Ukraine

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Texte paru dans AOC

« Je ne crois pas être le seul à être angoissé, et doublement angoissé. C’est ce que je ressens depuis que je lis en même temps les nouvelles de la guerre en Ukraine et le nouveau rapport du GIEC sur la mutation climatique. Je ne parviens pas à choisir l’une ou l’autre de ces deux tragédies. Inutile d’essayer de dresser la première contre la deuxième, ni même de les hiérarchiser, de faire comme si l’une était plus urgente, l’autre plus catastrophique. Les deux me frappent en même temps à plein. Elles n’ont en commun que d’être toutes deux bel et bien géopolitiques. Même s’il ne s’agit pas d’occuper les mêmes terres.
La guerre de Poutine se joue sur l’échiquier des grandes puissances et prétend se saisir d’une terre sans autre justification que le plaisir d’un prince. À l’ancienne, en quelque sorte. À ceci près que, depuis 1945, il fallait à ces prises de terre (à ce que l’anglais désigne brutalement comme un landgrab) une sorte de justification, un mandat des Nations Unies, un cache misère peut être, oui, mais quand même une semblance de légalité.
L’autre tragédie ne se joue pas sur cet échiquier traditionnel. Il y a bien des prises de terre, mais c’est plutôt la Terre qui resserre sa prise sur toutes les nations. Il y a bien des grandes puissances, mais elles sont chacune en train d’envahir les autres en déversant sur elles leurs pollutions, leurs CO2, leurs déchets, si bien que chacune est à la fois envahissante et envahie, sans qu’elles parviennent à faire tenir leurs combats dans les frontières des États-nations. Sur ce trépassement d’un pays sur les autres, le rapport du GIEC est écrasant : les grandes puissances occupent les autres nations, aussi sûrement que la Russie cherche à détruire l’Ukraine. Sans missile et sans tank, c’est vrai, mais par le cours ordinaire de leurs économies. Ces deux tragédies sont bien concomitantes.
Si elles ne semblent pas mordre sur mes émotions exactement de la même façon, c’est parce que je possède tout un répertoire d’attitudes et d’affects pour réagir, hélas, aux horreurs de la guerre en Ukraine et que je n’ai pas (pas encore) les mêmes tristes habitudes pour réagir aux destructions innombrables des grandes puissances en guerre avec les terres qu’elles envahissent – et qui pourtant les encerclent de plus en plus étroitement en resserrant chaque jour leurs emprises. Chacun a vu des centaines de films de guerre, mais combien de films « de climat » ?
Et c’est bien de guerre qu’il s’agit désormais dans les deux cas, en ce sens précis, qu’il n’y a aucun principe supérieur commun, aucun arbitre suprême, pour en juger les conflits. Il n’y en a plus pour contenir la Russie ; il n’y en a pas encore pour contenir le climat. La décision ne dépend plus que de l’issue des conflits.
Je vois que Poutine donne le dernier coup à l’ordre issu de la dernière guerre « mondiale », mais je ne vois pas émerger l’ordre qui pourrait sortir de la guerre « planétaire » rapportée par le GIEC.
Plusieurs journalistes ont introduit l’hypothèse que la guerre de Poutine marquait la fin d’une parenthèse qu’ils appellent la nouvelle « entre-deux guerre ». Voilà, suggèrent-ils, à partir de février 2022, finirait l’entre-deux guerres, celle qui avait commencé en 1945, avec la fondation des Nations Unies et l’idée de paix. Paix virtuelle bien sûr, projet qui faisait l’impasse sur d’innombrables conflits, mais qui obligeait quand même les impérialistes à obtenir de la fragilissime institution des Nations Unies comme un brevet de vertu.
Or Poutine, président d’un pays fondateur de cette vénérable institution, n’a même pas tenté d’obtenir un mandat pour envahir l’Ukraine (dont il nie d’ailleurs l’existence, ce qui l’autorise à tuer ceux que bizarrement il appelle ses frères). Et la Chine l’a gravement approuvé. Fin de cette entre deux guerres qui aurait duré 77 ans. Si je suis si terrifié, c’est que j’ai 75 ans, et que ma vie se loge donc exactement dans cette entre-deux guerres. Cette longue illusion sur les conditions de paix perpétuelle… avec toute ma génération, j’aurais vécu dans un rêve ?
Trois générations pour oublier l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale (je commence à ne plus savoir comment numéroter l’enchaînement des conflits), ce n’est peut-être pas si mal après tout. La précédente, celle de mes parents, n’avait duré que 22 ans. L’effet de la Grande Guerre n’avait pas suffi.
Mais l’autre tragédie, je ne parviens pas à la faire rentrer dans le même cadre temporel. L’impression de paix a volé pour moi en éclat dès les années quatre-vingt quand les premiers rapports indiscutables sur l’état de la planète commencent à être systématiquement déniés par ceux qui vont devenir les climato-sceptiques.
Si j’avais à choisir une date pour fixer la limite de cette autre « entre-deux guerre », 1989 pourrait convenir. La chute de l’URSS (dont on dit que c’est le drame intime de Poutine quand on veut expliquer sa folie !) marque à la fois le maximum d’illusions sur la fin de l’histoire et le début de cette autre histoire, de cette géohistoire, de ce nouveau régime climatique qui, j’en étais sûr, allait ajouter ses conflits à tous les autres, sans que je sache en aucune façon comment dessiner leurs lignes de front. Cette entre deux guerres aurait duré, quant à elle, 45 ans.
Est-ce une loi de l’histoire qu’il faille payer quelques décennies de paix relatives par un conflit si terrifiant qu’il force tous les protagonistes à s’entendre, avant que l’oubli n’en émousse l’effet ? Mais alors, quels conflits nous faudra-t-il subir avant de pouvoir à nouveau tenter de refonder un nouvel idéal de paix ?
Je ne sais pas comment tenir à la fois les deux tragédies. En un certain sens, pourtant, la tragédie climatique, celle rapportée par le dernier rapport du GIEC, encercle bel et bien toutes les autres. Elle est donc en un sens « mondiale », mais dans un tout autre sens de l’adjectif avec lequel nous avons pris l’habitude en Europe de numéroter nos guerres (celles des autres, au loin, nous ne les numérotons même pas…). « Planétaire » serait un meilleur terme.
Or c’est là le cœur de mon angoisse, je vois que Poutine donne le dernier coup à l’ordre issu de la dernière guerre « mondiale », mais je ne vois pas émerger l’ordre qui pourrait sortir de la guerre « planétaire » rapportée par le GIEC. C’est là où il faut faire confiance au monde, à la planète, à la terre. Croire à une autre loi de l’histoire, celle par laquelle inévitablement, ô comme je tiens à cette adverbe ! inévitablement, les conflits actuels peuvent, non, doivent déboucher, sur la préparation de l’ordre planétaire qui pourrait suivre l’ordre mondial, si impuissant comme on le voit à empêcher les tanks russes d’occuper l’Ukraine.
Si je le croyais vraiment, je ne serais pas si angoissé ; si je n’y croyais pas vraiment, je n’écrirais pas ce texte. La seule chose dont je suis sûr, absolument sûr, c’est qu’il ne faut en aucun cas choisir entre ces deux tragédies. »
Bruno Latour PHILOSOPHE ET SOCIOLOGUE, PROFESSEUR ÉMÉRITE AU MÉDIALAB DE SCIENCES PO

