me partie<br \/>\n<span style=\"color: #008000;\"> Lettre XI de Saint-Preux \u00e0 Milord Edouard [Le Jardin de Julie]<br \/>\n<\/span><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 187\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Non, milord, je ne m\u2019en d\u00e9dis point\u00a0: on ne voit rien dans cette maison qui n\u2019associe l\u2019agr\u00e9able \u00e0 l\u2019utile\u00a0; mais les occupations utiles ne se bornent pas aux soins qui donnent du profit, elles comprennent encore tout amusement innocent et simple qui nourrit le go\u00fbt de la retraite, du travail, de la mod\u00e9ration, et conserve \u00e0 celui qui s\u2019y livre une \u00e2me saine, un c\u0153ur libre du trouble des passions. Si l\u2019indolente oisivet\u00e9 n\u2019engendre que la tristesse et l\u2019ennui, le charme des doux loisirs est le fruit d\u2019une vie laborieuse. On ne travaille que pour jouir\u00a0: cette alternative de peine et de jouissance est notre v\u00e9ritable vocation. Le repos qui sert de d\u00e9lassement aux travaux pass\u00e9s et d\u2019encouragement \u00e0 d\u2019autres n\u2019est pas moins n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019homme que le travail m\u00eame.Apr\u00e8s avoir admir\u00e9 l\u2019effet de la vigilance et des soins de la plus respectable m\u00e8re de famille dans l\u2019ordre de sa maison, j\u2019ai vu celui de ses r\u00e9cr\u00e9ations dan un lieu retir\u00e9 dont elle fait sa promenade favorite, et qu\u2019elle appelle son Elys\u00e9e.<\/p>\n<p>Il y avait plusieurs jours que j\u2019entendais parler de cet Elys\u00e9e dont on me faisait une esp\u00e8ce de myst\u00e8re. Enfin, hier apr\u00e8s d\u00eener, l\u2019extr\u00eame chaleur rendant le dehors et le dedans de la maison presque \u00e9galement insupportables, M. de Wolmar proposa \u00e0 sa femme de se donner cong\u00e9, cet apr\u00e8s-midi, et, au lieu de se retirer comme \u00e0 l\u2019ordinaire dans la chambre de ses enfants jusque vers le soir, de venir avec nous respirer dans le verger\u00a0; elle y consentit, et nous nous y rend\u00eemes ensemble.<\/p>\n<p>Ce lieu, quoique tout proche de la maison, est tellement cach\u00e9 par l\u2019all\u00e9e couverte qui l\u2019en s\u00e9pare, qu\u2019on ne l\u2019aper\u00e7oit de nulle part. L\u2019\u00e9pais feuillage qui l\u2019environne ne permet point \u00e0 l\u2019\u0153il d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer, et il est toujours soigneusement ferm\u00e9 \u00e0 la clef. A peine fus-je au dedans, que, la porte \u00e9tant masqu\u00e9e par des aunes et des coudriers qui ne laissent que deux \u00e9troits passages sur les c\u00f4t\u00e9s, je ne vis plus en me retournant par o\u00f9 j\u2019\u00e9tais entr\u00e9, et, n\u2019apercevant point de porte, je me trouvai l\u00e0 comme tomb\u00e9 des nues.<\/p>\n<p>En entrant dans ce pr\u00e9tendu verger, je fus frapp\u00e9 d\u2019une agr\u00e9able sensation de fra\u00eecheur que d\u2019obscurs ombrages, une verdure anim\u00e9e et vive, des fleurs \u00e9parses de tous c\u00f4t\u00e9s, un gazouillement d\u2019eau courante, et le chant de mille oiseaux,port\u00e8rent \u00e0 mon imagination du moins autant qu\u2019\u00e0 mes sens\u00a0; mais en m\u00eame temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d\u2019\u00eatre le premier mortel qui jamais e\u00fbt p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans ce d\u00e9sert. Surpris, saisi, transport\u00e9 d\u2019un spectacle si peu pr\u00e9vu, je restai un moment immobile, et m\u2019\u00e9criai dans un enthousiasme involontaire\u00a0: \u00ab O Tinian\u00a0! \u00f4 Juan-Fernandez\u00a0! Julie, le bout du monde est \u00e0 votre porte\u00a0! \u2500 Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire\u00a0; mais vingt pas de plus les ram\u00e8nent bien vite \u00e0 Clarens\u00a0: voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C\u2019est ici le m\u00eame verger o\u00f9 vous vous \u00eates promen\u00e9 autrefois et o\u00f9 vous vous battiez avec ma cousine \u00e0 coups de p\u00eaches. Vous savez que l\u2019herbe y \u00e9tait assez aride, les arbres assez clairsem\u00e9s, donnant assez peu d\u2019ombre, et qu\u2019il n\u2019y avait point d\u2019eau. Le voil\u00e0 maintenant frais, vert, habill\u00e9, par\u00e9, fleuri, arros\u00e9. Que pensez-vous qu\u2019il m\u2019en a co\u00fbt\u00e9 pour le mettre dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 il est\u00a0? Car il est bon de vous dire que j\u2019en suis la surintendante, et que mon mari m\u2019en laisse l\u2019enti\u00e8re disposition. \u2500 Ma foi, lu dis-je, il ne vous en a co\u00fbt\u00e9 que de la n\u00e9gligence. Ce lieu est charmant, il est vrai, mais agreste et abandonn\u00e9\u00a0; je n\u2019y vois point de travail humain. Vous avez ferm\u00e9 la porte\u00a0; l\u2019eau est venue je ne sais comment\u00a0; la nature seule a fait tout le reste\u00a0; et vous-m\u00eame n\u2019eussiez jamais su faire aussi bien qu\u2019elle. \u2500 Il est vrai, dit-elle, que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n\u2019y a rien l\u00e0 que je n\u2019aie ordonn\u00e9. Encore un coup, devinez. \u2500 Premi\u00e8rement, repris-je, je ne comprends point comment avec de la peine et de l\u2019argent on a pu suppl\u00e9er au temps. Les arbres\u2026 \u2500 Quant \u00e0 cela, dit M. de Wolmar, vous remarquerez qu\u2019il n\u2019y en a pas beaucoup de fort grands, et ceux-l\u00e0 y \u00e9taient d\u00e9j\u00e0. De plus, Julie a commenc\u00e9 ceci longtemps avant son mariage et presque d\u2019abord apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re, qu\u2019elle vint avec son p\u00e8re chercher ici la solitude. \u2500 Eh bien\u00a0! dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombrag\u00e9s, soient venus en sept ou huit ans, et que l\u2019art s\u2019en soit m\u00eal\u00e9, j\u2019estime que, si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille \u00e9cus, vous avez bien \u00e9conomis\u00e9. \u2500 Vous ne surfaites que de deux mille \u00e9cus, dit-elle\u00a0; il ne m\u2019en a rien co\u00fbt\u00e9. \u2500 Comment, rien\u00a0? \u2500 Non, rien\u00a0; \u00e0 moins que vous ne comptiez une douzaine de journ\u00e9es par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens, et quelques-unes de M. de Wolmar lui-m\u00eame, qui n\u2019a pas d\u00e9daign\u00e9 d\u2019\u00eatre quelquefois mon gar\u00e7on jardinier. \u00bb Je ne comprenais rien \u00e0 cette \u00e9nigme\u00a0; mais Julie, qui jusque-l\u00e0 m\u2019avait retenu, me dit en me laissant aller\u00a0: \u00ab Avancez, et vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan-Fernandez, adieu tout l\u2019enchantement\u00a0! Dans un moment vous allez \u00eatre de retour du bout du monde. \u00bb<\/p>\n<p>Je me mis \u00e0 parcourir avec extase ce verger ainsi m\u00e9tamorphos\u00e9\u00a0; et si je ne trouvai point de plantes exotiques et de productions des Indes, je trouvai celles du pays dispos\u00e9es et r\u00e9unies de mani\u00e8re \u00e0 produire un effet plus riant et plus agr\u00e9able. Le gazon verdoyant, mais court et serr\u00e9, \u00e9tait m\u00eal\u00e9 de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d\u2019autres herbes odorantes. On y voyait briller mille fleurs des champs, parmi lesquelles l\u2019\u0153il en d\u00e9m\u00ealait avec surprise quelques-unes de jardin, qui semblaient cro\u00eetre naturellement avec les autres. Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures, imp\u00e9n\u00e9trables aux rayons du soleil, comme dans la plus \u00e9paisse for\u00eat\u00a0; ces touffes \u00e9taient form\u00e9es des arbres du bois le plus flexible, dont on avait fait recourber les branches, pendre en terre, et prendre racine, par un art semblable \u00e0 ce que font naturellement les mangles en Am\u00e9rique. Dans les lieux plus d\u00e9couverts je voyais \u00e7\u00e0 et l\u00e0, sans ordre et sans sym\u00e9trie, des broussailles de roses, de framboisiers, de groseilles, des fourr\u00e9s de lilas, de noisetier, de sureau, de seringa, de gen\u00eat, de trifolium, qui paraient la terre en lui donnant l\u2019air d\u2019\u00eatre en friche. Je suivais des all\u00e9es tortueuses et irr\u00e9guli\u00e8res bord\u00e9es de ces bocages fleuris, et couvertes de mille guirlandes de vigne de Jud\u00e9e, de vigne vierge, de houblon, de liseron, de couleuvr\u00e9e, de cl\u00e9matite, et d\u2019autres plantes de cette esp\u00e8ce, parmi lesquelles le ch\u00e8vrefeuille et le jasmin daignaient se confondre. Ces guirlandes semblaient jet\u00e9es n\u00e9gligemment d\u2019un arbre \u00e0 l\u2019autre, comme j\u2019en avais remarqu\u00e9 quelquefois dans les for\u00eats, et formaient sur nous des esp\u00e8ces de draperies qui nous garantissaient du soleil, tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux, commode et sec, sur une mousse fine, sans sable, sans herbe, et sans rejetons raboteux. Alors seulement je d\u00e9couvris, non sans surprise, que ces ombrages verts et touffus, qui m\u2019en avaient tant impos\u00e9 de loin, n\u2019\u00e9taient form\u00e9s que de ces plantes rampantes et parasites, qui, guid\u00e9es le long des arbres, environnaient leurs t\u00eates du plus \u00e9pais feuillage, et leurs pieds d\u2019ombre et de fra\u00eecheur. J\u2019observai m\u00eame qu\u2019au moyen d\u2019une industrie assez simple on avait fait prendre racine sur les troncs des arbres \u00e0 plusieurs de ces plantes, de sorte qu\u2019elles s\u2019\u00e9tendaient davantage en faisant moins de chemin. Vous concevez bien que les fruits ne s\u2019en trouvent pas mieux de toutes ces additions\u00a0; mais dans ce lieu seul on a sacrifi\u00e9 l\u2019utile \u00e0 l\u2019agr\u00e9able, et dans le reste des terres on a pris un tel soin des plants et des arbres, qu\u2019avec ce verger de moins la r\u00e9colte en fruits ne laisse pas d\u2019\u00eatre plus forte qu\u2019auparavant. Si vous songez combien au fond d\u2019un bois on est charm\u00e9 quelquefois de voir un fruit sauvage et m\u00eame de s\u2019en rafra\u00eechir, vous comprendrez le plaisir qu\u2019on a de trouver dans ce d\u00e9sert artificiel des fruits excellents et m\u00fbrs, quoique clairsem\u00e9s et de mauvaise mine\u00a0; ce qui donne encore le plaisir de la recherche et du choix.<\/p>\n<p>Toutes ces petites routes \u00e9taient bord\u00e9es et travers\u00e9es d\u2019une eau limpide et claire, tant\u00f4t circulant parmi l\u2019herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tant\u00f4t en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marquet\u00e9 qui rendait l\u2019eau plus brillante. On voyait des sources bouillonner et sortir de la terre, et quelquefois des canaux plus profonds dans lesquels l\u2019eau calme et paisible r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 l\u2019\u0153il les objets. \u00ab Je comprends \u00e0 pr\u00e9sent tout le reste, dis-je \u00e0 Julie\u00a0; mais ces eaux que je vois de toutes parts\u2026 \u2500 Elles viennent de l\u00e0, reprit-elle en me montrant le c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 \u00e9tait la terrasse de son jardin. C\u2019est ce m\u00eame ruisseau qui fournit \u00e0 grands frais dans le parterre un jet d\u2019eau dont personne ne se soucie. M. de Wolmar ne veut pas le d\u00e9truire, par respect pour mon p\u00e8re qui l\u2019a fait faire\u00a0; mais avec quel plaisir nous venons tous les jours voir courir dans ce verger cette eau dont nous n\u2019approchons gu\u00e8re au jardin\u00a0! Le jet d\u2019eau joue pour les \u00e9trangers, le ruisseau coule ici pour nous. Il est vrai que j\u2019y ai r\u00e9uni l\u2019eau de la fontaine publique, qui se rendait dans le lac par le grand chemin, qu\u2019elle d\u00e9gradait au pr\u00e9judice des passants et \u00e0 pure perte pour tout le monde. Elle faisait un coude au pied du verger entre deux rangs de saules\u00a0; je les ai renferm\u00e9s dans mon enceinte, et j\u2019y conduis la m\u00eame eau par d\u2019autres routes. \u00bb<\/p>\n<p>Je vis alors qu\u2019il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 question que de faire serpenter ces eaux avec \u00e9conomie en les divisant et r\u00e9unissant \u00e0 propos, en \u00e9pargnant la pente le plus qu\u2019il \u00e9tait possible, pour prolonger le circuit et se m\u00e9nager le murmure de quelques petites chutes. Une couche de glaise couverte d\u2019un pouce de gravier du lac et parsem\u00e9e de coquillages formait le lit des ruisseaux. Ces m\u00eames ruisseaux, courant par intervalles sous quelques larges tuiles recouvertes de terre et de gazon au niveau du sol, formaient \u00e0 leur issue autant de sources artificielles. Quelques filets s\u2019en \u00e9levaient par des siphons sur des lieux raboteux et bouillonnaient en retombant. Enfin la terre ainsi rafra\u00eechie et humect\u00e9e donnait sans cesse de nouvelles fleurs et entretenait l\u2019herbe toujours verdoyante et belle.