patrick coupechoux. la psychiatrie dans la crise

La psychiatrie de secteur avait une vision humaine de la folie et du soin. L’abandon de celle-ci a plongé soignants et patients dans une crise.

« Le grand thérapeute italien de la psychose Gaetano Benedetti, disait : « on peut faire des erreurs, mais le patient nous les pardonnera si nous respectons sa façon d’être un homme. » Il s’agissait là d’une prise de parti philosophique : si la folie est « une façon d’être un homme », elle concerne la personne dans son intégralité, ses émotions, ses angoisses, ses désirs, ses peurs, ses douleurs, son histoire personnelle, tout ce qui en fait un être humain unique. La folie n’est donc pas une maladie comme une autre et l’on ne saurait la soigner comme une autre : pour Benedetti, le soin, c’est la relation. C’est là le rôle noble de la psychiatrie : établir une relation avec une personne qui a le plus grand mal à communiquer avec le monde. Cette vision humaine est celle de la psychiatrie de secteur, cette psychiatrie « désaliéniste » qui a voulu en finir avec l’asile.

Formidable tentative : il s’agissait de sortir les fous de l’enfermement, de leur permettre, de vivre avec les autres humains en société. Il s’agissait de rompre avec des siècles d’histoire où la folie a été exclue, bannie, persécutée, brûlée, enfermée – « l’enfermement une conduite primitive », disaient deux des créateurs de la psychiatrie de secteur, Lucien Bonnafé et Georges Daumezon. Pour cela, on a inventé une nouvelle psychiatrie, désireuse de faire reculer la « pensée magique » qui anime les gens « normaux » pour qui les fous sont des êtres d’une « essence différente » comme disait Paul Sivadon, l’une des figures du désaliénisme.

Cette nouvelle psychiatrie est tournée vers le monde, elle n’est plus enfermée dans ses certitudes médicales. Elle créé des lieux d’accueil dans la cité, où les équipes pratiquent « la continuité des soins » : ce sont les mêmes soignants qui s’occupent du patient dans et hors de l’hôpital. Autrement dit, il ne suffit pas d’abattre les murs de l’asile – sous peine de retrouver des gens à l’abandon dans la rue ou en prison comme c’est le cas aujourd’hui – mais il faut accompagner les patients aussi longtemps que cela est nécessaire. Cette psychiatrie-là marche, on en fait l’expérience.

Il est très important de le rappeler : la vision qu’une époque se fait de la folie conditionne les politiques de santé mentale qu’elle met en œuvre. La conception humaine du secteur implique de mettre le patient au cœur de toute décision (« le vrai directeur de l’hôpital, c’est le malade ! » disait Philippe Koechlin, l’un des animateurs du désaliénisme) dans des lieux d’accueils nombreux et proches de lui, avec des soignants formés, en lien étroit avec les élus locaux, les médecins de famille, les associations… Tout ce qui a été, tout ce qui est en train de disparaître. Car la vision dominante de la folie a changé. Elle présente aujourd’hui trois visages indissociables.

Un visage scientiste : la maladie mentale est le produit d’un dysfonctionnement du cerveau, du système nerveux ou de l’appareil génétique et cette affirmation ne souffre aucune discussion. La psychiatrie, disait-on jadis, se trouve au carrefour de plusieurs disciplines – médecine, psychologie, sociologie, anthropologie, politique…- aujourd’hui, il n’y a plus qu’une seule voix. Le résultat, c’est une chosification du patient. Le psychiatre devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Logiquement, le médicament est devenu le cœur de ce que l’on n’appelle même plus le soin.

Il faut ajouter à cela que la science est incapable de tenir sa promesse, celle de donner une explication globale de la folie. On lui prête l’ambition de donner les clés mais celles-ci font défaut – on a fait le DSM V, la dernière version de la bible de la psychiatrie américaine, avec l’espoir que pourraient y figurer les marqueurs de la schizophrénie, mais en vain. D’un côté la science va tout expliquer, de l’autre elle ne résout rien, ce qui alimente les comportements archaïques vis-à-vis de la folie, et singulièrement la peur. Or lorsqu’il y a soin, au sens humaniste du terme, il y a rencontre et la peur recule.

Un visage gestionnaire. Aujourd’hui, la maladie mentale est considérée comme un « fardeau » financier, le « retour sur investissement » étant très limité. C’est dire que toutes les mesures prises depuis quelques décennies, visent à alléger ce poids. Cet objectif est celui de toute politique de santé mentale. Lorsque l’on fusionne deux secteurs, ce n’est pas pour le bien du patient – éloigné ainsi de l’équipe soignante – mais pour des raisons financières. Depuis belle lurette le patient n’est plus le directeur de l’hôpital…. D’où déshumanisation de fait.

Enfin un visage sécuritaire. La vieille priorité de la sécurité refait surface. On se souvient du discours de Nicolas Sarkozy en 2008 à Antony dans lequel il a martelé que le malade mental était dangereux et que son devoir de Président était d’en protéger la société – ses successeurs ne l’ont d’ailleurs pas contredit. Individuellement, le patient est un citoyen qui doit se « rétablir », faute de quoi, il devra rejoindre les populations à risques qu’il faut surveiller et gérer.

En réalité, le patient n’est plus considéré comme un être humain à part entière, et l’on voit se dérouler sous nos yeux les processus de banalisation du mal qui confinent à la barbarie : contention, isolement, exclusion dans la rue ou enfermement en prison – qui se substitue souvent au vieil asile. On a pu voir avec horreur des patients attachés à leur lit pendant des semaines, enfermés en chambre d’isolement pendant des mois, à tel point que la contrôleure des lieux de privation de liberté, Madame Adeline Hazan, a tiré la sonnette d’alarme, dénonçant de graves atteintes aux droits de la personne humaine.

En fait la crise de la psychiatrie ne vient pas d’un trop de secteur, mais de la liquidation de celui-ci.

Elle est en cela celle de notre monde. Il ne faut pas s’y tromper : il ne s’agit pas que des fous, ceux-ci, comme toujours, constituent un sismographe, un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. La négation de l’humain est à l’œuvre partout et elle ouvre un gouffre devant nous. Comme le dit le philosophe Henri Maldiney : « L’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme. »

Laurent Jean-Pierre. In Girum

INTERVIEW in Libération
Laurent Jeanpierre : «Le mouvement des gilets jaunes a permis à beaucoup d’inventer une parole politique
Dans «In Girum», le professeur de science politique lit l’évolution des mouvements sociaux à partir de l’expérience des gilets jaunes. Il voit s’ouvrir un nouveau cycle de mobilisations, centrées sur l’échelle locale, et où les réseaux sociaux jouent un rôle structurant.

Qu’adviendra-t-il des gilets jaunes ? Si l’été n’a laissé sur les ronds-points que quelques irréductibles (lire Libération des 27 et 28 juillet),ils sont attendus à Biarritz ce week-end pour le contre-sommet du G7. Impossible de prédire si la mobilisation reprendra de l’ampleur à l’occasion de la réforme des retraites, du premier anniversaire du mouvement, le 17 novembre, ou lors des municipales. Mais l’incertitude sur l’avenir n’empêche pas de réfléchir à ce que ce mouvement social révèle des nouveaux modes de mobilisation et de contestation. C’est ce que fait Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris-VIII, dans son essai In Girum. Les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, en librairies le 29 août). S’appuyant sur les premiers travaux d’analyse menés «à chaud», il voit dans le mouvement des ronds-points l’indice d’une «relocalisation» des mobilisations citoyennes, dont les préoccupations porteraient désormais en priorité sur les questions liées à la sphère de la «reproduction» : l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, de l’écologie au logement et à l’éducation.

