Pascale Krémer. Les nouveaux rois du pétrole

In Le Monde du jour
« Produire leur propre électricité les a longtemps fait passer pour des dingues. Mais face à l’augmentation du prix de l’énergie, les habitants des maisons autonomes font désormais des envieux. Leur mode de vie sobre, qui séduit 100 000 foyers en France, gagne du terrain, même en ville

Les Richart vivent dans un luxe rare. Celui de ne rien payer, ou presque, de l’énergie dont dispose leur confortable maison de Prunet, tout près d’Aurillac (Cantal). La pièce à vivre du rez-de-chaussée baigne dans une douce ambiance, en ce froid et humide matin d’avril. Les ordinateurs sont allumés, des problèmes mathématiques se résolvent sur une table basse jouxtant le canapé, tandis que mijote le déjeuner. Bénédicte et Rémi Richart vont et viennent entre le coin cuisine et leurs trois garçons, âgés de 6 à 14 ans.

« Les visiteurs nous disent : “Votre mode de vie, en fait, c’est accessible” », dit en souriant la mère de famille, naguère professeure des écoles. Soleil, vent et bois apportent les kilowatts et la chaleur nécessaires à ces 200 mètres carrés et dépendances, avec pour toute facture un abonnement mensuel de 20 euros au fournisseur d’électricité verte Enercoop et 200 euros annuels de bûches bientôt supprimés par l’achat d’un petit bout de forêt.

C’est en 2004 que Rémi Richart a pris le chemin de l’autonomie, dégoûté de « l’argent brassé sans éthique ». Alors informaticien, ce tranquille échalas au regard azur et polaire assortie démissionne du milieu bancaire, se plonge dans des lectures peu réjouissantes sur l’état de la planète, en ressort persuadé de l’effondrement à venir. Alors il se forme à l’installation de panneaux solaires puis, en famille, lance la rénovation écologique d’un vieux corps de ferme qu’il pense en « îlot écorésilient ». Attention ! « Pas en autarcie survivaliste. Dans le partage et l’entraide, à l’échelle du village. »

Rémi Richart isole sérieusement la bâtisse, avec force argile, chanvre, liège. Il récupère pour trois sous des panneaux solaires thermiques et photovoltaïques trop vite mis au rebut, qu’il installe sur le toit de la grange, plein sud, ainsi qu’une petite éolienne. Un parc de quarante batteries (« à 9 000 euros l’ensemble, en nickel-fer, peu polluantes », précise-t-il) complète le dispositif, ainsi que les chaudières et cuisinière à bois, le poêle de masse, le four solaire fabriqué maison… Technologie, débrouille et sobriété se combinent, faisant jusqu’ici du raccordement au réseau électrique une inutile roue de secours.

Et notre hôte d’ouvrir, à l’extrémité nord du salon, les portes du frigo naturel qui, l’hiver, remplace l’électrique : un grand placard encastré dans le mur, rafraîchi par l’air extérieur. « Ça ressemble aux anciens garde-manger, admet-il, l’isolant en plus. » Sur des étagères proches sont stockés fruits et légumes en bocaux, séchés ou lactofermentés : le congélateur est trop gourmand en électricité. De même que le grille-pain ou la tronçonneuse, réservés aux beaux jours. « Dès qu’on utilise les énergies renouvelables, les habitudes se modifient assez profondément,poursuit-il. On se reconnecte avec la nature. Il fait soleil ? Les batteries sont pleines, je peux cuire mon pain au four électrique plutôt qu’au four à bois. »

Surdimensionnée pour venir en aide aux voisins, le cas échéant, l’installation de 12 mètres carrés de panneaux solaires rend à ce stade inutile la machine à laver à pédales stockée dans une remise. Son équivalent électrique et le lave-vaisselle consomment peu, directement alimentés par l’eau chaude des panneaux thermiques ou de la chaudière à bois. Pour la cuisinière à gaz, qu’ils possèdent aussi, la construction d’un mini-méthaniseur se profile. L’achat d’une petite voiture électrique d’occasion, aussi. Car Rémi, dont c’est désormais le métier, sillonne la France pour accompagner des foyers vers l’autonomie.