<\/p>\n<p>Plus je parcourais cet agr\u00e9able asile, plus je sentais augmenter la sensation d\u00e9licieuse que j\u2019avais \u00e9prouv\u00e9e en y entrant. Cependant la curiosit\u00e9 me tenait en haleine. J\u2019\u00e9tais plus empress\u00e9 de voir les objets que d\u2019examiner leurs impressions, et j\u2019aimais \u00e0 me livrer \u00e0 cette charmante contemplation sans prendre la peine de penser. Mais Mme de Wolmar, me tirant de ma r\u00eaverie, me dit en me prenant sous le bras\u00a0: \u00ab Tout ce que vous voyez n\u2019est que la nature v\u00e9g\u00e9tale et inanim\u00e9e\u00a0; et, quoi qu\u2019on puisse faire, elle laisse toujours une id\u00e9e de solitude qui attriste. Venez la voir anim\u00e9e et sensible, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019\u00e0 chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. \u2500 Vous me pr\u00e9venez, lui dis-je\u00a0; j\u2019entends un ramage bruyant et confus, et j\u2019aper\u00e7ois assez peu d\u2019oiseaux\u00a0: je comprends que vous avez une voli\u00e8re. \u2500 Il est vrai, dit-elle\u00a0; approchons-en. \u00bb Je n\u2019osai dire encore ce que je pensais de la voli\u00e8re\u00a0; mais cette id\u00e9e avait quelque chose qui me d\u00e9plaisait, et ne me semblait point assortie au reste.<\/p>\n<p>Nous descend\u00eemes par mille d\u00e9tours au bas du verger, o\u00f9 je trouvai toute l\u2019eau r\u00e9unie en un jolie ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules qu\u2019on avait souvent \u00e9branch\u00e9s. Leurs t\u00eates creuses et demi-chauves formaient des esp\u00e8ces de vases d\u2019o\u00f9 sortaient, par l\u2019adresse dont j\u2019ai parl\u00e9, des touffes de ch\u00e8vrefeuille, dont une partie s\u2019entrela\u00e7ait autour des branches, et l\u2019autre tombait avec gr\u00e2ce le long du ruisseau. Presque \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de l\u2019enceinte \u00e9tait un petit bassin bord\u00e9 d\u2019herbes, de joncs, de roseaux, servant d\u2019abreuvoir \u00e0 la voli\u00e8re, et derni\u00e8re station de cette eau si pr\u00e9cieuse et si bien m\u00e9nag\u00e9e.<\/p>\n<p>Au del\u00e0 de ce bassin \u00e9tait un terre-plein termin\u00e9 dans l\u2019angle de l\u2019enclos par une monticule garnie d\u2019une multitude d\u2019arbrisseaux de toute esp\u00e8ce\u00a0; les plus petits vers le haut, et toujours croissant en grandeur \u00e0 mesure que le sol s\u2019abaissait\u00a0; ce qui rendait le plan des t\u00eates presque horizontal, ou montrait au moins qu\u2019un jour il le devait \u00eatre. Sur le devant \u00e9taient une douzaine d\u2019arbres jeunes encore, mais faits pour devenir fort grands, tels que le h\u00eatre, l\u2019orme, le fr\u00eane, l\u2019acacia. C\u2019\u00e9taient les bocages de ce coteau qui servaient d\u2019asile \u00e0 cette multitude d\u2019oiseaux dont j\u2019avais entendu de loin le ramage\u00a0; et c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019ombre de ce feuillage comme sous un grand parasol qu\u2019on les voyait voltiger, courir, chanter, s\u2019agacer, se battre comme s\u2019ils ne nous avaient pas aper\u00e7us. Ils s\u2019enfuirent si peu \u00e0 notre approche, que, selon l\u2019id\u00e9e dont j\u2019\u00e9tais pr\u00e9venu, je les crus d\u2019abord enferm\u00e9s par un grillage\u00a0; mais comme nous f\u00fbmes arriv\u00e9s au bord du bassin, j\u2019en vis plusieurs descendre et s\u2019approcher de nous sur une esp\u00e8ce de courte all\u00e9e qui s\u00e9parait en deux le terre-plein et communiquait du bassin \u00e0 la voli\u00e8re. M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l\u2019all\u00e9e deux ou trois poign\u00e9es de grains m\u00e9lang\u00e9s qu\u2019il avait dans sa poche\u00a0; et, quand il se fut retir\u00e9, les oiseaux accoururent et se mirent \u00e0 manger comme des poules, d\u2019un air si familier que je vis bien qu\u2019ils \u00e9taient faits \u00e0 ce man\u00e8ge. \u00ab Cela est charmant\u00a0! m\u2019\u00e9criai-je. Ce mot de voli\u00e8re m\u2019avait surpris de votre part\u00a0; mais je l\u2019entends maintenant\u00a0: je vois que vous voulez des h\u00f4tes et non pas des prisonniers. \u2500 Qu\u2019appelez-vous des h\u00f4tes\u00a0? r\u00e9pondit Julie\u00a0: c\u2019est nous qui sommes les leurs\u00a0; ils sont ici les ma\u00eetres, et nous leur payons tribut pour en \u00eatre soufferts quelquefois. \u2500 Fort bien, repris-je\u00a0; mais comment ces ma\u00eetres-l\u00e0 se sont-ils empar\u00e9s de ce lieu\u00a0? Le moyen d\u2019y rassembler tant d\u2019habitants volontaires\u00a0? Je n\u2019ai pas oui dire qu\u2019on ait jamais rien tent\u00e9 de pareil\u00a0; et je n\u2019aurais point cru qu\u2019on y p\u00fbt r\u00e9ussir, si je n\u2019en avais la preuve sous mes yeux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La patience et le temps, dit M. de Wolmar, ont fait ce miracle. Ce sont des exp\u00e9dients dont les gens riches ne s\u2019avisent gu\u00e8re dans leurs plaisirs. Toujours press\u00e9s de jouir, la force et l\u2019argent sont les seuls moyens qu\u2019ils connaissent\u00a0: ils ont des oiseaux dans des cages, et des amis \u00e0 tant par mois. Si jamais des valets approchaient de ce lieu, vous en verriez bient\u00f4t les oiseaux dispara\u00eetre\u00a0; et s\u2019ils y sont \u00e0 pr\u00e9sent en grand nombre, c\u2019est qu\u2019il y en a toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n\u2019y en a point\u00a0; mais il est ais\u00e9, quand il y en a, d\u2019en attirer davantage en pr\u00e9venant tous leurs besoins, en ne les effrayant jamais, en leur faisant faire leur couv\u00e9e en s\u00fbret\u00e9 et ne d\u00e9nichant point les petits\u00a0; car alors ceux qui s\u2019y trouvent restent, et ceux qui surviennent restent encore. Ce bocage existait, quoiqu\u2019il f\u00fbt s\u00e9par\u00e9 du verger\u00a0; Julie n\u2019a fait que l\u2019y enfermer par une haie vive, \u00f4ter celle qui l\u2019en s\u00e9parait, l\u2019agrandir, et l\u2019orner de nouveaux plants. Vous voyez, \u00e0 droite et \u00e0 gauche de l\u2019all\u00e9e qui y conduit, deux espaces remplis d\u2019un m\u00e9lange confus d\u2019herbes, de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque ann\u00e9e du bl\u00e9, du mil, du tournesol, du ch\u00e8nevis, des pesettes, g\u00e9n\u00e9ralement de tous les grains que les oiseaux aiment, et l\u2019on n\u2019en moissonne rien. Outre cela, presque tous les jours, \u00e9t\u00e9 et hiver, elle ou moi leur apportons \u00e0 manger, et quand nous y manquons, la Fanchon y suppl\u00e9e d\u2019ordinaire. Ils ont l\u2019eau \u00e0 quatre pas, comme vous le voyez. Mme de Wolmar pousse l\u2019attention jusqu\u2019\u00e0 les pourvoir tous les printemps de petits tas de crin, de paille, de laine, de mousse, et d\u2019autres mati\u00e8res propres \u00e0 faire des nids. Avec le voisinage des mat\u00e9riaux, l\u2019abondance des vivres et le grand soin qu\u2019on prend d\u2019\u00e9carter tous les ennemis, l\u2019\u00e9ternelle tranquillit\u00e9 dont ils jouissent les porte \u00e0 pondre en un lieu commode o\u00f9 