D’après vous, nous entrons avec les gilets jaunes dans un nouveau cycle de mobilisations. Pourquoi ?

Il n’y a pas de rupture nette : en France, on a cru après 1968 à la mort des institutions du mouvement social comme les syndicats, or elles sont toujours présentes, quoique fragilisées. En revanche, si on inscrit les gilets jaunes dans une séquence qui inclut la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nuit debout, le mouvement des places aux Etats-Unis, en Espagne ou en Grèce, on observe des glissements qui permettent d’envisager le début d’un nouveau cycle. Ce sont des mouvements d’échelle locale qui concernent des groupes sociaux différents. Ces luttes locales se multiplient, laissant supposer une relocalisation de la politique. Seront-elles assez solides pour se développer et tenir ? C’est la question.

La nouveauté réside-t-elle dans les cadres théoriques ou dans les conditions pratiques de la mobilisation ?

L’un des paris du livre, qui ne porte pas strictement sur les gilets jaunes mais raisonne à partir de ce mouvement, c’est justement de mettre en rapport deux tendances. La première est plutôt d’ordre pratique, il s’agit des formes effectives prises par la politisation locale : la façon dont les ronds-points ont été investis en est le meilleur exemple, c’est l’élément d’originalité et de nouveauté du mouvement plus que les émeutes des centres-villes. La seconde tendance est d’ordre théorique, et renvoie à la façon dont la commune et le local ont été pensés comme des échelles privilégiées de l’action politique, chez le théoricien anarchiste Murray Bookchin, lui-même critiqué par le géographe marxiste David Harvey. Ces deux éléments ne devaient pas nécessairement se rencontrer, sauf chez ces quelques intellectuels curieux de ce qui se produisait sur le terrain. Et pourtant, ils se sont bel et bien croisés avec les gilets jaunes, signe que quelque chose s’est produit.

Ce «quelque chose» doit beaucoup aux réseaux sociaux. Est-ce une originalité ?

J’ai un peu analysé les révoltes arabes en 2011, qui n’étaient pas des «révoltes Facebook» : les réseaux de mobilisation préexistaient, et les médias sociaux n’ont été qu’une chambre d’écho, un accélérateur. Inversement, les sociabilités électroniques ont eu un effet structurant pour les gilets jaunes : elles leur ont permis de se sentir légitimes à la participation politique, et ce d’autant plus que l’algorithme de Facebook avait changé quelques mois avant les gilets jaunes pour favoriser les publications issues des amis et connaissances de la sphère locale. C’est d’autant plus important que le taux d’adoption de Facebook dans les foyers des classes populaires et moyennes françaises a été très rapide, jusqu’à devenir la principale source d’information, comme l’a souligné la sociologue Dominique Pasquier.

Vous constatez dans le livre que les revendications liées au travail ont été quasi absentes. Comment l’expliquer ?

Dans leurs propos et leurs revendications, les gilets jaunes ont globalement laissé de côté les problématiques de la production et de l’organisation du travail. Si on raisonne à l’échelle du mouvement, il faut distinguer deux moments : une phase ascendante à partir de novembre 2018, puis une phase de déclin qui débute avec la destruction des abris sur les ronds-points fin janvier 2019. Dans la première période, on observe un des effets quasi miraculeux du mouvement : des divisions très ancrées dans les imaginaires, entre «ceux qui bossent» et «ceux qui ne foutent rien», s’estompent (elles reviendront lors du déclin du mouvement). C’est un moment de découverte et d’intercompréhension entre les fractions basses des classes moyennes et les classes populaires défavorisées. Cela montre que la revendication initiale des gilets jaunes n’est pas salariale, puisqu’elle regroupait, du travailleur précaire au RSA au patron de PME, des personnes aux niveaux de revenus très variables. Il en va de même de la réponse gouvernementale, qui a pris la forme d’une prime et pas d’une revalorisation du smic. La mobilisation était d’abord liée au pouvoir d’achat et aux dépenses contraintes : fiscalité, coût de la vie, des transports, de l’énergie, du logement. C’est la raison pour laquelle la CGT comme de nombreux leaders politiques de La France insoumise ou du NPA ont eu des réticences ou des difficultés à soutenir le mouvement. S’ajoute à cela le fait que le gouvernement n’a pendant longtemps rien demandé au patronat. Pourquoi Emmanuel Macron et son gouvernement ne se sont-ils pas adressés au Medef pour calmer la crise en affirmant que le pouvoir d’achat ne relève pas exclusivement de l’Etat, mais dépend aussi du salaire ? C’est un symptôme de la codépendance de ce gouvernement et du patronat.

Peut-on dire que le rond-point a pris le relais de l’usine ou de l’entreprise comme lieu de politisation ?

Il faut s’accorder sur ce qu’on appelle politisation. Les professionnels de la représentation que sont les politiciens, les journalistes ou les chercheurs ont des présupposés assez forts sur sa définition : ce seraient d’abord des discours, si possible cohérents du point de vue idéologique. Avec une telle conception, on s’interdit de voir d’autres modalités de politisation qui apparaissent pourtant si on regarde ce que les gens ont échangé sur les ronds-points et sur les réseaux sociaux : beaucoup disaient à la fois qu’ils ne s’intéressaient pas à la politique des représentants et qu’ils découvraient la politique. Le mouvement a ainsi eu une fonction d’éducation populaire qui peut être l’une des clés d’explication de sa durée : il a permis à beaucoup d’inventer une parole politique et de se réapproprier les discours politiques des représentants. On les a traduits, discutés, on a construit une compétence politique spécifique. On peut donc parler de politisation, même si cela ne débouche pas sur un discours politique cohérent. D’une certaine manière, le fait que le discours idéologique soit traversé de contradictions, d’incohérences, d’inventaires de revendications à la Prévert, fait partie de la durabilité du mouvement, car on parle de plein de choses sans penser à les unifier.

Avec un attachement aux sujets concrets que l’on entend comparativement peu chez les représentants.

Cette politisation anti-intellectualiste et anti-idéologique a conduit à partager des récits d’expérience quotidienne qui sont en grande partie inaccessibles aux représentants, parce qu’ils ont des expériences vécues totalement étrangères, mais surtout – c’est notable pour les partis de gauche – parce qu’ils ne sont plus en mesure d’avoir accès à cette expérience ordinaire. Un des éléments frappants en lisant les premiers témoignages, c’est l’inquiétude concernant l’avenir. On a beaucoup insisté sur les problèmes du quotidien immédiat, le fait de ne pas joindre les deux bouts, mais on a oublié que ce ne sont pas les plus pauvres qui sont dans le mouvement. En moyenne, ce sont des personnes gagnant environ 1,5 fois le smic. Ce sont aussi souvent des gens qui sont endettés, qui n’ont pas la possibilité d’une ascension sociale pour leurs enfants alors même qu’ils ont un emploi et ne sont pas précaires. Effectivement, cela ne suffit pas, et cette difficulté de projection dans l’avenir pour ceux que j’appelle les «entravés» est un trait important.

Comment le pouvoir s’est-il adapté à cette situation inédite ?

On a noté à juste titre des points communs entre les gilets jaunes et «l’entreprise Macron», comme le «ni droite ni gauche» sur le plan idéologique. Macron s’efforce de détruire ce clivage, et les municipales de l’an prochain permettront de voir s’il bénéficie d’une base locale assez forte pour cela. Chez les gilets jaunes, beaucoup d’électeurs sont capables de voter aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite et, plus encore, de ne pas voter. On constate aussi une défiance partagée vis-à-vis des médiateurs de la politique, journalistes, corps intermédiaires voire élus locaux. Macron dirige un gouvernement très centraliste et vertical, qui a négligé les maires durant une bonne partie du mouvement, et qui n’est donc pas en mesure d’actionner les leviers de médiation habituels. Cela nécessite d’inventer un nouveau type de réponse aux mouvements sociaux. Je fais l’hypothèse que la manière française sera «un peu plus de répression, un peu plus de participation». Cela pourrait d’ailleurs être, plus largement, la forme de gouvernement des mouvements sociaux caractéristique du néolibéralisme autoritaire.