LA GUERRE EST EN NOUS

DE LA BATAILLE DE L’EDRE AU CONFLIT UKRAINIEN, LA GUERRE HABITE NOS MAISONS, NOS FAMILLES, NOS VIES. NATIONALISME, MISOGYNIE ET RACISME REMPLISSENT LE GARDE-MANGER DE LA TERREUR QUI L’ALIMENTE.

PAR PAUL B. PRECIADO PHILOSOPHE

Je suis né dans une maison où, tous les deux jours, on parlait de la guerre. Cette maison pourrait s’appeler l’Espagne, l’Europe ou peut-être même le monde. Le monde humain. Mon grand-père me racontait la bataille de l’Ebre (1) tout en me laissant toucher les os de ses jambes qui, impactés par les éclats d’obus, ressemblaient à un livre d’horreur en braille pour mes doigts d’enfant. Les bombes à fragmentation comme celles qui ont pénétré dans ses jambes ont été inventées vers le XIVe siècle par la dynastie Ming. En Chine, ces bombes étaient fabriquées en condensant, autour d’un noyau de poudre à canon, de l’huile, du sel d’ammonium, du jus d’oignon de printemps, des fragments de fer et des morceaux de porcelaine brisée pour former une boule de fer fondu qui était tirée avec du feu et qui, en explosant, venait percer le corps de l’ennemi. Ensuite, l’huile et l’oignon ont été retirés de la boule de feu. Mais les bombes ont continué a laissé des morceaux de porcelaine cassés un peu partout. Niet Voyne ! 