rien ne leur manque, o\u00f9 personne ne les trouble. Voil\u00e0 comment la patrie des p\u00e8res est encore celle des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah\u00a0! dit Julie, vous ne voyez plus rien\u00a0! chacun ne songe plus qu\u2019\u00e0 soi\u00a0; mais des \u00e9poux ins\u00e9parables, le z\u00e8le des soins domestiques, la tendresse paternelle et maternelle, vous avez perdu tout cela. Il y a deux mois qu\u2019il fallait \u00eatre ici pour livrer ses yeux au plus charmant spectacle et son c\u0153ur au plus doux sentiment de la nature. \u2500 Madame, repris-je assez tristement, vous \u00eates \u00e9pouse et m\u00e8re\u00a0; ce sont des plaisirs qu\u2019il vous appartient de conna\u00eetre. \u00bb Aussit\u00f4t M. de Wolmar, me prenant par la main, me dit en la serrant\u00a0: \u00ab Vous avez des amis, et ces amis ont des enfants\u00a0; comment l\u2019affection paternelle vous serait-elle \u00e9trang\u00e8re\u00a0? \u00bb Je le regardai, je regardai Julie\u00a0; tous deux se regard\u00e8rent, et me rendirent un regard si touchant, que, les embrassant l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, je leur dis avec attendrissement\u00a0: \u00ab Ils me sont aussi chers qu\u2019\u00e0 vous. \u00bb Je ne sais par quel bizarre effet un mot peut ainsi changer une \u00e2me\u00a0; mais, depuis ce moment, M. de Wolmar me para\u00eet un autre homme, et je vois moins en lui le mari de celle que j\u2019ai tant aim\u00e9e que le p\u00e8re de deux enfants pour lesquels je donnerais ma vie.<\/p>\n<p>Je voulus faire le tour du bassin pour aller voir de plus pr\u00e8s ce charmant asile et ses petits habitants\u00a0; mais Mme de Wolmar me retint. \u00ab Personne, me dit-elle, ne va les troubler dans leur domicile, et vous \u00eates m\u00eame le premier de nos h\u00f4tes que j\u2019aie amen\u00e9 jusqu\u2019ici. Il y a quatre clefs de ce verger, dont mon p\u00e8re et nous avons chacun une\u00a0; Fanchon a la quatri\u00e8me, comme inspectrice, et pour y mener quelquefois mes enfants\u00a0; faveur dont on augmente le prix par l\u2019extr\u00eame circonspection qu\u2019on exige d\u2019eux tandis qu\u2019ils y sont. Gustin lui-m\u00eame n\u2019y entre jamais qu\u2019avec un des quatre\u00a0; encore, pass\u00e9 deux mois de printemps o\u00f9 ses travaux sont utiles, n\u2019y entre-t-il presque plus, et tout le reste se fait entre nous. \u2500 Ainsi, lui dis-je, de peur que vos oiseaux ne soient vos esclaves, vous vous \u00eates rendus les leurs. \u2500 Voil\u00e0 bien, reprit-elle, le propos d\u2019un tyran, qui ne croit jouir de sa libert\u00e9 qu\u2019autant qu\u2019il trouble celle des autres. \u00bb<\/p>\n<p>Comme nous partions pour nous en retourner, M. de Wolmar jeta une poign\u00e9e d\u2019orge dans le bassin, et en y regardant j\u2019aper\u00e7us quelques petits poissons. \u00ab Ah\u00a0! ah\u00a0! dis-je aussit\u00f4t, voici pourtant des prisonniers. \u2500 Oui, dit-il, ce sont des prisonniers de guerre auxquels on a fait gr\u00e2ce de la vie. \u2500 Sans doute, ajouta sa femme. Il y a quelque temps que Fanchon vola dans la cuisine des perchettes qu\u2019elle apporta ici \u00e0 mon insu. Je les y laisse, de peur de la mortifier si je les renvoyais au lac\u00a0; car il vaut encore mieux loger du poisson un peu \u00e0 l\u2019\u00e9troit que de f\u00e2cher un honn\u00eate personne. \u2500 Vous avez raison, r\u00e9pondis-je\u00a0; et celui-ci n\u2019est pas trop \u00e0 plaindre d\u2019\u00eatre \u00e9chapp\u00e9 de la po\u00eale \u00e0 ce prix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Eh bien\u00a0! que vous en semble\u00a0? me dit-elle en nous en retournant. Etes-vous encore au bout du monde\u00a0? \u2500 Non, dis-je, m\u2019en voici tout \u00e0 fait dehors, et vous m\u2019avez en effet transport\u00e9 dans l\u2019Elys\u00e9e. \u2500 Le nom pompeux qu\u2019elle a donn\u00e9 \u00e0 ce verger, dit M. de Wolmar, m\u00e9rite bien cette raillerie. Louez modestement des jeux d\u2019enfant, et songez qu\u2019ils n\u2019ont jamais rien pris sur les soins de la m\u00e8re de famille. \u2500 Je le sais, repris-je, j\u2019en suis tr\u00e8s s\u00fbr\u00a0; et les jeux d\u2019enfant me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes.<\/p>\n<p>Il y a pourtant ici, continuai-je, une chose que je ne puis comprendre\u00a0; c\u2019est qu\u2019un lieu si diff\u00e9rent de ce qu\u2019il \u00e9tait ne peut \u00eatre devenu ce qu\u2019il est qu\u2019avec de la culture et du soin\u00a0: cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture\u00a0; tout est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point\u00a0; rien ne d\u00e9ment l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00eele d\u00e9serte qui m\u2019est venue en entrant, et je n\u2019aper\u00e7ois aucun pas d\u2019hommes. \u2500 Ah\u00a0! dit M. de Wolmar, c\u2019est qu\u2019on a pris grand soin de les effacer. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 souvent t\u00e9moin, quelquefois complice de la friponnerie. On fait semer du foin sur tous les endroits labour\u00e9s, et l\u2019herbe cache bient\u00f4t les vestiges du travail\u00a0; on fait couvrir l\u2019hiver de quelques couches d\u2019engrais les lieux maigres et arides\u00a0; l\u2019engrais mange la mousse, ranime l\u2019herbe et les plantes\u00a0; les arbres eux-m\u00eames ne s\u2019en trouvent pas plus mal, et l\u2019\u00e9t\u00e9 il n\u2019y para\u00eet plus. A l\u2019\u00e9gard de la mousse qui couvre quelques all\u00e9es, c\u2019est milord Edouard qui nous a envoy\u00e9 d\u2019Angleterre le secret pour la faire na\u00eetre. Ces deux c\u00f4t\u00e9s, continua-t-il, \u00e9taient ferm\u00e9s par des murs\u00a0; les murs ont \u00e9t\u00e9 masqu\u00e9s, non par des espaliers, mais par d\u2019\u00e9pais arbrisseaux qui font prendre les bornes du lieu pour le commencement d\u2019un bois. Des deux autres c\u00f4t\u00e9s r\u00e8gnent de fortes haies vives, bien garnies d\u2019\u00e9rable, d\u2019aub\u00e9pine, de houx, de tro\u00ebne, et d\u2019autres arbrisseaux m\u00e9lang\u00e9s qui leur \u00f4tent l\u2019apparence de haies et leur donnent celle d\u2019un taillis. Vous ne voyez rien d\u2019align\u00e9, rien de nivel\u00e9\u00a0; jamais le cordeau n\u2019entra dans ce lieu\u00a0; la nature ne plante rien au cordeau\u00a0; les sinuosit\u00e9s dans leur feinte irr\u00e9gularit\u00e9 sont m\u00e9nag\u00e9es avec art pour prolonger la promenade\u00a0; cacher les bords de l\u2019\u00eele, et en agrandir l\u2019\u00e9tendue apparente sans faire des d\u00e9tours incommodes et trop fr\u00e9quents. \u00bb<\/p>\n<p>En consid\u00e9rant tout cela, je trouvais assez