Ce développement de la démocratie participative n’est-il pas une façade, comme on a pu le dire du grand débat ?

Le dispositif du grand débat, avec la non-prise en compte de ce qui se disait hors des thèmes imposés, est apparu aux spécialistes comme une parodie de dispositif participatif. Mais au-delà, on assiste à une multiplication de ces dispositifs. Ce sera un autre enjeu important des municipales : la question n’est pas de savoir si des maires vont rejoindre LREM, mais ce qu’ils vont faire pour être élus par leurs administrés des ronds-points. Vont-ils faire entrer des gilets jaunes dans leurs listes ? Promettre du participatif local pour faire droit à la colère qui s’est exprimée ? Cela engage assez peu, et devrait apparaître dans les programmes. Est-ce que ce sera suffisant ? Pas sûr : il me semble aussi que les mouvements sociaux qui prennent la forme d’assemblées de discussion imposent des formes d’abstraction politique déconnectées des conditions réelles d’existence, tout le contraire de ce que défendaient au départ la plupart des gilets jaunes. Nuit debout est un bon exemple de cette abstraction : c’était un mouvement pour des gens qui voulaient écouter des discours et cartographier des idées. Les tentatives «assembléistes» que l’on observe autour des gilets jaunes risquent ainsi de résorber le mouvement dans la grammaire classique de la gauche, issue de 1968.

Vous abordez l’écologie à la fin du livre. Peut-elle devenir la nouvelle matrice des mobilisations de demain ?

Je ne cherche pas à «verdir» les gilets jaunes. S’ils ne sont pas les «anti-écolos» que l’on a dépeints au début du mouvement, reste qu’ils n’ont pas convergé avec les militants écologistes des marches pour le climat, notamment parce que ces deux groupes sont très différents sociologiquement. Néanmoins, au-delà du seul cas des gilets jaunes, et puisque le travail n’est plus un ressort politique structurant, il n’y a pas mille autres endroits où trouver un élément mobilisateur englobant. Je pense que c’est la «sphère de la reproduction» qui joue déjà et qui jouera ce rôle. Cette notion, issue des pensées marxistes et féministes, désigne l’ensemble de ce qui assure la pérennité de notre espèce, et qui inclut notamment l’alimentation, le logement, le travail domestique, l’éducation, le care, la nature. L’idée que ces combats ne sont pas déconnectés commence à s’imposer.

La ZAD peut-elle fournir un modèle d’action pour les (futurs) militants de cette sphère de la reproduction ?

C’est l’exemple d’une lutte collective dont le projet politique, d’échelle communale, a fait converger les préoccupations autour de la reproduction. A ce titre, la ZAD a été une sorte d’expérience totale. Mais les raisons de son existence ainsi que la sociologie de ses participants aboutissent à une configuration difficile à transposer telle quelle. C’est pourquoi, même s’il y a une proximité entre les cabanes de Notre-Dame-des-Landes et celles des ronds-points, je ne dirais tout de même pas que la ZAD est l’horizon des gilets jaunes. Les politiques autonomes du local restent encore à inventer.

Valentin Lacambre, figure des débuts du Web 1989

Le Monde Enquête : Les débuts mouvementés de l’Internet en France. Par Yves Eudes

Le Web fête ses 30 ans mardi. L’occasion de revenir sur l’avènement de l’Internet en France, des premières « autoroutes de l’information » à la démocratisation du Web dans le pays.

« Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, scientifique au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, présente pour la première fois l’idée du Web. C’est ce système, permettant de publier et organiser l’information à base de documents et de liens, qui démocratise l’usage du réseau Internet, conçu plus tôt. En France, le grand public commence à découvrir Internet en 1994, grâce à des petits fournisseurs d’accès indépendants comme Francenet, Calvanet ou Worldnet, qui proposent des abonnements aux particuliers à des prix raisonnables. Le débit des modems est lent, les services sont embryonnaires, mais l’engouement se confirme rapidement, chez les plus jeunes et les passionnés d’innovations techno-culturelles.

Pourtant, l’Etat et les grandes institutions ne sont pas prêts à accueillir ce nouvel arrivant. En cette même année 1994, Gérard Théry, polytechnicien, ancien patron de France Télécom et père du Minitel, rédige un rapport sur « les autoroutes de l’information » à la demande du premier ministre Edouard Balladur. Le premier chapitre est consacré aux Etats-Unis, animés selon lui par « une ambition mondiale pour le contrôle de la chaîne numérique de l’information », et dont Internet est le fer de lance :

« Le multimédia, l’avènement des nouvelles chaînes de la communication ont déclenché un véritable réveil, une mobilisation sans précédent de l’industrie américaine, qui ne doit pas laisser l’observateur européen indifférent. Ce serait une erreur magistrale de ne voir dans ce bouleversement qu’un effet de mode… L’importance politique et industrielle du projet de “Global Information Infrastructure” proposé par [le vice-président américain] Al Gore ne fait aucun doute : l’objectif américain est très clairement le contrôle du plus grand nombre possible des maillons mondiaux de la nouvelle chaîne numérique de la communication. »

Cela dit, Gérard Théry n’est pas trop inquiet, car il juge sévèrement les performances techniques de l’Internet. Il reconnaît que le réseau américain est doté d’une grande « flexibilité d’extension et de reconfiguration », et que son faible coût d’utilisation est un avantage concurrentiel, mais le verdict final est sans appel : « Son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux », il a prouvé son « inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images », « il ne comporte aucun système de sécurité », « l’acheminement des messages n’est pas garanti », « il n’existe pas d’annuaire des utilisateurs ou des services » ni « aucun moyen de facturation ». Conclusion : « Les limites d’Internet démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial. » Il y a donc de la place pour des initiatives françaises.

« Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet »

Chez France Télécom, l’opérateur historique, qui à l’époque dominait le secteur, la contre-offensive se prépare. Michel Volle, un autre polytechnicien, qui travailla au CNET (Centre national d’études des télécommunications), puis dirigea Eutelis, filiale de France Télécom spécialisée dans les réseaux d’entreprise, se souvient de l’ambiance de l’époque : « Dans ce milieu, personne ne croyait à l’Internet », pour des raisons à la fois corporatistes et culturelles :

« En privé, certains, dont Gérard Théry, préconisaient carrément que l’Etat l’interdise sur le territoire français. »

Le protocole de base d’Internet, TCP/IP, était un rival direct du protocole-maison de France Télécom, le X25, conçu en partie par des ingénieurs français, et adopté dès 1977 pour le réseau Transpac, qui faisait fonctionner le Minitel et les réseaux d’entreprises en France : « X25 est mieux sécurisé que l’IP », explique Michel Volle.

