Aurélie Collas. Le Maroc, nouvelle route pour les migrants soudanais


Des migrants s’enfuient après être parvenus à entrer dans l’enclave espagnole de Melilla, le 24 juin. Javier Bernardo/AP

Aurélie Collas, Le Monde

REPORTAGE

CASABLANCA – correspondance

Issam a une main dans le plâtre, des douleurs à l’épaule et une blessure à la tête qui cicatrise lentement. A Casablanca, le Soudanais de 22 ans poursuit sa convalescence, un mois après la tentative de passage en force à Melilla, enclave espagnole dans le nord du Maroc, au cours de laquelle 23 migrants sont morts selon Rabat, au moins 27 selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

De ce drame, Issam ne garde que quelques images violentes. Il se souvient qu’au moment d’escalader le grillage, il a reçu des coups de matraque de la police. Il est tombé puis a été assommé. Lorsqu’il a repris connaissance, on l’a fait monter dans un bus qui l’a envoyé dans le sud du pays. Depuis, il a rejoint Casablanca. Il erre dans les rues avec ses compagnons de route, qui faisaient partie, comme lui, des quelque 1 500 migrants à avoir tenté, le 24 juin, de pénétrer à l’intérieur de la possession espagnole – seule frontière terrestre, avec celle de Ceuta, de l’Union européenne sur le continent africain.

Les associations locales ont pu établir que la majorité d’entre eux étaient des Soudanais. Alors que leur présence au Maroc avait jusque-là peu retenu l’attention, leur nombre ce jour-là a révélé un phénomène nouveau : un changement de route migratoire pour ces ressortissants généralement originaires du Darfour et du Kordofan, deux régions en proie aux conflits. Certains viennent aussi du Soudan du Sud, un pays ravagé par la guerre civile. « La présence de Soudanais au Maroc est assez nouvelle, confirme Hassan Ammari, président de l’association Aides aux migrants en situation vulnérable (AMSV), à Oujda (nord-est). Nous avons vu les premières vagues arriver de la frontière algérienne durant l’été 2021. Auparavant, leur nombre était marginal. »

La plupart ont transité par la Libye. « Historiquement, ce pays limitrophe du Soudan est la voie d’accès des Soudanais pour rejoindre l’Italie en traversant la Méditerranée centrale », souligne Sara Prestianni, de l’ONG EuroMed Droits. Mais les violences croissantes auxquelles sont confrontés les migrants en territoire libyen les ont poussés à emprunter d’autres itinéraires, selon cette spécialiste des migrations. Elle évoque « la forte instabilité politique en Libye, avec des milices qui contrôlent le territoire et pour lesquelles les migrants sont de l’argent liquide, la répression dans les centres de détention, le rôle accru des gardes-côtes libyens, auxquels l’Italie a sous-traité le contrôle des frontières et les interceptions en mer ». Beaucoup se sont donc résolus à effectuer ce grand détour par l’Algérie et le Maroc, incités aussi par le bouche-à-oreille et ballottés de trafiquants en trafiquants.

« Vendus comme des esclaves »

En juin, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Maroc comptait 1 350 demandeurs d’asile et réfugiés soudanais, contre seulement 150 un an plus tôt. A l’inverse, le nombre de migrants soudanais arrivés en Italie, notamment depuis la Libye, a diminué ces dernières années. « En 2018, ils représentaient 7 % des arrivées. Aujourd’hui, ils n’apparaissent même plus dans les dix premières nationalités, observe Sara Prestianni. Leur exemple montre comment le renforcement d’une frontière ne fait que déplacer les routes. En l’occurrence, ces migrants ont dû emprunter un itinéraire plus long, avec toujours plus de dangers. Aux violences qu’ils ont subies dans leur pays et qui leur vaudraient un statut de réfugié s’ajoutent celles du transit, faute de voies légales d’accès au territoire européen. »

Issam a quitté le Darfour en 2018. Il s’épanche peu sur les raisons qui l’ont conduit à l’exode. La mort de ses parents, la solitude, le dénuement. Les dettes de sa famille et la pression des créanciers. Une certaine idée de l’Europe, qui lui semblait être le « continent des droits humains », le « paradis du monde ». Il fait d’abord route vers l’Egypte, puis, faute de pouvoir rejoindre l’Europe à partir de là, poursuit vers la Libye, où les dangers et les violences vont s’enchaîner.