La famille Richart accueille aussi des stagiaires à Prunet, a publié un livre (La Maison résiliente, avec Didier Flipo, Terran, 268 pages, 20 euros), passionne sur YouTube (556 000 vues en un an pour un reportage de la chaîne « L’ArchiPelle »)… Feuilletant son cahier de clientèle, le chantre de l’autonomie solidaire (dont la propriété, sur 3 000 mètres carrés de terrain, est également suffisante en eau et productrice de fruits, légumes et œufs) témoigne d’une demande qui « explose actuellement » sur la question énergétique :« Les gens sentent que le système est fragile, qu’il y aura des coupures, et ne veulent plus dépendre des fluctuations de prix. Ils savent que d’ici à dix ans, soit ils devront travailler comme des fous pour payer leurs factures, soit ils produiront eux-mêmes. »

Les « sans-facture » d’énergie, nouveaux rois du pétrole. Face à la flambée, réelle comme anticipée, des prix de l’électricité, du gaz et du fioul, la quête d’autonomie se diffuse. Les pionniers s’en amuseraient presque si les temps qui s’annoncent ne rendaient leur triomphe amer. Les Baronnet en tête, Patrick et Brigitte, partis de Paris au milieu des années 1970 pour aménager une maison à Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique) avec 12 mètres carrés de panneaux photovoltaïques, 4 mètres carrés de chauffe-eau solaire, une éolienne bricolée, un poêle à bois doté d’un bouilleur chauffant l’eau l’hiver… Vingt-sept années sans facture d’électricité plus tard, Patrick Baronnet le voit : « On fait envie, dans notre sobriété heureuse. » Cent mille visiteurs et stagiaires déjà reçus, pourtant il lui faut encore en refuser. « Les copains étudiants me prenaient pour un rigolo. Cinquante ans après, c’est moi qui donne des cours, même dans les facs ! »

Depuis peu, les questions ont changé. « Quand je parlais d’autonomie solaire, au début, on me disait : “Mais qu’est-ce que tu vas chercher ?” Maintenant les gens sont envieux. Quand on parle des prix de l’électricité, ils me demandent : “Du coup, toi, tu t’en fous ?” », se remémore Pierre Ferri-Pisani, tailleur de pierres à Saint-Michel-l’Observatoire (Alpes-de-Haute-Provence), sans raccordement au réseau électrique. Ni gloriole. « Je culpabilise un peu vis-à-vis des autres… »

Le montant de la dernière facture a marqué, alors les oreilles se tendent, les formations sont prises d’assaut. Il y a cinq ans, Brian Ejarque, logisticien en événementiel trentenaire, quittait son studio parisien « trop cher » pour un cabanon du Tarn amélioré avec kits de panneaux solaires, cuisinière à bois, four solaire extérieur. Au prix d’un confort rudimentaire, Brian, qui récupère aussi l’eau, se passe de tout « cordon ombilical » – hormis la connexion Internet. Et clame son « sentiment de liberté » : « J’ai payé mes six panneaux photovoltaïques 4 300 euros mais c’est pour trente ans, je sais que la facture ne passera pas de 100 à 115 euros dans six mois. » Il n’est pas près d’oublier ce jour où il a quitté son bureau à la Défense. « J’ai été perçu comme un fou, en échec social. Aujourd’hui c’est tout le contraire. Je suis dans le bon. Des voisins s’inspirent, des amis sont venus s’excuser… »

Les reportages sur des expériences similaires, partout en France, qu’il présente sur sa chaîne YouTube « L’ArchiPelle » (214 000 abonnés), dépassent les 15 millions de vues. « Dont 680 000 vues rien qu’en mars, avec la guerre en Ukraine, précise-t-il. Les gens ont peur que l’énergie devienne un bien pour les riches… » Même « dynamique incroyable » perçue par Tristan Urtizberea, 32 ans, ingénieur qui, depuis 2019, s’est mis au service des aspirants à l’autonomie énergétique. « Après le Covid, l’Ukraine, les rapports du GIEC,énumère l’auteur de Produire son électricité (Ulmer, 128 pages, 15,90 euros), le futur est incertain, instable. Le citoyen se sent démuni, il ne sait pas quels seront les prix de l’électricité dans cinq, dix ou vingt ans. Investir dans des installations solaires est une manière de reprendre la main, de contrôler un peu le futur. »

A condition d’éviter les nombreux margoulins du secteur. S’en remettre, donc, à un artisan certifié ou tenter de progresser d’un coup en bricolage et physique-chimie. Partout en France, les associations (Picojoule, Tripalium, 3aPV, etc.), qui forment à l’autoconstruction ou l’auto-installation de panneaux solaires, de petites éoliennes, de méthaniseurs domestiques, de poêles de masse et autres fours solaires, font le plein. A l’Atelier du soleil et du vent, dans la Vienne, les stages drainent toujours plus « de gens très divers, certains ayant les moyens d’être écolos, d’autres poussés à l’écologie par la précarité énergétique »,explique un responsable. L’idéal, pour viser une (quasi) autonomie abordable ? « Construire soi-même une maison en paille avec des grandes ouvertures au sud, un mini-poêle de masse avec bouilleur et huit panneaux solaires, ce qui coûte environ 170 000 euros », résume Rémi Richart.