Dans un village au nord de l’Ebre, dans l’une des rares maisons restées debout après les bombardements de la légion Condor du Troisième Reich, ma grand-mère me préparait chaque après-midi une exponentielle tranche de pain beurré : «J’espère, ma fille (car à l’époque, tout le monde pensait que j’étais une fille et s’adressait à moi de cette façon), que tu ne connaîtras jamais la famine de la guerre.» Héritière de cette peur, ma mère, qui est née pendant les années de la Seconde Guerre mondiale, a constitué dans notre maison un formidable garde-manger avec des conserves, de l’huile, du sucre, du riz, du vin, une cuisinière, des bougies et des paquets d’allumettes au cas où, disait-elle, «la guerre recommencerait». Entrer dans le garde-manger de notre maison, c’était anticiper la terreur de la guerre et, en même temps, se rassurer en comptant les réserves. Ce dépôt de la terreur pourrait s’appeler l’Espagne ou l’Ukraine, la Moldavie ou la Finlande, l’Europe ou même le monde. Le monde humain. Niet Voyne !

Pendant des années, mon père, devant la télévision, lorsqu’il voyait les nouvelles d’une quelconque manifestation réprimée par la police, concluait : «La guerre est de retour.» Comme si la guerre n’était pas complètement partie, mais qu’elle s’était cachée parmi nous et qu’elle profiterait du moindre conflit pour revenir. A cause de ses prières invocatoires, de ses rites dissuasifs et de ses avertissements anticipés, je n’ai jamais vraiment cru ce qu’on nous enseignait dans les livres d’histoire à l’école, qu’après la Seconde Guerre mondiale, nous vivions dans une Europe pacifiée. L’Europe avait peut-être été pacifiée, mais la guerre était toujours chez nous. La guerre revient toujours car elle n’a jamais vraiment disparu. La guerre est toujours avec nous, dans notre garde-manger, dans notre porcelaine cassée, à l’intérieur de notre téléviseur, dans nos os. Nous portons la guerre en nous. Niet Voyne !

La guerre était toujours là. Ainsi ma mère, cette femme qui stockait de la nourriture pour m’empêcher de mourir de faim, m’espionnait et me dénigrait en supposant que j’étais un être contre nature, ni homme ni femme. La guerre, c’était aussi à l’école dans la façon dont les enfants «pauvres» et les «idiots» (dont je faisais alors partie) étaient traités par les prêtres et les religieuses. La guerre était toujours là quand une de mes amies a été violée par un groupe de garçons après avoir quitté une discothèque. Le dernier qui l’a violée lui a craché au visage en lui disant : «Tu as de la chance qu’on ne t’ait pas tuée.» La guerre était là aussi dans la rhétorique nationaliste contre les clochards et les travailleuses du sexe. Dans l’exploitation économique des classes ouvrières. Dans la façon dont les Espagnols traitaient les migrants venant d’Afrique ou d’Amérique latine. Ils les appelaient «les maures», «les noirs», «les sudacas». Et ils leur faisaient la guerre : ils n’avaient pas le droit de louer de maisons, ni de travailler légalement, ni de parler en public. La guerre a continué dans les cuisines et dans les maisons, dans les usines, dans les hôpitaux psychiatriques et dans les prisons. J’ai aussi découvert que la guerre se poursuivait dans la violence de l’Etat, d’une part, et dans la violence de l’ETA, d’autre part. Dans notre village, c’était moitié-moitié, fascistes et ETA, presque à égalité. Le choix n’était pas facile. La fuite l’était. Et je suis parti. Niet Voyne !