bizarre qu\u2019on pr\u00eet tant de peine pour se cacher celle qu\u2019on avait prise\u00a0; n\u2019aurait-il pas mieux valu n\u2019en point prendre\u00a0? \u00ab Malgr\u00e9 tout ce qu\u2019on vous a dit, me r\u00e9pondit Julie, vous jugez du travail par l\u2019effet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu\u2019il suffit de mettre en terre, et qui viennent ensuite d\u2019elles-m\u00eames. D\u2019ailleurs, la nature semble vouloir d\u00e9rober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu\u2019ils d\u00e9figurent quand ils sont \u00e0 leur port\u00e9e\u00a0: elle fuit les lieux fr\u00e9quent\u00e9s\u00a0; c\u2019est au sommet des montagnes, au fond des for\u00eats, dans des \u00eeles d\u00e9sertes, qu\u2019elle \u00e9tale ses charmes les plus touchants. Ceux qui l\u2019aiment et ne peuvent l\u2019aller chercher si loin sont r\u00e9duits \u00e0 lui faire violence, \u00e0 la forcer en quelque sorte \u00e0 venir habiter avec eux\u00a0; et tout cela ne peut se faire sans un peu d\u2019illusion. \u00bb<\/p>\n<p>A ces mots, il me vint une imagination qui les fit rire. \u00ab Je me figure, leur dis-je, un homme riche de Paris ou de Londres, ma\u00eetre de cette maison, et amenant avec lui un architecte ch\u00e8rement pay\u00e9 pour g\u00e2ter la nature. Avec quel d\u00e9dain il entrerait dans ce lieu simple et mesquin\u00a0! Avec quel m\u00e9pris il ferait arracher toutes ces guenilles\u00a0! Les beaux alignements qu\u2019il prendrait\u00a0! Les belles all\u00e9es qu\u2019il ferait percer\u00a0! Les belles pattes-d\u2019oie, les beaux arbres en parasol, en \u00e9ventail\u00a0! Les beaux treillages bien sculpt\u00e9s\u00a0! Les belles charmilles bien dessin\u00e9es, bien \u00e9quarries, bien contourn\u00e9es\u00a0! Les beaux boulingrins de fin gazon d\u2019Angleterre, ronds, carr\u00e9s, \u00e9chancr\u00e9s, ovales\u00a0! Les beaux ifs taill\u00e9s en dragons, en pagodes, en marmousets, en toutes sortes de monstres\u00a0! Les beaux vases de bronze, les beaux fruits de pierre dont il ornera son jardin\u00a0!\u2026 \u2500 Quand tout cela sera ex\u00e9cut\u00e9, dit M. de Wolmar, il aura fait un tr\u00e8s beau lieu dans lequel on n\u2019ira gu\u00e8re, et dont on sortira toujours avec empressement pour aller chercher la campagne\u00a0; un lieu triste, o\u00f9 l\u2019on ne se prom\u00e8nera point, mais par o\u00f9 l\u2019on passera pour s\u2019aller promener\u00a0; au lieu que dans mes courses champ\u00eatres je me h\u00e2te souvent de rentrer pour venir me promener ici.<\/p>\n<p>Je ne vois dans ces terrains si vastes et si richement orn\u00e9s que la vanit\u00e9 du propri\u00e9taire et de l\u2019artiste, qui, toujours empress\u00e9s d\u2019\u00e9taler, l\u2019un sa richesse et l\u2019autre son talent, pr\u00e9parent, \u00e0 grands frais, de l\u2019ennui \u00e0 quiconque voudra jouir de leur ouvrage. Un faux go\u00fbt de grandeur qui n\u2019est point fait pour l\u2019homme empoisonne ses plaisirs. L\u2019air grand est toujours triste\u00a0; il fait songer aux mis\u00e8res de celui qui l\u2019affecte. Au milieu de ses parterres et de ses grandes all\u00e9es, son petit individu ne s\u2019agrandit point\u00a0: un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante\u00a0: il n\u2019occupe jamais que ses trois pieds d\u2019espace, et se perd comme un ciron dans ses immenses possessions.<\/p>\n<p>Il y a un autre go\u00fbt directement oppos\u00e9 \u00e0 celui-l\u00e0, et plus ridicule encore, en ce qu\u2019il ne laisse pas m\u00eame jouir de la promenade pour laquelle les jardins sont faits. \u2500 J\u2019entends, lui dis-je\u00a0; c\u2019est celui de ces petits curieux, de ces petits fleuristes qui se p\u00e2ment \u00e0 l\u2019aspect d\u2019une renoncule, et se prosternent devant des tulipes. \u00bb L\u00e0-dessus, je leur racontai, milord, ce qui m\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 autrefois \u00e0 Londres dans ce jardin de fleurs o\u00f9 nous f\u00fbmes introduits avec tant d\u2019appareil, et o\u00f9 nous v\u00eemes briller si pompeusement tous les tr\u00e9sors de la Hollande sur quatre couches de fumier. Je n\u2019oubliai pas la c\u00e9r\u00e9monie du parasol et de la petite baguette dont on m\u2019honora, moi indigne, ainsi que les autres spectateurs. Je leur confessai humblement comment, ayant voulu m\u2019\u00e9vertuer \u00e0 mon tour, et hasarder de m\u2019extasier \u00e0 la vue d\u2019une tulipe dont la couleur me parut vive et la forme \u00e9l\u00e9gante, je fus moqu\u00e9, hu\u00e9, siffl\u00e9 de tous les savants, et comment le professeur du jardin, passant du m\u00e9pris de la fleur \u00e0 celui du pan\u00e9gyriste, ne daigna plus me regarder de toute la s\u00e9ance. \u00ab Je pense, ajoutai-je, qu\u2019il eut bien du regret \u00e0 sa baguette et \u00e0 son parasol profan\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce go\u00fbt, dit M. de Wolmar, quand il d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en manie, a quelque chose de petit et de vain qui le rend pu\u00e9ril et ridiculement co\u00fbteux. L\u2019autre, au moins, a de la noblesse, de la grandeur, et quelque sorte de v\u00e9rit\u00e9\u00a0; mais qu\u2019est-ce que la valeur d\u2019une patte ou d\u2019un oignon, qu\u2019un insecte ronge ou d\u00e9truit peut-\u00eatre au moment qu\u2019on le marchande, ou d\u2019une fleur pr\u00e9cieuse \u00e0 midi et fl\u00e9trie avant que le soleil soit couch\u00e9\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019une beaut\u00e9 conventionnelle qui n\u2019est sensible qu\u2019aux yeux des curieux, et qui n\u2019est beaut\u00e9 que parce qu\u2019il leur pla\u00eet qu\u2019elle le soit\u00a0? Le temps peut venir qu\u2019on cherchera dans les fleurs tout le contraire de ce qu\u2019on y cherche aujourd\u2019hui, et avec autant de raison\u00a0; alors vous serez le docte \u00e0 votre tour, et votre curieux l\u2019ignorant. Toutes ces petites observations qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en \u00e9tude ne conviennent point \u00e0 l\u2019homme raisonnable qui veut donner \u00e0 son corps un exercice mod\u00e9r\u00e9, ou d\u00e9lasser son esprit \u00e0 la promenade en s\u2019entretenant avec ses amis. Les fleurs sont faites pour amuser nos regards en passant, et non pour \u00eatre si curieusement anatomis\u00e9es. Voyez leur reine briller de toutes parts dans ce verger\u00a0: elle parfume l\u2019air, elle enchante les yeux, et ne co\u00fbte presque ni soin ni culture. C\u2019est pour cela que les fleuristes la d\u00e9daignent\u00a0: la nature l\u2019a faite si belle qu\u2019ils ne lui sauraient ajouter des beaut\u00e9s de