« C’est un protocole plus “pur” et plus carré, même s’il est aussi plus complexe et plus coûteux. Avec le X25, l’intelligence est dans le réseau, les logiciels importants fonctionnent dans les commutateurs. Les fichiers sont tronçonnés, mais tous les tronçons empruntent le même chemin, dans le bon ordre. A chaque commutateur, le fichier est reconstitué, validé, puis redécoupé. En bout de course, le terminal se contente de recevoir le fichier prêt à l’emploi. L’opérateur de télécom reste le maître du jeu. »

Au contraire, sur Internet, les tronçons de fichiers empruntent des routes différentes de façon hasardeuse, et arrivent au destinataire dans le désordre : « Avec Internet, l’intelligence est dans l’ordinateur final, qui doit recomposer le message. Il faut de bons fabricants d’ordinateurs, mais l’opérateur télécom est ravalé au rang de prestataire secondaire. » Pour concurrencer le TCP/IP, France Télécom lança même un nouveau protocole conçu pour le multimédia, et tenta en vain de l’imposer pour les services d’annuaires téléphoniques en ligne.

Plus généralement, pour un ingénieur français formé dans les grandes écoles de la République, l’Internet de 1994, décentralisé, coopératif et anarchique, apparaissait comme un bricolage d’amateur, construit par des étudiants américains hédonistes et rebelles, des chevelus fumeurs de cannabis… En outre, en tant qu’opérateur historique, France Télécom était très attaché au mode de facturation classique, c’est-à-dire au temps passé. L’abonnement forfaitaire pour la connexion et la gratuité des services semblaient irrationnels et ruineux.

Wanadoo, poisson pilote

En mai 1996, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. | QUENTIN HUGON / LE MONDE

Les réticences étaient d’autant plus fortes que la France se considérait comme un leader mondial en matière de réseaux informatiques grâce au Minitel, une réussite sans équivalent. La construction du Minitel avait coûté cher, et son adoption avait pris du temps, mais désormais, la partie était gagnée. Il semblait donc ridicule de délaisser un outil national efficace et rentable, au profit d’un système étranger, incertain, incontrôlable, sans modèle économique clair et sans garantie de qualité de service.

« En octobre 1995, alors que je dirigeais la filiale Eutelis, se souvient Michel Volle, j’ai rédigé un rapport montrant qu’en fait, Internet était prometteur : son protocole simple et rustique était résilient etfacilement adaptable. Ses coûts de fonctionnement allaient baisser, il pourrait bientôt supporter le haut débit et la vidéo. » Aussitôt, un responsable de France Télécom l’invite à déjeuner :

« Il m’a dit que je ne pouvais pas rivaliser avec le Minitel, qui rapporte 9 milliards de francs par an. »

Peu après cet entretien, Michel Volle est sanctionné pour son audace : « Ma petite filiale a été délaissée, puis fermée. » France Télécom tenta même d’exporter le Minitel aux Etats-Unis, en coopération avec l’opérateur régional US West. Quelques caisses remplies de terminaux Minitel arrivèrent ainsi dans la Silicon Valley, mais ils ne furent jamais déployés.

Les choses bougent peu à peu. En mai 1996, quatre ans après le premier fournisseur d’accès associatif et deux ans après les prestataires commerciaux, France Télécom se lance dans la vente de connexion Internet et la fourniture de services, y compris un moteur de recherche, à travers sa nouvelle filiale Wanadoo. Selon l’informaticien Laurent Souloumiac, un ancien de Wanadoo, « la direction a acceptéde créer un poisson pilote, mais elle était persuadée que l’Internet en France resterait limité, que son usage ne deviendrait jamais massif ». Philippe Dewost, membre de la petite équipe technique qui créa Wanadoo, est plus positif : « La décision avait été prise au plus haut niveau, grâce à la persévérance d’un ou deux dirigeants très actifs », plus visionnaires que leurs collègues.

En fait, la France ne manquait pas d’ambition, mais elle espérait maîtriser et diriger la montée en charge des « autoroutes de l’information ». Hugues Ferrebœuf, qui fut cadre supérieur chez France Télécom jusqu’en 2000 avant de passer chez British Telecom, explique que les responsables français voulaient promouvoir une politique industrielle coordonnée à l’échelle européenne, afin de créer un grand groupe capable de rivaliser avec les Etats-Unis : « L’idée était de ralentir l’implantation d’Internet, pour donner aux industriels européens le temps de rattraper leur retard technologique. » Mais selon lui, la France perdit cette bataille décisive :

« A Bruxelles, les partisans de la concurrence pure et dure, menés par les Britanniques, ont triomphé, et empêché l’émergence d’une politique industrielle européenne dans ce secteur. Chaque acteur télécom est resté confiné sur son territoire national. »

Le cybercafé et le secret de Mitterrand

Au niveau politique, la volonté de l’Etat français de contrôler et d’encadrer le développement l’Internet va se traduire par une série de mesures répressives. François Fillon, ministre des télécoms du gouvernement Juppé de 1995 à 1997, incarne à lui seul l’ambivalence et les contradictions des autorités. A titre personnel, le jeune ministre se considérait comme un passionné de nouvelles technologies. Il se rendait parfois dans un cybercafé parisien pour rencontrer des journalistes et des geeks. Assis sur un coin de table, un verre à la main, il leur racontait des anecdotes sarcastiques sur l’aveuglement des patrons de France Télécom.

Pourtant, l’essor d’Internet place très vite le gouvernement dans des situations inédites, qui lui semblent intolérables. En janvier 1996, huit jours près la mort de François Mitterrand, le docteur Claude Gubler, qui fut le médecin de l’ancien président pendant quinze ans, publie un ouvrage intitulé Le Grand Secret. Il révèle que son patient souffrait d’un cancer depuis le début de son premier mandat en 1981, que son état avait été soigneusement caché au pays, et que les bulletins de santé publiés pendant quatorze ans par l’Elysée étaient tous mensongers. Deux jours plus tard, à la demande de la famille de Mitterrand, la justice ordonne l’interdiction de la vente du livre. L’affaire semble réglée, mais c’est compter sans l’Internet. A Besançon, le propriétaire d’une crêperie transformée en cybercafé, Pascal Barbraud, 40 ans, décide de scanner les pages du Grand Secret et de les publier sous forme de photos sur son site.

En quelques jours, plus de 120 000 internautes réussissent à se connecter et à lire des extraits du livre. Des millions d’autres n’y parviennent pas, car le serveur de la crêperie est saturé : il enregistre jusqu’à 192 requêtes par seconde. Très vite, des militants de l’Internet libre et des universitaires de divers pays, dont les Etats-Unis, republient le livre sous un format plus lisible à partir de serveurs étrangers, hors d’atteinte de la justice française, mais accessibles par les internautes français.

Brutalement, on comprend qu’Internet vient de changer la donne, en instaurant un nouveau rapport de force entre l’Etat et les citoyens. Impuissante, la justice décide de se venger par un moyen détourné. Le procureur de Besançon découvre qu’un an et demi plus tôt le tribunal de Nanterre avait condamné Pascal Barbraud pour abandon de famille et non paiement de pension alimentaire. Deux jours après la publication en ligne du Grand Secret, il est arrêté et incarcéré pour trois mois. En octobre, l’interdiction du livre du docteur Gubler est confirmée en appel – mais Le Grand Secret circule toujours librement et gratuitement sur Internet.

La création de sites web soumise à autorisation

Pendant ce temps, le gouvernement prépare une nouvelle loi sur les télécoms. Le ministre François Fillon y ajoute un amendement prévoyant notamment la mise en place d’un Conseil supérieur de la télématique (CST). Cet organisme, rattaché au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), serait doté de pouvoirs étendus en matière de contrôle du contenu de l’Internet – l’objectif étant d’obliger les fournisseurs d’accès à censurer les contenus violant les lois françaises, sur dénonciation de particuliers, sans intervention d’un juge. Ce texte, très critiqué par les défenseurs de la liberté d’expression, est voté par le Parlement, mais annulé dès juillet 1996 par le Conseil constitutionnel.