La guerre habite chez nous, dans nos maisons. Le nationalisme, la misogynie et le racisme remplissent les garde-mangers de la terreur qui alimentent la guerre. Les Européens, les Américains, les Russes… se disaient pacifiés, mais pendant des années, au-delà de leurs frontières, ils n’ont pas cessé de lancer des boules de feu qui brisent les os de l’ennemi : guerres coloniales, post-coloniales, néo-coloniales, Algérie, Erythrée, Biafra, Mali, Soudan, Afrique du Sud, Golfe, Irak, Afghanistan, Kurdistan, Syrie, Ukraine. Pendant des années, j’ai lutté pour comprendre pourquoi, en 1933 et pendant la guerre civile espagnole, l’Angleterre et la France n’ont pas jugé nécessaire de se mobiliser en faveur de la République, alors que les forces rebelles de Franco étaient soutenues militairement par la coalition fasciste. La France et la Grande-Bretagne ne se sont pas souciées de l’Espagne, car elles ne comprenaient pas que cette guerre était leur propre avenir. Dans le cas de l’invasion de l’Ukraine, nous pourrions penser que la situation est très différente de celle de l’Espagne des années 30 : les gouvernements européens ont exprimé un soutien symbolique à l’Ukraine, l’embargo sur la Russie s’accroît de jour en jour, et les Etats-Unis et la Grande-Bretagne prétendent envoyer des armes pour soutenir le gouvernement de Zelensky. Cependant, il y a un point commun entre la passivité face à la guerre d’Espagne en 1933 et le refus d’«entrer» dans le conflit en Ukraine aujourd’hui : l’idée selon laquelle on peut bien sacrifier l’Ukraine à condition que la guerre n’entre pas en Europe ; l’idée que nourrir la guerre en Ukraine, en envoyant des armes, c’est préserver la paix en Europe et empêcher une Troisième Guerre mondiale, comme si cette guerre, comme toutes les autres guerres du siècle, n’était pas la même vieille guerre qui ne cesse pas. Il n’y a, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de frontières pour les massacres, les déplacements, les viols, la famine… Il n’y aura pas de frontières pour les radiations nucléaires. Niet Voyne !

La seule façon de gagner la guerre est d’arrêter la guerre. La seule façon de lutter contre le fascisme, le nationalisme, le racisme et la misogynie est d’arrêter la production d’armes et de forcer la Russie à arrêter l’invasion. N’envoyons pas d’armes. Envoyons des délégations de paix en Russie et en Ukraine. Occupons pacifiquement Kyiv, Lviv, Marioupol, Kharkiv, Odessa, allons-y toutes et tous. Seulement des millions de corps non-ukrainiens non armés affirmant leur souveraineté contre le fascisme peuvent gagner cette guerre. Je vous entends déjà rétorquer que ma position est utopique. Mais toute autre solution serait dystopique. Niet Voyne !

(1) Plus grande bataille de la guerre d’Espagne entre républicains et franquistes, elle précipita en 1938 l’issue de la guerre civile, signant la fin de l’espoir pour la République espagnole.(2) Non à la guerre en russe.

Cette chronique paraît en alternance avec celles de Pierre Ducrozet et d’Emanuele Coccia.

Guerre en Ukraine : Zelensky craint « l’apocalypse » en Europe si le monde « ne parvient pas à stopper » Poutine
Le président ukrainien appelle les alliés de son pays à « fermer le ciel » ou à livrer à Kiev des avions de combat. Il se redit prêt à des négociations sans conditions avec Moscou
Par Rémy Ourdan (Kiev, envoyé spécial) Article réservé aux abonnés

Volodymyr Zelensky, en conférence de presse à la résidence présidentielle du palais Mariinsky, à Kiev, le 3 mars 2022. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »

Volodymyr Zelensky, ces jours-ci l’homme le plus menacé de la planète, sourit. « La vie est comme elle est. Je suis vivant et le sentiment d’être important pour d’autres, c’est bien. Le moral est bon, l’équipe travaille, personne n’est parti. » Le dirigeant ukrainien, dont la chute ou l’assassinat est un des objectifs de guerre de Moscou, reconnaît être « un être humain comme un autre, qui a envie de vivre ». « Je pense tout le temps à la vie de nos soldats. Je pense aux membres de ma famille. En revanche, en tant que président, je n’ai pas le droit d’avoir peur pour moi-même. »

M. Zelensky est « président de guerre » depuis une semaine lorsqu’il rencontre pour la première fois, jeudi 3 mars, un groupe de journalistes internationaux, dont Le Monde, pour une conférence de presse restreinte. Son équipe a aménagé une salle anonyme et « bunkerisée » dans une aile du palais Mariinskyi, la présidence ukrainienne, dans le centre-ville de Kiev. Comme lorsqu’il diffuse chaque jour des messages vidéo à l’attention de ses compatriotes, M. Zelensky tient à mettre en scène un chef d’Etat au travail dans son lieu habituel, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il y travaille ou y vive en permanence.