Selon le gestionnaire du réseau électrique Enedis, la barre des 100 000 foyers consommant leur propre énergie, pour l’essentiel photovoltaïque, a été franchie en 2021 – ils n’étaient que 20 000 en 2018. Le coût des installations photovoltaïques a fortement baissé ces dernières années, leur puissance a crû, tandis que les prix de l’électricité augmentent. Et les pouvoirs publics encouragent, puisqu’il faut hâter la transition vers les renouvelables : autorisation d’autoconsommer sa production plutôt que d’avoir à tout revendre (depuis 2017), prime à l’investissement, tarif de rachat du surplus produit garanti vingt ans…

Cette dernière incitation est cruciale. Car le plus souvent, le taux d’autoconsommation plafonne autour de 30 % (70 % de l’électricité faite maison est réinjectée dans le réseau). Une histoire de décalage entre production et consommation, dans la journée et dans l’année. Seules les batteries pallient cette désynchronisation mais leur prix, pour l’instant, n’est pas à la portée du premier bâtisseur de yourte en écohameau venu. L’indépendance énergétique complète de l’habitat se révèle une conquête aussi rare que lourde en contraintes.

« Je veux être en autonomie » : Florent Dupont entend sans cesse cette demande, et sans cesse la tempère. Ingénieur aéronautique devenu artisan en énergies renouvelables (la pollution des avions lui était insupportable), il décline trois demandes de devis par jour, faute de temps : « Au départ, c’étaient des collapsologues, des écologistes, une minorité politisée. Mais la population s’élargit. » Florent a rénové avec sa compagne une petite maison en ruine au centre-bourg de Lusignan (Vienne), « autonome à 99 % » grâce à son isolation, au solaire et au bois issu d’une forêt achetée avec cinq autres familles.

Le voilà bien placé pour jauger l’exigence de la démarche : « Promettre cette “autonomie”, ça a un effet marketing. Je préfère regarder la cohérence du projet et parler de sobriété. Durant les “trente glorieuses”, le progrès consistait à s’abstraire des contraintes de la nature. Là on change de paradigme. Auront-ils, comme moi, du plaisir à faire la vaisselle à la main en écoutant de la musique ? » Discipline et vigilance constantes, c’est une nouvelle façon de vivre qui doit s’inventer, une nouvelle charge mentale qui s’impose.

Sentant les vents porteurs, quelques cabinets d’architectes, promoteurs, constructeurs ont investi ce marché de l’habitat autonome en énergie. Comme le groupe d’ingénierie et d’immobilier Elithis, bâtisseur à Strasbourg d’une tour qui dispense ses habitants de factures d’énergie. Comme, aussi, l’agence d’architecture Specific Home, près de Nantes, concepteur de Ma maison autonome (187 000 euros les 66 mètres carrés, 300 000 euros les 127 mètres carrés), bâti bioclimatique dont les formes arrondies évoquent l’igloo. Ou comme le constructeur Homaj qui fournit clé en main des maisons en bois extrêmement isolées à toiture solaire (de 156 000 euros à 300 000 euros selon la surface). Avec les moyens d’investir dans un bon parc de batteries, des clients de classes moyennes et supérieures tentent l’expérience survivaliste en maison neuve jusqu’à se décorréler du réseau électrique. Sacrifier Jacuzzi et frigo américain ne suffit pas, réalisent-ils alors.

Amélie Corgier, ingénieure chimiste en conversion, a choisi avec son compagnon paysagiste de faire construire, fin 2021, un des modèles de Ma maison autonome à Saint-Just-d’Avray, près de Lyon. Une centaine de mètres carrés conçus pour la performance énergétique, non raccordés au réseau, pour, explique-t-elle, « suivre nos convictions » et pour « l’avenir de nos enfants de 3 ans et 18 mois ». « Certaines semaines d’hiver, raconte-t-elle, quand il y a vraiment peu de soleil, et qu’on tourne sur batteries, on va préparer un velouté plutôt qu’une quiche le soir et remettre la lessive au lendemain. Evidemment, on n’a pas de robot cuiseur. On a arrêté de vouloir gagner plus pour acheter plus. La sobriété est la bonne. »