Malgré ce revers, le CSA tente de rester dans le jeu. En s’appuyant sur une loi datant de 1986, il va tenter d’obliger les créateurs de sites Web à déposer une demande préalable auprès de ses services et du procureur de la République – comme s’il s’agissait de stations de radio ou de télévision. La majorité des créateurs de pages web décidèrent de passer outre (en fait, beaucoup ignoraient l’existence de cette obligation) mais il faudra attendre l’an 2000 pour qu’elle soit officiellement annulée.

Après l’échec du CST, le gouvernement repart à l‘attaque en 1997, avec la rédaction d’un rapport d’experts venus du Minitel, baptisé « Charte de l’Internet ». A nouveau, ce texte prévoit la création d’un « Conseil de l’Internet » composé de professionnels du secteur, chargé d’assurer l’autorégulation de l’Internet français, c’est-à-dire de faire la police pour supprimer les contenus illicites, y compris ceux qui sont hébergés à l’étranger. L’idée implicite était d’ériger une frontière technique et juridique séparant la portion française de l’Internet du reste du réseau planétaire – une ligne Maginot, disaient ses détracteurs. Seule concession, il était prévu que les sites de presse échappent à ce contrôle. Le rapport, remis au ministère des télécoms en mars 1997, est enterré après la victoire des socialistes aux élections législatives de mai et l’arrivée de Lionel Jospin comme premier ministre.

L’Etat français a aussi tenté de freiner l’usage de la cryptologie – c’est-à-dire de logiciels permettant de chiffrer un message afin de le rendre illisible, sauf pour le destinataire prévu. Un décret de 1986, renforcé par une loi en 1990, interdisait strictement aux entreprises et aux particuliers d’utiliser des logiciels de chiffrement, considérés comme du« matériel militaire » – une loi d’une sévérité unique en Europe occidentale. L’objectif officiel était de permettre à la justice d’intercepter les communications des mafias et des terroristes, comme pour le téléphone. Or, le chiffrement des messages est aussi le seul moyen efficace pour protéger la vie privée des particuliers contre les surveillances de toutes sortes, publiques et privées, et pour sécuriser les transactions financières et le commerce électronique. L’Etat se retrouva donc face à une alliance inattendue entre les militants libertaires de l’Internet et les milieux d’affaires prêts à investir dans l’Internet commercial en France.

En pratique, les autorités laissaient les pionniers du Net et les professionnels des réseaux utiliser des logiciels de chiffrement puissants comme le PGP (Pretty Good Privacy), venu des Etats-Unis : tant que le grand public n’y avait pas accès, le problème restait mineur. Mais en février 1995, le militant de l’Internet libre Stéphane Bortzmeyer, alors administrateur-réseau du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), lance le débat en publiant dans Le Monde une tribune intitulée « Pour une libéralisation du chiffrement en France ». L’effet est immédiat :

« Aussitôt, mon chef de service a reçu un coup de téléphone d’un haut responsable, qui lui a expliqué qu’il ne devait pas laisser ses employés écrire des choses pareilles. »

L’article du Monde déclenche une polémique, car des juristes et des hauts fonctionnaires, aidés par des intellectuels, souhaitent le maintien du statu quo. Le scientifique et futuriste Joël de Rosnay déclare dans Libération :

« Il n’est pas concevable qu’une personne privée dispose de moyens quasi militaires. (…) Ma vie privée oui, mais pas à n’importe quel prix. »

Pourtant, l’offensive conjuguée des militants libertaires et des patrons d’entreprises du numérique porte ses fruits. En 1996, le gouvernement imagine un premier compromis, qui s’avérera impraticable : le chiffrement est autorisé à condition de ne pas être trop puissant (clés de 40 bits au maximum) – un nouvel exemple de l’ambiguïté des autorités face au nouveau monde numérique. En outre, les clés de chiffrement devront être déposées auprès d’un « tiers de confiance », organisme indépendant qui pourra les remettre à la police en cas de besoin. La France reste ainsi en retard sur ses voisins européens, mais cette situation ne dure pas. En 1999, le gouvernement va desserrer en partie ces contraintes, qui de toute façon n’étaient que partiellement respectées.

L’argument militaire sera utilisé une dernière fois lors de l’apparition des premiers routeurs Wi-Fi, juste avant l’an 2000. En France, les fréquences radio utilisées par le Wi-Fi étaient dévolues à l’armée. Certains fonctionnaires tentèrent donc d’interdire la vente de ces appareils aux particuliers, au nom de la sécurité nationale. Mais ce baroud d’honneur ne résista pas à l’engouement du public, et le gouvernement modifia ses règlements.

Lionel Jospin enterre le Minitel

Lionel Jospin a poussé France Télécom à abandonner le Minitel au profit d’Internet.

L’arrivée inopinée de l’Internet dans les campagnes électorales françaises a également donné lieu à des crispations. Le Monde en fit l’expérience. Dans la semaine précédant une élection, il était interdit de publier des sondages d’opinion, pour ne pas influencer indûment les électeurs. En revanche, on pouvait effectuer des sondages, à condition que les résultats soient communiqués uniquement à quelques privilégiés – leurs commanditaires, publics et privés. Bien entendu, des médias étrangers, notamment belges et suisses, hors d’atteinte de la loi française, ainsi que des universités de divers pays, se faisaient un plaisir de les publier. Dans le passé, ces diffusions avaient très peu d’impact sur le public français, mais depuis l’avènement de l’Internet, elles étaient disponibles en quelques clics.

Peu avant les élections législatives de mai 1997, Le Monde publia des liens vers des sites étrangers affichant les résultats de sondages qui donnaient la gauche gagnante. Aussitôt, le journaliste auteur de l’article reçut un appel téléphonique d’un conseiller d’Etat, qui lui demanda poliment des explications complémentaires. Puis, quelques jours après cette conversation courtoise, le journaliste et le directeur du journal reçurent une convocation de la police en vue d’interrogatoire, pour publication illicite de sondages. A noter que les autorités avaient le sens de la hiérarchie, même à l’égard des prévenus : pour entendre le directeur, les policiers se déplacèrent jusqu’au Monde, tandis que le journaliste de base dut se rendre au commissariat. Là, il tenta d’expliquer la différence entre un lien hypertexte et un article de presse, sans grand succès. Cette affaire n’eut pas de suite, car le nouveau gouvernement issu des élections décida de l’oublier.

Plus généralement, en ce qui concerne l’Etat, le premier virage date d’août 1997. Le premier ministre Lionel Jospin, qui s’était entouré d’une équipe de jeunes experts du numérique, se rend à l’université d’été de la communication d’Hourtin (Gironde), pour y faire un discours intitulé « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information ». Il constate que la France accumule les retards dans ce secteur, alors qu’elle possède de nombreux atouts. Puis il exhorte les responsables à cesser de « stigmatiser les transformations en cours, diaboliser la technologie, ou, à l’inverse, feindre d’ignorer l’ampleur de cette évolution, autant d’attitudes qui traduiraient un aveu d’impuissance ». Enfin, il brise un tabou :

« Le Minitel, réseau uniquement national, est limité technologiquement, et risque de constituer progressivement un frein au développement des applications nouvelles et prometteuses des technologies de l’information. Je souhaite donc que France Télécom (…) favorise la migration progressive du très vaste patrimoine de services du Minitel vers Internet, pour laquelle l’administration devra montrer l’exemple. »

Le service public, légitimiste, reçoit le message. Peu après, les patrons de France Télécom se mettent à qualifier leur entreprise de « Net Company ».