convention\u00a0; et, ne pouvant se tourmenter \u00e0 la cultiver, ils n\u2019y trouvent rien qui les flatte. L\u2019erreur des pr\u00e9tendus gens de go\u00fbt est de vouloir de l\u2019art partout, et de n\u2019\u00eatre jamais contents que l\u2019art ne paraisse\u00a0; au lieu que c\u2019est \u00e0 le cacher que consiste le v\u00e9ritable go\u00fbt, surtout quand il est question des ouvrages de la nature. Que signifient ces all\u00e9es si droites, si sabl\u00e9es, qu\u2019on trouve sans cesse, et ces \u00e9toiles, par lesquelles, bien loin d\u2019\u00e9tendre aux yeux la grandeur d\u2019un parc, comme on l\u2019imagine, on ne fait qu\u2019en montrer maladroitement les bornes\u00a0? Voit-on dans les bois du sable de rivi\u00e8re, ou le pied se repose-t-il plus doucement sur ce sable que sur la mousse ou la pelouse\u00a0? La nature emploie-t-elle sans cesse l\u2019\u00e9querre et la r\u00e8gle\u00a0? Ont-ils peur qu\u2019on ne la reconnaisse en quelque chose malgr\u00e9 leurs soins pour la d\u00e9figurer\u00a0? Enfin, n\u2019est-il pas plaisant que, comme s\u2019ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 las de la promenade en la commen\u00e7ant, ils affectent de la faire en ligne droite pour arriver plus vite au terme\u00a0? Ne dirait-on pas que, prenant le plus court chemin, ils font un voyage plut\u00f4t qu\u2019une promenade, et se h\u00e2tent de sortir aussit\u00f4t qu\u2019ils sont entr\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>Que fera donc l\u2019homme de go\u00fbt qui vit pour vivre, qui sait jouir de lui-m\u00eame, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade \u00e0 la porte de sa maison\u00a0? Il la fera si commode et si agr\u00e9able qu\u2019il s\u2019y puisse plaire \u00e0 toutes les heures de la journ\u00e9e, et pourtant si simple et si naturelle qu\u2019il semble n\u2019avoir rien fait. Il rassemblera l\u2019eau, la verdure, l\u2019ombre et la fra\u00eecheur\u00a0; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera \u00e0 rien de la sym\u00e9trie\u00a0; elle est ennemie de la nature et de la vari\u00e9t\u00e9\u00a0; et toutes les all\u00e9es d\u2019un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu\u2019on croit \u00eatre toujours dans la m\u00eame\u00a0: il \u00e9laguera le terrain pour s\u2019y promener commod\u00e9ment, mais les deux c\u00f4t\u00e9s de ses all\u00e9es ne seront point toujours exactement parall\u00e8les\u00a0; la direction n\u2019en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la d\u00e9marche d\u2019un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s\u2019inqui\u00e9tera point de se percer au loin de belles perspectives\u00a0: le go\u00fbt des points de vue et des lointains vient du penchant qu\u2019ont la plupart des hommes \u00e0 ne se plaire qu\u2019o\u00f9 ils ne sont pas\u00a0; ils sont toujours avides de ce qui est loin d\u2019eux\u00a0; et l\u2019artiste, qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui les entoure, se donne cette ressource pour les amuser. Mais l\u2019homme dont je parle n\u2019a pas cette inqui\u00e9tude\u00a0; et, quand il est bien o\u00f9 il est, il ne se soucie point d\u2019\u00eatre ailleurs. Ici, par exemple, on n\u2019a pas de vue hors du lieu, et l\u2019on est tr\u00e8s content de n\u2019en pas avoir. On penserait volontiers que tous les charmes de la nature y sont renferm\u00e9s, et je craindrais fort que la moindre \u00e9chapp\u00e9 de vue au dehors n\u2019\u00f4t\u00e2t beaucoup d\u2019agr\u00e9ment \u00e0 cette promenade. Certainement tout homme qui n\u2019aimera pas \u00e0 passer les beaux jours dans un lieu si simple et si agr\u00e9able n\u2019a pas le go\u00fbt pur ni l\u2019\u00e2me saine. J\u2019avoue qu\u2019il n\u2019y faut pas amener en pompe les \u00e9trangers\u00a0; mais en revanche on s\u2019y peut plaire soi-m\u00eame, sans le montrer \u00e0 personne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur, lui dis-je, ces gens si riches qui font de si beaux jardins ont de fort bonnes raisons pour n\u2019aimer gu\u00e8re \u00e0 se promener tout seul, ni \u00e0 se trouver vis-\u00e0-vis d\u2019eux-m\u00eames\u00a0; ainsi ils font tr\u00e8s bien de ne songer en cela qu\u2019aux autres. Au reste, j\u2019ai vu \u00e0 la Chine des jardins tels que vous les demandez, et faits avec tant d\u2019art que l\u2019art n\u2019y paraissait point, mais d\u2019une mani\u00e8re si dispendieuse et entretenus \u00e0 si grands frais, que cette id\u00e9e m\u2019\u00f4tait tout le plaisir que j\u2019aurais pu go\u00fbter \u00e0 les voir. C\u2019\u00e9taient des roches, des grottes, des cascades artificielles, dans des lieux plains et sablonneux o\u00f9 l\u2019on n\u2019a que de l\u2019eau de puits\u00a0; c\u2019\u00e9taient des fleurs et des plantes rares de tous les climats de la Chine et de la Tartarie rassembl\u00e9es et cultiv\u00e9es en un m\u00eame sol. On n\u2019y voyait \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ni belles all\u00e9es ni compartiments r\u00e9guliers\u00a0; mais on y voyait entass\u00e9es avec profusion des merveilles qu\u2019on ne trouve qu\u2019\u00e9parses et s\u00e9par\u00e9es\u00a0; la nature s\u2019y pr\u00e9sentait sous mille aspects divers, et le tout ensemble n\u2019\u00e9tait point naturel. Ici l\u2019on n\u2019a transport\u00e9 ni terres ni pierres, on n\u2019a fait ni pompes ni r\u00e9servoirs, on n\u2019a besoin ni de serres, ni de fourneaux, ni de cloches, ni de paillassons. Un terrain presque uni a re\u00e7u des ornements tr\u00e8s simples\u00a0; des herbes communes, des arbrisseaux communs, quelques filets d\u2019eau coulant sans appr\u00eat, sans contrainte, ont suffi pour l\u2019embellir. C\u2019est un jeu sans effort, dont la facilit\u00e9 donne au spectateur un nouveau plaisir. Je sens que ce s\u00e9jour pourrait \u00eatre encore plus agr\u00e9able et me plaire infiniment moins. Tel est, par exemple, le parc c\u00e9l\u00e8bre de milord Cobham \u00e0 Staw. C\u2019est un compos\u00e9 de lieux tr\u00e8s beaux et tr\u00e8s pittoresques dont les aspects ont \u00e9t\u00e9 choisis en diff\u00e9rents pays, et dont tout para\u00eet naturel, except\u00e9 l\u2019assemblage, comme dans les jardins de la Chine dont je viens de vous parler. Le ma\u00eetre et le cr\u00e9ateur de cette superbe solitude y a m\u00eame fait construire des ruines, des temples, d\u2019anciens \u00e9difices\u00a0; et les temps ainsi que les lieux y sont rassembl\u00e9s avec une magnificence plus qu\u2019humaine. Voil\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment de quoi je me plains. Je voudrais que les amusements des hommes eussent toujours un air facile qui ne f\u00eet point songer \u00e0 leur faiblesse, et qu\u2019en admirant ces merveilles on n\u2019e\u00fbt point l\u2019imagination fatigu\u00e9e des sommes et des travaux qu\u2019elles ont co\u00fbt\u00e9s. Le sort ne nous donne-t-il pas assez de peines sans en mettre jusque dans nos jeux\u00a0?