Alors que Moscou intensifie son offensive militaire contre l’Ukraine en dépit d’une réprobation mondiale et d’appels incessants à un cessez-le-feu, et que Kiev craint un encerclement imminent, M. Zelensky veut faire passer quelques messages. On dirait que ce président, traqué et par ailleurs exténué, qui dit avoir une quinzaine de conversations par jour avec des chefs d’Etat ou de gouvernement, lance ses dernières bouteilles à la mer avant ce qu’il pense être « l’apocalypse ».

« Fermez le ciel ! »

Le premier message, très concret, concerne l’écrasante supériorité aérienne de la Russie dans cette guerre. Même si l’Ukraine ralentit tant bien que mal certaines offensives terrestres et se prépare à des actions de guérilla dans les villes, il sait que son pays n’a aucune chance de survivre face à l’aviation russe. Il évoque donc l’éventualité d’une « no-fly zone », une zone d’exclusion aérienne. Les alliés de l’Ukraine ont déjà exclu cette hypothèse car, en Europe, seule l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pourrait mettre en œuvre une telle mesure, comme l’Alliance atlantique l’avait fait dans le ciel d’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Or il est, cette fois, hors de question d’engager directement l’OTAN dans un conflit avec la Russie, puissance nucléaire hostile.

« Si vous n’avez pas la force de fermer le ciel, alors donnez-moi des avions !, s’exclame M. Zelensky. Si vous ne le faites pas maintenant, alors dites-nous combien d’Ukrainiens ont besoin d’être tués, combien de mains, de jambes, de têtes ont besoin de s’envoler pour que vous nous entendiez ! Dites-moi, et j’attendrai ce moment… » Il précise qu’il ne souhaite « pas du tout » que l’OTAN entre en guerre contre la Russie, mais qu’il estime que l’Alliance dirigée par les Etats-Unis « a le pouvoir d’empêcher des guerres » par sa force de dissuasion. « Fermez le ciel ! répète-t-il. Le ciel nous tue !  »

L’autre message du président Zelensky est que cette guerre ne concerne pas seulement l’Ukraine mais l’Europe entière, voire l’humanité. « Si nous disparaissons, que Dieu nous protège, ensuite ce sera la Géorgie, la Moldavie, les pays baltes, la Pologne… Ils iront jusqu’au mur de Berlin, croyez-moi », dit-il, évoquant sa conviction que le président russe, Vladimir Poutine, aurait pour objectif de recréer la sphère d’influence passée de l’Union soviétique.

Au-delà de la menace politique et militaire qui pèserait sur l’Europe, M. Zelensky estime que l’Ukraine, qui fait selon lui face à « des actes de génocide et de nazisme », est engagée dans un combat de « défense de la civilisation » face à une menace qui concerne « le monde entier ». « C’est la fin du monde, la fin de ce monde-ci, si nous ne parvenons à stopper » ce qu’il décrit par ailleurs comme « le Mal ».

Prêt à des négociations sans conditions

Rappelant qu’il ne souhaite que « la paix en Ukraine », le président Zelensky se dit prêt à des négociations à tout moment et sans conditions avec le chef de l’Etat russe. « Ce n’est pas que je veux parler à Poutine, mais je dois parler à Poutine. Le monde doit parler à Poutine. Il n’y a pas d’autre moyen d’arrêter cette guerre. Il faut parler sans conditions, sans rancœur, comme des hommes. »

A un autre moment de la conversation, il s’emporte contre la Russie. « Bon Dieu, que voulez-vous de nous ? Quittez notre terre ! » Puis évoque l’hypothèse d’une rencontre avec M. Poutine. « Si tu ne veux pas quitter notre terre, assieds-toi avec moi et parle. Mais pas à trente mètres comme avec Macron ou Scholz. Nous sommes des voisins, parle-moi ! Je suis un gars normal, je ne mords pas ! De quoi as-tu peur ? ! »