L’affaire Estelle Hallyday

Les partisans d’un contrôle étatique du contenu de l’Internet ne renoncent pas, et transportent leur combat sur le terrain judiciaire. Leur objectif est de convaincre la justice que si l’auteur d’une publication illicite ne peut pas être identifié ou appréhendé, les prestataires techniques (hébergeurs, fournisseurs d’accès) doivent être tenus pour responsables et contraints de bloquer le contenu incriminé. Dès 1996, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) lance une procédure contre des propos antisémites et racistes publiés notamment sur des sites étrangers, en assignant en justice neuf fournisseurs d’accès. Le juge déboute l’UEJF en première instance, notant que « la liberté d’expression constitue une valeur fondamentale, dont les juridictions de l’ordre judiciaire sont gardiennes… », mais il faudra attendre 1999 pour que les fournisseurs d’accès bénéficient d’un non-lieu.

L’année suivante, l’UEJF porte plainte cette fois contre un compositeur-interprète indépendant, Jean-Louis Costes, dont les paroles de chansons, souvent délirantes, contiennent des propos jugés racistes – si on décide de les prendre au premier degré (« Livrez les blanches aux bicots »). Dans la foulée, elle réclame aussi des dommages et intérêts à l’hébergeur du site, la société AlternB, déjà célèbre sur le réseau car elle est le principal hébergeur coopératif et non marchand de l’Internet français.

AlternB est l’œuvre d’un pionnier de l’Internet français, Valentin Lacambre, qui, dès 1991, eut l’idée de créer un service inédit permettant d’accéder à Internet via un service Minitel payant, 3615 Internet.L’année suivante, il ouvre son service d’hébergement libre, gratuit et anonyme. Très vite, AlternB héberge des dizaines de milliers de sites de toutes sortes : « Pour la première fois, se souvient Valentin Lacambre, je donnais la possibilité à n’importe qui de publier n’importe quoi, alors les gens ne se sont pas privés. Cela dit, cette première salve de l’Internet français venait surtout d’un public d’intellos libertaires, il n’y a pas eu trop de dérives. »

Alors que l’affaire Costes s’éternise, Valentin Lacambre subit en 1998 une autre attaque, plus dévastatrice. Un internaute anonyme affiche sur un site hébergé par AlternB des photos vieilles de dix ans, montrant la starlette Estelle Hallyday nue. Ces images avaient déjà été publiées dans la presse people, mais Estelle Hallyday s’estime victime d’un préjudice grave et porte plainte contre AlternB – sans se préoccuper de savoir qui est l’auteur du site incriminé. Or, le service est anonyme, mais ses ordinateurs recueillent des données permettant de retrouver l’auteur d’un site, en cas de besoin.

Quand la justice s’empare de l’affaire, Valentin Lacambre doit fermer provisoirement ses serveurs, car le juge refuse de lancer une recherche sur l’auteur du site. AlternB reçoit alors le soutien de nombreuses associations, du Parti socialiste au pouvoir, des communistes, des Verts, et même de l’ancien ministre de droite Alain Madelin. L’affaire est évoquée au Sénat et à l’Assemblée nationale, mais rien n’y fait. En l’absence de lois claires, le tribunal estime que l’hébergeur est responsable des contenus publiés par ses utilisateurs même s’il n’a pas les moyens de tout contrôler, et condamne AlternB à verser 405 000 francs à Estelle Hallyday (qui se contentera finalement de 70 000 francs). Aussitôt, c’est la curée : « Une armée de jeunes avocats me sont tombés dessus », se souvient Valentin Lacambre.

« Tous avides de se faire un nom dans ce nouveau secteur en vogue, ou de créer une jurisprudence. J’étais la proie idéale : jeune, pas très riche, pas très doué pour me défendre… En quelques semaines, j’ai reçu quatorze assignations venant de partout, y compris de la RATP, à cause d’un site où quelqu’un avait écrit que les bus de la petite ceinture étaient des promène-couillons. »

Incapable de faire face, il ferme AlternB définitivement en juillet 2000, après le vote d’une loi établissant la responsabilité des hébergeurs dans ce genre d’affaire : « Cet article sera annulé par le Conseil constitutionnel, mais pour moi c’était trop tard. » Pendant ce temps, grâce à la publicité médiatique autour de l’affaire, les photos d’Estelle Hallyday se sont largement répandues dans le monde entier. En 2000 puis 2002, l’Union européenne émet des directives limitant la responsabilité des prestataires techniques, qui ne seront transposées dans le droit français qu’en 2004.

Crispations autour du « .fr »

De leur côté, l’UEJF et la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) reprennent leur croisade, en lui donnant une dimension internationale. En 2000, elles attaquent le service américain Yahoo, qui propose des objets-souvenirs datant du IIIReich sur son site de vente aux enchères. Yahoo est condamné en France, mais un tribunal californien juge que cette décision est nulle et non avenue aux Etats-Unis. L’Amérique confirme sa suprématie sur le réseau.

Entre-temps, Valentin Lacambre s’était lancé, avec quatre partenaires, dans une nouvelle aventure : la création de Gandi, un bureau indépendant d’enregistrement de noms de domaine (en « .org », « .net » et « .com »). Le commerce des noms de domaine, essentiels pour le développement de services web, devient alors un nouveau champ de bataille.

Dans les années 1990, la vente des domaines en « .fr » (en fait, des blocs d’adresses IP dévolus à la France par les Etats-Unis) était assurée par l’Inria (Institut national de recherche en informatique et automatique). En 1997, cette tâche est transférée à un nouvel organisme baptisé Afnic (Association française pour le nommage internet en coopération), gérée par des professionnels venus de l’Inria, qui conserve un siège au conseil de l’association.

Comme l’Inria, l’Afnic applique une politique ultra-restrictive, très inhabituelle dans le monde occidental. Pour commencer, les particuliers étaient exclus d’office : seules les entreprises et les associations pouvaient prétendre à obtenir une adresse en « .fr ». Le nom devait correspondre exactement à celui de l’organisation, ce qui excluait les noms de marque, de produit ou de secteur d’activité. Les demandeurs devaient prouver leur existence légale et leur propriété du nom en fournissant des documents administratifs.

« TOUT CE QUI N’ÉTAIT PAS SOUS CONTRÔLE ÉTAIT PERÇU COMME UNE MENACE POUR LA SOCIÉTÉ »

Officiellement, l’Afnic souhaitait empêcher les dépôts abusifs ou malveillants, les chantages et les reventes sauvages. Mais pour Stéphane Bortzmeyer, qui rejoignit l’Afnic en 2002, la motivation initiale était plus profonde : « Il s’agissait d’instaurer un contrôle préventif par le haut, selon un modèle hiérarchique classique. Tout ce qui n’était pas sous contrôle était perçu comme une menace pour la société. » Le domaine « .fr » s’en trouva durablement atrophié, et les Français se tournèrent massivement vers les noms de domaine « .com », « .net » et « .org », contrôlés par les Etats-Unis.

Dans ce contexte, l’arrivée de Gandi est un nouvel affront pour les institutions en place : « Pour l’Inria et l’Afnic, se souvient Valentin Lacambre, c’était un choc culturel. Ils nous considéraient comme une officine dangereuse, irresponsable, mue par une idéologie libertaire à l’américaine – et c’était un peu vrai. Quand ils nous croisaient dans des conférences, ils se levaient, devenaient tout rouges et criaient qu’il fallait nettoyer l’Internet des gens comme nous. » Or, Gandi prospère rapidement :

« Notre service était facile à l’emploi, pas cher, sans contrainte. Pour que n’importe qui puisse continuer à dire n’importe quoi sur le Net, il fallait que les gens soient indépendants. Pour nous, la solution était qu’ils possèdent leur propre nom de domaine et puissent changer de prestataire facilement. En fait, nous étions à fronts renversés : l’agence publique menait une politique commerciale vers les entreprises, et le petit Gandi offrait un vrai service public à la population. »

Il faudra attendre 2006 pour que l’attribution du « .fr » soit libéralisée – sauf pour les noms de communes et pour une liste noire de mots grossiers.