<\/p>\n<p>Je n\u2019ai qu\u2019un seul reproche \u00e0 faire \u00e0 votre Elys\u00e9e, ajoutai-je en regardant Julie, mais qui vous para\u00eetra grave\u00a0; c\u2019est d\u2019\u00eatre un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la maison des bosquets si charmants et si n\u00e9glig\u00e9s\u00a0? \u2500 Il est vrai, dit-elle un peu embarrass\u00e9e\u00a0; mais j\u2019aime mieux ceci. \u2500 Si vous aviez bien song\u00e9 \u00e0 votre question avant que de la faire, interrompit M. de Wolmar, elle serait plus qu\u2019indiscr\u00e8te. Jamais ma femme depuis son mariage n\u2019a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. J\u2019en sais la raison quoiqu\u2019elle me l\u2019ait toujours tu\u00e9. Vous qui ne l\u2019ignorez pas, apprenez \u00e0 respecter les lieux o\u00f9 vous \u00eates\u00a0; ils sont plant\u00e9s par les mains de la vertu. \u00bb<\/p>\n<p>A peine avais-je re\u00e7u cette juste r\u00e9primande, que la petite famille, men\u00e9e par Fanchon, entra comme nous sortions. Ces trois aimables enfants se jet\u00e8rent au cou de M. et de Mme de Wolmar. J\u2019eus ma part de leurs petites caresses. Nous rentr\u00e2mes, Julie et moi, dans l\u2019Elys\u00e9e en faisant quelques pas avec eux, puis nous all\u00e2mes rejoindre M. de Wolmar, qui parlait \u00e0 des ouvriers. Chemin faisant, elle me dit qu\u2019apr\u00e8s \u00eatre devenue m\u00e8re, il lui \u00e9tait venu sur cette promenade une id\u00e9e qui avait augment\u00e9 son z\u00e8le pour l\u2019embellir. \u00ab J\u2019ai pens\u00e9, me dit-elle, \u00e0 l\u2019amusement de mes enfants et \u00e0 leur sant\u00e9 quand ils seront plus \u00e2g\u00e9s. L\u2019entretien de ce lieu demande plus de soin que de peine\u00a0; il s\u2019agit plut\u00f4t de donner un certain contour aux rameaux des plants que de b\u00eacher et labourer la terre\u00a0: j\u2019en veux faire un jour mes petits jardiniers\u00a0; ils auront autant d\u2019exercice qu\u2019il leur en faut pour renforcer leur temp\u00e9rament, et pas assez pour le fatiguer. D\u2019ailleurs ils feront faire ce qui sera trop fort pour leur \u00e2ge, et se borneront au travail qui les amusera. Je ne saurais vous dire, ajouta-t-elle, quelle douceur je go\u00fbte \u00e0 me repr\u00e9senter mes enfants occup\u00e9s \u00e0 me rendre les petits soins que je prends avec tant de plaisir pour eux, et la joie de leurs tendres c\u0153urs en voyant leur m\u00e8re se promener avec d\u00e9lices sous des ombrages cultiv\u00e9s de leurs mains. En v\u00e9rit\u00e9, mon ami, me dit-elle d\u2019une voix \u00e9mue, des jours ainsi pass\u00e9s tiennent du bonheur de l\u2019autre vie\u00a0; et ce n\u2019est pas sans raison qu\u2019en y pensant j\u2019ai donn\u00e9 d\u2019avance \u00e0 ce lieu le nom d\u2019Elys\u00e9e. \u00bb Milord, cette incomparable femme est m\u00e8re comme elle est \u00e9pouse, comme elle est amie, comme elle est fille\u00a0; et, pour l\u2019\u00e9ternel supplice de mon c\u0153ur, c\u2019est encore ainsi qu\u2019elle fut amante.<\/p>\n<p>Enthousiasm\u00e9 d\u2019un s\u00e9jour si charmant, je les priai le soir de trouver bon que, durant mon s\u00e9jour chez eux, la Fanchon me confi\u00e2t sa clef et le soin de nourrir les oiseaux. Aussit\u00f4t Julie envoya le sac de grain dans ma chambre et me donna sa propre clef. Je ne sais pourquoi je la re\u00e7us avec une sorte de peine\u00a0: il me sembla que j\u2019aurais mieux aim\u00e9 celle de M. de Wolmar.<\/p>\n<p>Ce matin je me suis lev\u00e9 de bonne heure et avec l\u2019empressement d\u2019un enfant je suis all\u00e9 m\u2019enfermer dans l\u2019\u00eele d\u00e9serte. Que d\u2019agr\u00e9ables pens\u00e9es j\u2019esp\u00e9rais porter dans ce lieu solitaire, o\u00f9 le doux aspect de la seule nature devait chasser de mon souvenir tout cet ordre social et factice qui m\u2019a rendu si malheureux\u00a0! Tout ce qui va m\u2019environner est l\u2019ouvrage de celle qui me fut si ch\u00e8re. Je la contemplerai tout autour de moi\u00a0; je ne verrai rien que sa main n\u2019ait touch\u00e9\u00a0; je baiserai des fleurs que ses pieds auront foul\u00e9es\u00a0; je respirerai avec la ros\u00e9e un air qu\u2019elle a respir\u00e9\u00a0; son go\u00fbt dans ses amusements me rendra pr\u00e9sents tous ses charmes, et je la trouverai partout comme elle est au fond de mon c\u0153ur.<\/p>\n<p>En entrant dans l\u2019Elys\u00e9e avec ces dispositions, je me suis subitement rappel\u00e9 le dernier mot que me dit hier M. de Wolmar \u00e0 peu pr\u00e8s dans la m\u00eame place. Le souvenir de ce seul mot a chang\u00e9 sur-le-champ tout l\u2019\u00e9tat de mon \u00e2me. J\u2019ai cru voir l\u2019image de la vertu o\u00f9 je cherchais celle du plaisir\u00a0; cette image s\u2019est confondue dans mon esprit avec les traits de Mme de Wolmar\u00a0; et, pour la premi\u00e8re fois depuis mon retour, j\u2019ai vu Julie en son absence, non telle qu\u2019elle fut pour moi et que j\u2019aime encore \u00e0 me la repr\u00e9senter, mais telle qu\u2019elle se montre \u00e0 mes yeux tous les jours. Milord, j\u2019ai cru voir cette femme si charmante, si chaste et si vertueuse, au milieu de ce m\u00eame cort\u00e8ge qui l\u2019entourait hier. Je voyais autour d\u2019elle ses trois aimables enfants, honorable et pr\u00e9cieux gage de l\u2019union conjugale et de la tendre amiti\u00e9, lui faire et recevoir d\u2019elle mille touchantes caresses. Je voyais \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s le grave Wolmar, cet \u00e9poux si ch\u00e9ri, si heureux, si digne de l\u2019\u00eatre. Je croyais voir son \u0153il p\u00e9n\u00e9trant et judicieux percer au fond de mon c\u0153ur et m\u2019en faire rougir encore\u00a0; je croyais entendre sortir de sa bouche des reproches trop m\u00e9rit\u00e9s et des le\u00e7ons trop mal \u00e9cout\u00e9es. Je voyais \u00e0 sa suite cette m\u00eame Fanchon Regard, vivante preuve du triomphe des vertus et de l\u2019humanit\u00e9 sur le plus ardent amour. Ah\u00a0! quel sentiment coupable e\u00fbt p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 elle \u00e0 travers cette inviolable escorte\u00a0? Avec quelle indignation j\u2019eusse \u00e9touff\u00e9 les vils transports d\u2019une passion criminelle et mal \u00e9teinte, et que je me serais m\u00e9pris\u00e9 de souiller d\u2019un seul soupir un aussi ravissant tableau d\u2019innocence et