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La conférence de presse sous haute sécurité de Volodymyr Zelensky, donnée à plusieurs médias internationaux, dont « Le Monde », au palais Mariinsky, à Kiev, le 3 mars 2022. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »

Même si la situation de l’Ukraine paraît désespérée face à l’attaque russe, M. Zelensky affirme encore croire aux vertus de la diplomatie, notamment en référence aux deux rencontres ayant eu lieu entre des émissaires des deux pays à la frontière biélorusse. « Chaque parole est plus importante qu’un tir », pense-t-il.

Evoquant ses conversations avec les dirigeants étrangers, le président ukrainien se dit heureux qu’avec beaucoup d’entre eux, il n’ait plus besoin « des conneries du protocole diplomatique », répétant que « des gens meurent, là », et qu’il serait indécent de perdre du temps pendant que l’Ukraine sombre. « On est en contact. Avec WhatsApp on s’appelle, on se parle, on s’envoie des messages. »

S’il dit « regretter » de ne pas avoir eu d’échanges personnels plus nourris avec le président américain avant la guerre, il évoque « un dialogue désormais très bon » avec Joe Biden. Il rend surtout hommage aux dirigeants européens. On sait qu’il maintient un dialogue permanent avec le président français, Emmanuel Macron, ou le premier ministre britannique, Boris Johnson. Il évoque avec émotion « les appels quotidiens » du premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, qui dirige le pays voisin qui reçoit le plus de réfugiés ukrainiens et qui ne cesse de lui proposer l’aide de la Pologne à différents niveaux.

« Les Ukrainiens ne se défilent pas »

Interrogé par un documentariste israélien sur ses liens avec Israël, M. Zelensky, qui n’évoque presque jamais publiquement ses racines juives ou le judaïsme, ne manie pas la langue de bois. Disant avoir été « très frappé » par une photographie de religieux juifs priant devant le mur des Lamentations le corps enroulé dans des drapeaux ukrainiens, en signe de solidarité avec son pays, il affirme qu’en dépit de « bonne relations » avec Israël en temps normal, cette semaine d’attaque russe est « le moment qui définit tout », et qu’il doit s’avouer déçu par Israël, qui maintient un dialogue étroit avec Moscou. « Je n’ai pas l’impression, dit-il, que [le premier ministre israélien Naftali Bennett] soit enroulé dans le drapeau ukrainien. »

La discussion dure. Les gardes du corps du président ukrainien commencent à se murmurer les uns aux autres dans leurs oreillettes qu’il serait peut-être temps d’emmener le président. Les journalistes ont été priés de respecter un embargo de dix minutes après la fin de la conférence de presse avant de diffuser dépêches ou tweets, afin de permettre à M. Zelensky de quitter les lieux.

Le « chef de guerre » malgré lui évoque son pays. « Je ne suis fort que grâce à notre armée et à ce peuple extraordinaire », a-t-il dit en arrivant dans la pièce. « Nous avons survécu deux guerres mondiales, trois famines, l’Holocauste, l’explosion de Tchernobyl, l’occupation de la Crimée, la guerre dans l’est du pays… On a essayé de nous détruire à maintes reprises, mais ce ne fut pas le cas, raconte-t-il. Alors si quiconque croit qu’après avoir surmonté tout cela, les Ukrainiens vont être brisés et capituler, c’est qu’il ne connaît pas l’Ukraine et n’a rien compris aux Ukrainiens. » M. Zelensky conclut que « les Ukrainiens ne se défilent pas face aux épreuves et aux défis ».

M. Zelensky finit par partir d’un pas pressé. Les hommes de sa sécurité rapprochée l’emmènent le long d’un couloir sombre, où l’on avance à la lumière de lampes de poche. Dans certains recoins de cette aile de la présidence, des soldats montent des remparts de sacs de sable. Ils se préparent pour une bataille, pour un siège, pour quoi que ce soit qui va frapper Kiev si la guerre ne s’arrête pas. Conseillers du président comme combattants sont calmes. Ils paraissent sereins, en dépit du désastre qui s’abat sur l’Ukraine. »