Les trafiquants qu’il avait payés pour traverser la frontière au point de passage de Saloum le conduisent dans le désert, dans une maison gardée par des hommes armés qui lui réclament une rançon et, à défaut de l’obtenir, le soumettent au travail forcé. Il s’enfuit au bout de six mois et rejoint Tobrouk (nord-est). Pour se reconstituer un pécule, il trouve un emploi dans un atelier de soudure. Un an plus tard, il a récolté la somme exigée par les passeurs pour rejoindre l’Italie : 3 000 dinars libyens (600 euros) pour le trajet de 1 250 km vers Tripoli, 8 000 pour la traversée de la Méditerranée.

Sur la route en direction de la capitale libyenne, le pick-up fait une halte à Beni Ulid, à 160 km au sud-est de Tripoli. « Ce n’était pas prévu. Là-bas, j’ai eu très peur. J’ai vu des Africains être vendus comme des esclaves, témoigne Issam. On m’a conduit dans une maison, on m’a demandé 2 000 dinars en menaçant de m’attacher, de me frapper et d’envoyer des vidéos à ma famille pour qu’elle envoie l’argent. » Issam paie et rejoint la côte.

Il prend la mer depuis Zouara, un soir du printemps 2021, sur une embarcation en bois avec quelque 250 migrants à son bord. Les côtes de Lampedusa sont à portée de vue quand le bateau est intercepté par les gardes-côtes libyens. Issam est envoyé en prison, où il restera deux mois. « Tout ce qui s’y passe est inhumain. Les prisonniers meurent de faim, les malades ne sont pas soignés. On est frappés en permanence. » Avec d’autres Soudanais, il forme un groupe pour s’évader. « Un matin, on a forcé la porte. La police nous a tiré dessus, il y a eu des morts. »

Après la prison, il est mis sur la piste de la route de l’ouest par des passeurs. Il les paie 4 000 dinars libyens pour la traversée de l’Algérie. En une dizaine de jours, il atteint la ville frontalière de Maghnia, l’un des principaux points de départ des migrants vers le Maroc. Issam est conduit dans un « ghetto », une maison de clandestins où on lui demande encore 150 euros pour franchir la frontière. Il y parvient à la deuxième tentative.

Une enclave de plus en plus militarisée

Avec, d’un côté, le fossé algérien et, de l’autre, la barrière marocaine, « cette frontière est un passage compliqué », souligne, sous couvert d’anonymat, un travailleur humanitaire au Maroc qui connaît bien les flux dans cette région : « Les migrants passent souvent par la montagne. Ils peuvent êtredépouillés,arrêtés par la police algérienne ou par la police marocaine, qui les renvoie en Algérie. Certains sont enrôlés dans du trafic de drogue pour servir de mules. »

A Oujda, côté marocain, ces rescapés retrouvent les refoulés de Ceuta et Melilla. Ils tentent de survivre dans les rues. Certains trouvent refuge dans l’église de la ville, d’autres sont conduits dans des « foyers ghettos » où « ils sont logés mais doivent payer un droit dit “de communauté” », poursuit notre source : « Si vous ne payez pas, vous ne sortez pas. On a tout vu, de la violence, des menaces de mort… » De peur d’être arrêtés, d’autres rejoignent Casablanca ou Rabat, ou bien s’installent dans les campements du massif forestier du Gourougou, près de Melilla, refuge précaire depuis des années pour de nombreux migrants. Ils attendent la prochaine tentative de passage de la frontière de l’enclave espagnole, qui, avec ses trois clôtures grillagées et de plus en plus militarisée, est devenue difficilement franchissable au fil des ans.

A Casablanca, Issam attend d’être rétabli. Il reprendra alors la route vers Melilla ou Ceuta. Le Maroc n’est pas pour lui un pays d’installation. « Ici, on dort dans la rue. On n’a pas de papiers, pas de travail. Il n’y a aucun avenir possible. Dans mon pays, c’est la guerre. » Tenter encore de rejoindre l’Europe ? « Je n’ai pas le choix », lâche-t-il dans un soupir de désespoir. Même au péril de sa vie. « J’essaierai autant de fois qu’il le faudra. »