d\u2019honn\u00eatet\u00e9\u00a0! Je repassais dans ma m\u00e9moire les discours qu\u2019elle m\u2019avait tenus en sortant, puis, remontant avec elle dans un avenir qu\u2019elle contemple avec tant de charmes, je voyais cette tendre m\u00e8re essuyer la sueur du front de ses enfants, baiser leurs joues enflamm\u00e9es, et livrer ce c\u0153ur fait pour aimer au plus doux sentiment de la nature. Il n\u2019y avait pas jusqu\u2019\u00e0 ce nom d\u2019Elys\u00e9e qui ne rectifi\u00e2t en moi les \u00e9carts de l\u2019imagination, et ne port\u00e2t dans mon \u00e2me un calme pr\u00e9f\u00e9rable au trouble des passions les plus s\u00e9duisantes. Il me peignait en quelque sorte l\u2019int\u00e9rieur de celle qui l\u2019avait trouv\u00e9\u00a0; je pensais qu\u2019avec une conscience agit\u00e9e on n\u2019aurait jamais choisi ce nom-l\u00e0. Je me disais\u00a0: \u00ab La paix r\u00e8gne au fond de son c\u0153ur comme dans l\u2019asile qu\u2019elle a nomm\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9tais promis une r\u00eaverie agr\u00e9able\u00a0; j\u2019ai r\u00eav\u00e9 plus agr\u00e9ablement que je ne m\u2019y \u00e9tais attendu. J\u2019ai pass\u00e9 dans l\u2019Elys\u00e9e deux heures auxquelles je ne pr\u00e9f\u00e8re aucun temps de ma vie. En voyant avec quel charme et quelle rapidit\u00e9 elles s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es, j\u2019ai trouv\u00e9 qu\u2019il y a dans la m\u00e9ditation des pens\u00e9es honn\u00eates une sorte de bien-\u00eatre que les m\u00e9chants n\u2019ont jamais connu\u00a0; c\u2019est celui de se plaire avec soi-m\u00eame. Si l\u2019on y songeait sans pr\u00e9vention, je ne sais quel autre plaisir on pourrait \u00e9galer \u00e0 celui-l\u00e0. Je sens au moins que quiconque aime autant que moi la solitude doit craindre de s\u2019y pr\u00e9parer des tourments. Peut-\u00eatre tirerait-on des m\u00eames principes la clef des faux jugements des hommes sur les avantages du vice et sur ceux de la vertu. Car la jouissance de la vertu est tout int\u00e9rieure, et ne s\u2019aper\u00e7oit que par celui qui la sent\u00a0; mais tous les avantages du vice frappent les yeux d\u2019autrui, et il n\u2019y a que celui qui les a qui sache ce qu\u2019ils lui co\u00fbtent.<\/p>\n<p>Se a ciascun l\u2019interno affanno<br \/>\nSi leggesse in fronte scritto,<br \/>\nQuanti mai, che invidia fanno,<br \/>\nCi farebbero piet\u00e0\u00a0!<\/p>\n<p>Comme il se faisait tard sans que j\u2019y songeasse, M. de Wolmar est venu me joindre et m\u2019avertir que Julie et le th\u00e9 m\u2019attendaient. \u00ab C\u2019est vous, leur ai-je dit en m\u2019excusant, qui m\u2019emp\u00eachiez d\u2019\u00eatre avec vous\u00a0: je fus si charm\u00e9 de ma soir\u00e9e d\u2019hier que j\u2019en suis retourn\u00e9 jouir ce matin\u00a0; et, puisque vous m\u2019avez attendu, ma matin\u00e9e n\u2019est pas perdue. \u2500 C\u2019est fort bien dit, a r\u00e9pondu Mme de Wolmar\u00a0; il vaudrait mieux s\u2019attendre jusqu\u2019\u00e0 midi que de perdre le plaisir de d\u00e9jeuner ensemble. Les \u00e9trangers ne sont jamais admis le matin dans ma chambre, et d\u00e9jeunent dans la leur. Le d\u00e9jeuner est le repas des amis\u00a0; les valets en sont exclus, les importuns ne s\u2019y montrent point, on y dit tout ce qu\u2019on pense, on y r\u00e9v\u00e8le tous ses secrets\u00a0; on n\u2019y contraint aucun de ses sentiments\u00a0; on peut s\u2019y livrer sans imprudence aux douceurs de la confiance et de la familiarit\u00e9. C\u2019est presque le seul moment o\u00f9 il soit permis d\u2019\u00eatre ce qu\u2019on est\u00a0: que ne dure-t-il toute la journ\u00e9e\u00a0! \u00bb Ah\u00a0! Julie, ai-je \u00e9t\u00e9 pr\u00eat \u00e0 dire, voil\u00e0 un v\u0153u bien int\u00e9ress\u00e9\u00a0! Mais je me suis tu. La premi\u00e8re chose que j\u2019ai retranch\u00e9e avec l\u2019amour a \u00e9t\u00e9 la louange. Louer quelqu\u2019un en face, \u00e0 moins que ce ne soit sa ma\u00eetresse, qu\u2019est-ce faire autre chose sinon le taxer de vanit\u00e9\u00a0? Vous savez, milord, si c\u2019est \u00e0 Mme de Wolmar qu\u2019on peut faire ce reproche. Non, non\u00a0; je l\u2019honore trop pour ne pas l\u2019honorer en silence. La voir, l\u2019entendre, observer sa conduite, n\u2019est-ce pas assez la louer\u00a0?<\/p>\n<p>Lien &gt; <em>Moments de Jean-Jacques Rousseau<\/em>, CD-ROM publi\u00e9 en ligne. Dans cette forme de publication, les s\u00e9quences vid\u00e9o-interactives sonores sont r\u00e9duites.<br \/>\nL&rsquo;\u00c9lys\u00e9e <a href=\"http:\/\/circonstances.net\/moments\/?p=269\" target=\"_blank\">http:\/\/circonstances.net\/moments\/?p=269 <\/a>et tous les <em>moments<\/em> index\u00e9s Clarens (village o\u00f9 Rousseau situe le domaine agricole de la famille de Julie d&rsquo;Etanges),\u00a0<a href=\"http:\/\/circonstances.net\/moments\/?tag=clarens\" target=\"_blank\">http:\/\/circonstances.net\/moments\/?tag=clarens<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-pdf\/La-Nouvelle-Heloise.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-134\" src=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/pdf.jpg\" alt=\"pdf\" width=\"48\" height=\"48\" \/><\/a>T\u00e9l\u00e9charger le texte int\u00e9gral de La-Nouvelle-H\u00e9lo\u00efse<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Jacques Rousseau. Julie ou La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse. Lettres de deux amants habitants d&rsquo;une petite ville des Alpes. 1761 Quatri\u00e8me partie Lettre XI de Saint-Preux \u00e0 Milord Edouard [Le Jardin de Julie] Non, milord, je ne m\u2019en d\u00e9dis point\u00a0: on ne voit rien dans cette maison qui n\u2019associe l\u2019agr\u00e9able \u00e0 l\u2019utile\u00a0; mais les occupations utiles ne &hellip; <a href=\"http:\/\/lantb.net\/figure\/?p=133\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Jean-Jacques Rousseau. Le jardin de Julie<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-133","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-green-attitude","category-reader"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/133","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=133"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/133\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2401,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/133\/revisions\/2401"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=133"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=133"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/lantb.net\/figure\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=133"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}