Aujourd’hui, Valentin Lacambre ne s’occupe plus d’Internet, devenu trop commercial, trop centralisé et trop surveillé à son goût. Il se consacre à la permaculture et à la biologie végétale, « des technologies non centralisables ».

Continuer la lecture de Valentin Lacambre, figure des débuts du Web 1989

Édouard Claparède. La maison des petits

https://www.unige.ch/archives/aijjr/fonds/mdp/

La Maison des Petits, créée dès 1913 comme école expérimentale et d’application de l’Institut Rousseau.

https://www.unige.ch/archives/

https://www.unige.ch/archives/aijjr/archives/

Les AIJJR : Des ressources documentaires précieuses pour l’histoire de l’éducation et des sciences de l’éducation en Suisse et dans le monde

La maison des petits


 

Martine Valo. Vaches « poubelles» victimes de la « maladie des dechets

« Fil de fer, plastiques, clous, barbelés abandonnés dans les campagnes se retrouvent dans la panse des ruminants, qui peuvent tomber gravement malades.

Les « vaches-poubelles » : c’est ainsi que l’association Robin des Bois a baptisé le phénomène, qu’elle a entrepris de dénoncer. Les images de corps d’oiseaux de mer à l’estomac farci de débris de plastique ont fait le tour du monde. Le supplice des gros animaux terrestres était jusqu’à présent moins connu.

Dans la panse des ruminants peuvent pourtant s’accumuler morceaux de pneus usagés, fils de fer tordus, clous, morceaux de plastique durs, aiguilles cassées, fils barbelés et de clôture. En cause : les canettes jetées au bord des routes que les troupeaux réduisent en miettes, les restes d’emballages abandonnés dans les fermes, des déchets dispersés dans les pâtures ou qui se glissent dans le foin d’ensilage… En broutant, les vaches les ingèrent et peuvent tomber gravement malades.

Interbev, l’organisation interprofessionnelle du bétail et de la viande, publie sur son site une liste non exhaustive de ces corps étrangers susceptibles de déclencher péritonite, péricardite, abcès, fièvres et troubles du comportement. Selon elle, 60 000 gros bovins sont concernés chaque année par cette « maladie des déchets », comme l’appellent les Américains. A l’abattoir, les carcasses des animaux victimes de tumeurs et d’infections sont partiellement ou entièrement détruites. Ce sont autant de pertes pour les éleveurs.

Une parade : l’aimant stomacal

Manifestement, le problème n’est pas nouveau pour eux. Ils ont imaginé une parade, plutôt rustique, afin d’éviter que les déchets métalliques se déplacent dans l’organisme de la vache et y cause trop de dégâts : l’aimant stomacal.

Il n’est pas difficile d’en acquérir sur Internet, de « très puissants » sous forme de barrettes de 5,5 centimètres, vendues de 4 à 5 euros le lot de douze, ou bien encapsulés dans une « cage » de 10 centimètres à 3 euros l’unité. Le guide poussoir, qui permet d’enfoncer l’aimant vers la panse du ruminant via son tube digestif, coûte dans les 30 euros.

« C’est douloureux, et d’autant plus choquant qu’il faut renouveler ces aimants au bout de quelque temps, assure Jacky Bonnemains, président de Robin des bois. Ce n’est pas une solution : les déchets doivent être sortis de l’environnement. »

L’association écologiste a découvert l’ampleur du problème en travaillant sur la question de la résorption des pneus usagés, qu’une directive européenne interdit désormais de mettre en décharge. Voilà une dizaine d’années qu’elle alerte sur cette pollution dans le monde agricole. Considérés jusqu’en 2015 comme « produits de recyclage », ces déchets ne peuvent plus être vendus en tant que tels. Mais ils servent encore, légalement, à maintenir les bâches qui couvrent l’ensilage, d’abreuvoir, de clôture, voire de combustible pendant les manifestations agricoles.

« Le problème est mondial »

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), près de 53 millions de pneumatiques toutes catégories confondues ont été vendus en France en 2017, soit 530 600 tonnes, tandis que le marché mondial s’élève à 1,7 milliard de pneus.

La majorité des pneus usagés sont désormais traités, mais il en resterait environ 800 000 tonnes dans les campagnes. Avec le temps, la gomme se désagrège et la ferraille qu’ils contiennent se disperse dans l’environnement.

« Ces derniers jours, nous avons été contactés par un journal sud-africain, une ONG indienne… le problème est mondial »,témoigne Jacky Bonnemains. Il cite une étude de l’ONG Recycling Netwerk Benelux estimant que 11 000 à 13 000 vaches souffrent de lésions de l’appareil digestif chaque année à cause des déchets ingérés. Environ 4 000 d’entre elles en meurent. » in Le Monde

lien http://lantb.net/figure/?p=5443

Elisabeth Roudinesco. Les psychanalystes ont contribué à leur propre déclin

Dans sa tribune au « Monde », l’historienne s’inquiète de la perte d’aura de la discipline et plaide pour un retour à une psychiatrie dite « humaniste ».

Tribune. « Depuis la mort de Jacques Lacan, en 1981, dernier grand penseur du freudisme, la situation de la psychanalyse s’est modifiée en France. Dans l’opinion publique, on ne parle plus que des psys. Autrement dit, le terme de psychanalyse employé par Sigmund Freud en 1896 pour désigner une méthode de cure par la parole centrée sur l’exploration de l’inconscient, et qui, par extension, a donné naissance à une discipline, n’est plus guère différencié d’un ensemble constitué, d’une part, par la psychiatrie (branche de la médecine spécialisée dans l’approche des maladies de l’âme) et, de l’autre, par la psychologie enseignée à l’université (clinique, expérimentale, cognitive, comportementale, sociale, etc.).

Quant au terme de psychothérapie – traitement fondé sur la puissance du transfert – il est commun à la psychiatrie, à la psychologie clinique et à la psychanalyse. Les écoles de psychothérapie, qui s’en réclament, se sont développées, tout au long du XXsiècle, en de multiples appellations : de 400 à 700 dans le monde. Parmi celles-ci : hypnothérapie, Gestalt-thérapie, analyse relationnelle, thérapies comportementales et cognitives (TCC), développement personnel, méditation, etc. On en trouve périodiquement la liste dans les revues de psychologie. Leur caractéristique est de prétendre apporter le bonheur aux personnes en souffrance.

Souffrances

Soumis à une réglementation depuis mai 2010, les praticiens de ces écoles sont aujourd’hui contraints d’obtenir un diplôme universitaire (master de psychologie clinique) pour utiliser le titre de psychothérapeute. Si ce n’est pas le cas, ils se désignent comme « psycho-praticiens hors cadre ».

Il y a aujourd’hui en France 13 500 psychiatres, 27 000 psychologues cliniciens et environ 5 500 psychanalystes, presque tous titulaires d’un diplôme de psychologue clinicien. Le titre de psychanalyste n’étant pas réglementé, seules les écoles psychanalytiques (régies par la loi de 1901) peuvent se prévaloir d’une formation qui repose sur deux critères : avoir été soi-même analysé puis supervisé par un pair pour mener des cures.

D’après plusieurs statistiques, 4 millions de Français sont en état de souffrance psychique mais seulement un tiers d’entre eux – dont 70 % de femmes – viennent consulter un psy. De nouvelles définitions ont surgi pour qualifier le malaise qui accompagne la crise des sociétés démocratiques, minées par la précarité, l’inégalité sociale ou la désillusion : dépression, anxiété, stress, burn-out, troubles du déficit de l’attention, TOC, désordres bipolaires ou borderline, dysphories, addictions, etc. Ces termes englobent ce qu’on appelait autrefois les psychoses (folie), les névroses (hystérie et autres variantes), les variations de l’humeur (mélancolie), les perversions. Aussi bien ces souffrances sont-elles désormais traitées par des psychotropes prescrits autant par des psychiatres que par des généralistes : anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, consommés de façon extravagante.

Dominée par la psychopharmacologie, la psychiatrie – puissante dans tous les Centres hospitalo-universitaires (CHU) – n’a plus l’aura qu’elle avait par le passé puisqu’elle a abandonné l’approche plurielle et dynamique de la subjectivité – psychique, sociale, biologique – au profit d’une pratique reposant sur une description des symptômes : réduction de la pensée à une activité neuronale, du sujet à un comportement et du désir à un taux de sérotonine. En témoignent les différentes versions du Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux (DSM) qui annexe comme pathologie la condition humaine elle-même : timidité, peur de mourir, crainte de perdre un travail ou un proche, etc. On ne compte plus le nombre de collectifs qui, à coups de pétitions, contestent ce Manuel.

Au cœur de ce dispositif, la psychanalyse est entrée dans une interminable phase de déclin. Elle n’est plus portée par le savoir psychiatrique et n’occupe plus la place qui avait été la sienne en France dans la culture littéraire et philosophique depuis les surréalistes jusqu’aux structuralistes en passant par les marxistes et les phénoménologues. Les ouvrages des praticiens sont rédigés dans un idiome peu compréhensible. Destinés à l’entre-soi, ils ne dépassent pas un tirage de 700 exemplaires. En conséquence, les éditeurs de littérature générale ont fermé ou réduit à la portion congrue les collections de psychanalyse qui avaient fleuri pendant trente ans : Seuil, Gallimard, Aubier, Presses universitaires de France, Payot.

Les classiques – Freud, Melanie Klein, Sandor Ferenczi, Winnicott, Lacan, Dolto, etc. –, diffusés en poche, continuent à se vendre de façon régulière. Du coup – et à quelques exceptions près – la production contemporaine s’est réfugiée chez Erès, maison d’édition toulousaine, fondée en 1980 et dont les ouvrages et les revues – diffusés à moins de 500 exemplaires – s’adressent à un public de professionnels de la santé mentale, de la pédagogie, de la petite enfance. Aussi bien les psychanalystes sont-ils regardés, désormais, non pas comme des auteurs ou des intellectuels, mais comme des travailleurs de la santé mentale.

Répartis en dix-neuf associations où les femmes sont majoritaires, les psychanalystes forment un archipel de communautés qui, bien souvent, s’ignorent entre elles. Ils organisent des colloques, apprécient la vie associative, aiment voyager et vouent une vraie passion à leur métier. L’écart entre les générations s’est accentué au point que toute la clientèle privée est captée par les seniors, âgés de 60 à 85 ans, au détriment des jeunes (30-40 ans) qui travaillent pour de bas salaires, dans des institutions de soins (centres médico-psychologiques, centres médico-psychopédagogiques, hôpitaux de jour, etc.)

Ces derniers ont de grandes difficultés à financer leur cure. Pour se faire connaître du public, ils créent des sites avec photographies de leurs divans et de leurs fauteuils, prix négociables et liste des thérapies possibles. La clientèle se fait rare : la psychanalyse attire de moins en moins de patients. Mais, paradoxalement, l’attrait pour son histoire, pour ses archives et pour ses acteurs est en hausse, comme si la culture freudienne était devenue un objet muséographique au détriment de sa pratique clinique.

Les plus puissantes associations – entre 200 et 800 membres – sont divisées en trois branches : une première (dite freudienne orthodoxe) groupée autour de la Société psychanalytique de Paris (fondée en 1926), une deuxième où se retrouvent toutes les obédiences strictement lacaniennes (créées entre 1981 et 1994) et une troisième, éclectique (1994-2000), qui rassemble toutes les tendances du freudisme.

Attaqués de toutes parts pour leur dogmatisme et leur difficulté à modifier leurs cursus de formation, les psychanalystes ont en outre contribué à leur propre déclin en adoptant majoritairement, depuis 1999, des positions indignes contre le mariage homosexuel, puis en s’affaiblissant dans des querelles interminables sur l’autisme. Humiliés par le succès des immondes brûlots contre Freud, ils ont déserté les batailles publiques, méprisant toute entreprise qui chercherait à les critiquer.

Auteur d’une enquête sur L’Autodestruction du mouvement psychanalytique (Gallimard, 2014), Sébastien Dupont en a fait les frais : « Dès qu’on émet une critique, on tombe sous le joug d’un chantage à l’antifreudisme. »Enfin, nombre de psychanalystes se livrent périodiquement, dans des médias de mauvais goût, à leur sport favori : allonger sur le divan les hommes politiques. Emmanuel Macron est désormais leur cible préférée : « Il n’a pas résolu son œdipe, il a épousé sa mère, il n’a pas de surmoi, il est narcissique. »

Territoire

Pendant des décennies, la psychanalyse a été enseignée dans des départements de psychologie au titre d’une approche psychopathologique du psychisme. Attaché à un enseignement de la discipline hors des écoles psychanalytiques, Roland Gori, aidé par Pierre Fédida (1934-2002), a occupé, jusqu’en 2009, une place majeure dans la formation des cliniciens d’orientation freudienne, notamment par le recrutement d’enseignants-chercheurs au sein de la 16section du Conseil national des universités (CNU). Hélas, ses héritiers n’ont pas réussi, comme lui, à se faire respecter par leurs adversaires, lesquels veulent désormais les chasser de leur territoire, au nom d’une prétendue supériorité scientifique de la psychologie. Et ils profitent de la ­prochaine fusion entre Paris V-Descartes et Paris VII-Diderot pour agir en ce sens.

C’est ainsi que l’UFR d’Etudes psychanalytiques de Paris VII-Diderot, immense bastion freudien fondé en 1971 – 36 titulaires, 270 doctorants, de nombreux chargés de cours, 2 000 étudiants – est désormais menacé de disparition. Trois professeurs de la 16section du CNU ont démissionné de leur poste en affirmant que plus aucune approche dynamique et humaniste n’était possible dans le cadre d’une évolution scientiste de la psychologie (lettre du 21 décembre 2018). Une fois encore, un collectif a dénoncé une tentative de meurtre de la psychanalyse. Une fois encore, des appels au sauvetage se multiplient.

Ne pas désespérer

Il faut dire que si les enseignements cliniques de Paris-VII sont d’un excellent niveau et que des colloques obtiennent un franc succès – comme les EG-psy-radicalisation sur le djihadisme (18 décembre 2017) – il n’en va pas de même des tentatives de « modernisation » de la psychanalyse à coups de « queer » et de « décolonial ». Comment ne pas se tordre de rire à l’annonce d’un tel programme (15 décembre 2017) ? : « Si donc la psychanalyse se positionne comme l’envers de la raison cartésienne (…) dans quelle mesure saisit-elle l’ethnocentricité de ses propres outils ? » Ou encore : « Qu’apporte la considération du genre et de la colonialité à la psychanalyse, dans sa conception des rapports de minorisation et d’altérisation ? »

Il ne faut pourtant pas désespérer quand on sait que des milliers de cliniciens français, formés dans le sérail d’un freudisme intelligent, consacrent leur temps à soigner des enfants en détresse, des malades mentaux en perdition ou des familles meurtries. »